             

LE
MOUVEMENT RASTAFARI
Entretien avec Giulia Bonacci
Religioscope
- 26 août 2002
Giulia
Bonacci est doctorante à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences
Sociales à Paris, où elle est attachée au
Centre d'Etudes Africaines. Son mémoire de master,
présenté à Londres (School of Oriental and
African Studies), avait été consacré aux
relations entre l'Eglise orthodoxe éthiopienne et l'Etat
(1974-1991). Elle travaille depuis des années avec des
Rastas et a effectué des enquêtes de terrain non
seulement en Europe, mais à la Jamaïque et en Ethiopie.
Elle prépare actuellement une thèse de doctorat
sur l'histoire des "retours" des Rastas en Ethiopie.
Religioscope
- Ce mouvement religieux évoque pour beaucoup de gens
avant tout une musique ou une allure vestimentaire. Pourriez-vous
donc définir le terme Rastafari et indiquer ses origines?
Giulia
Bonacci
- Le mot est d'origine éthiopienne. Ras signifie
"tête" en amharique et correspond à
un titre nobiliaire plus ou moins équivalent à
"duc" en français; Tafari est un prénom,
celui de Tafari Makonnen, et vient du verbe fera, signifiant
"qui est craint". Il s'agit donc du titre et du
prénom de celui qui va devenir Empereur d'Ethiopie
en 1930 en prenant son nom de baptême, Haylä Sellasé
(1930-1974), "pouvoir de la Trinité" en amharique,
mais aussi en assumant les titres messianiques et dynastiques
éthiopiens de "Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs,
Lion conquérant de la tribu de Juda, Elu de Dieu, Lumière
du monde, etc.". C'est par extension le nom que l'on
donne aux gens qui reconnaissent le caractère divin
du dernier Empereur d'Ethiopie.
[TOP]
Religioscope
- Peut-on considérer que, dans le mouvement Rastafari,
la reconnaissance de la divinité du dernier Empereur
d'Ethiopie soit la caractéristique centrale?
Giulia
Bonacci -
Il s'agit de la "révélation", du fondement
théologique essentiel qui réunit les Rastas,
malgré des divergences apparues depuis 1975. Cependant,
la reconnaissance de la divinité de l'Empereur ne représente
pas tout, car ce mouvement ne se limite pas à son aspect
théologique. Le mouvement Rastafari est aussi culturel,
son expression s'est développée notamment au
travers de la musique reggae, mondialement connue.
[TOP]
Religioscope
- Les origines du mouvement Rastafari se situent dans la Jamaïque
des années 1930. Quels sont les courants qui influencent
à cette époque des Jamaïcains au point
de constituer une nouvelle doctrine religieuse?
Giulia
Bonacci
- Il existait déjà un courant de pensée
nommé l'éthiopianisme, qui nouait la couleur
de la peau à l'existence d'un Dieu noir et à
l'idée du retour en Afrique pour tous les descendants
d'Africains. Ce courant se répandit dès le 19ème
siècle, des Caraïbes à l'Afrique australe,
et considérait comme une terre d'origine l'Ethiopie
qui se confondait alors avec l'Afrique. Ces éléments
n'appartenaient pas seulement aux Rastas, mais il s'agit d'idées
fondatrices sur lesquelles, dès 1930, se construisit
le mouvement.
Cette
construction se fit notamment par le biais de Marcus Garvey
(1887-1940), premier homme noir à développer
un mouvement de masse dans les Amériques à travers
son association, la Universal Negro Improvement Association.
Garvey parlait d'un Dieu noir qu'il convenait de regarder
à travers les lunettes de l'Ethiopie, et d'un retour
en Afrique grâce au développement d'entreprises
noires. Ce mouvement inquiétait les gouvernements occidentaux.
Il a permis un renouvellement et un dynamisme de la conscience
militante et active au sein des populations noires, notamment
à travers une 'prophétie' qui lui est attribuée
: "Regardez vers l'Afrique, lorsqu'un Roi sera couronné,
le jour de la délivrance sera proche".
Lorsque
le 2 novembre 1930, à Addis-Abeba, le ras Tafari est
devenu Haylä Sellasié, le couronnement a été
couvert par la presse internationale et a donc également
eu un écho à la Jamaïque. Nombre d'individus
qui avaient voyagé au Costa Rica, au Panama, en Amérique
centrale ou encore à New York, qui avaient été
en contact avec Garvey et le militantisme noir, reviennent
en Jamaïque et y parlent de la révélation:
"Le Dieu africain est arrivé, il est là
pour nous sauver, il s'appelle ras Tafari, il est Empereur
d'Ethiopie."
Il
y a eu en Jamaïque beaucoup de prédicateurs et
de prêcheurs errants, urbains pour la plupart, dont
Leonard Howell, qui fonde la première communauté
autosuffisante de Rastas dans la campagne, appelée
Pinnacle. Cette autonomie effraie le gouvernement jamaïcain
et la communauté est rasée par la police en
1954. La conséquence de la destruction de cette première
communauté rasta est que ses membres descendent sur
Kingston. On voit apparaître des dreadlocks partout,
le mouvement se fait connaître et c'est une étape
essentielle dans son développement en Jamaïque.
[TOP]
Religioscope
- Vous définiriez donc le mouvement, à ce moment,
comme incarnant à la fois des aspirations sociales
et véhiculant un message religieux de salut?
Giulia
Bonacci - Le contexte économique et social
ne peut pas être occulté parce que ces sociétés,
telle la Jamaïque, qui sont sorties de l'esclavage, issues
d'une domination culturelle, économique et éducative
totale, portent en elles un certain nombre de blessures. Les
gens vont assumer et développer des réactions,
notamment au travers de la création religieuse. C'est
pourquoi ces petites îles sont recouvertes d'églises
différentes, de diverses dénominations. Jusqu'à
la moitié des années 60, Rastafari est assimilé
aux classes sociales déshéritées, aux
"déclassés", et le mouvement s'implique
dans des dynamiques sociales, historiques et raciales propres
à la Jamaïque avec la force d'un message religieux.
Le Dieu africain est une arme pour lutter contre la domination
étrangère.
[TOP]
Religioscope
- Comment se fait le passage du message rasta comme message
religieux à une mode musicale, la musique reggae,
qui va avoir un impact bien au-delà de ceux qui adhèrent
au message Rasta? J'imagine qu'un nom tel que celui de Bob
Marley (1945-1981) joue ici un rôle essentiel. A quel
moment est-ce que Rastafari quitte, au moins sous une forme
musicale, sa Jamaïque natale pour s'étendre vers
d'autres horizons?
Giulia
Bonacci - A partir de 1954, des centaines de Rastas,
poussés hors de leur camp, descendent s'installer à
Kingston. Entre 1955 et 1970, la société jamaïcaine
s'engage dans un processus de lente reconnaissance du mouvement
rasta, dont les adhérents étaient considérés
comme des gens très dangereux, des brigands que les
mères appelaient, à la manière de croquemitaines,
les black heart men. Ils servaient de miroir à
la société jamaïquaine, en la mettant face
à une fierté de leur couleur et de leurs origines
africaines, sentiment presque insupportable pour la société
soi-disant multiculturelle et bien-pensante jamaïcaine.
Le
gouvernement s'efforça de récupérer l'intérêt
de tous ces gens déclassés: l'indépendance
de la Jamaïque arrive en 1962, les premières élections
sont mises sur pied, et le mouvement rasta, parce qu'il a
eu ce passage urbain dans les ghettos, devient de plus en
plus diffusé. Le reggae 'roots' est en pleine
explosion quand des Rastas s'approprient cette musique et
chantent leur foi. Le rôle de Bob Marley a été
- grâce à son talent et à la diffusion
de sa musique - de faire passer l'histoire de Rastafari de
son contexte insulaire, jamaïcain, à une échelle
beaucoup plus vaste, internationale.
Même
s'il s'est lié, en 1975, avec l'organisation Rasta
Les Douze Tribus d'Israël, Bob Marley n'a jamais
cherché à faire le prosélytisme d'une
organisation particulière. La grande force de sa musique
est qu'elle possède un potentiel universel. Partout
où il existe de la misère, des tensions raciales
ou sociales, le message de Bob Marley arrive et pousse comme
une fleur. On a vu son impact en Afrique, notamment avec sa
chanson Zimbabwe, écrite en 1978 alors qu'il visitait
l'Ethiopie, et qu'il a chanté à l'indépendance
du pays en 1980, où il avait été invité.
Ce
chanteur est très vite devenu un symbole de résistance
et de rébellion face à un système "corrompu"
bien au-delà des frontières jamaïcaines.
Cela a fait de Bob Marley une sorte de messager et de passeur
d'une tradition et d'une vision religieuse du monde. Qu'il
ait été prophète ou star, peut-être.
Mais surtout, il chantait la Bible, parlait d'Haylä Sellasé,
de Rastafari et de la rédemption africaine, sans en
revendiquer l'héritage racial comme Marcus Garvey,
et en se démarquant de tous ces Rastas qui abhorraient
le mélange des couleurs et des races. La subtilité
de cette position explique selon moi l'impact formidable de
son message.
[TOP]
Religioscope
- Il y a un moment où ce message commence à
atteindre des Occidentaux, des Européens par exemple.
A quel période cela se passe-t-il et est-ce par la
musique de Bob Marley avant tout qu'ils le découvrent?
Giulia
Bonacci - Mon travail de terrain à ce sujet
a porté sur l'Italie. Il est intéressant de
noter que le mouvement rasta a plusieurs vecteurs de transmission.
Le premier est l'immigration antillaise, jamaïquaine,
vers le Royaume-Uni ou les Etats-Unis depuis les années
1950. Le second vecteur est le reggae, qui peut avoir
un impact sur des populations qui ne sont absolument pas liées
culturellement et historiquement aux Antilles francophones
ou anglophones. Cela explique - si improbable que cela puisse
sembler à première vue - que ce message tombe
dans les oreilles d'une population européenne endogène;
il sert de passerelle d'accès à un autre monde
et à une autre vision du monde. C'est-à-dire
que des Européens entendent et s'efforceront de comprendre
ce que Bob Marley dit dans un patois jamaïcain dont la
compréhension n'est pas acquise d'emblée, et
lui donnent une cohérence en refaisant le lien, au
niveau individuel, entre la prophétie biblique et le
couronnement d'Haylä Sellasé. Ces personnes ont
le sentiment d'être gratifiées d'une révélation,
confirmée souvent par des contacts avec d'autres Rastas
et par une lecture attentive de la Bible. Ce sont autant d'éléments
qui les amènent à vivre comme des Rastas et
donc à se définir Rastas.
[TOP]
Religioscope
- Ces gens se déclarent-ils Rastas de façon
individuelle ou se lient-ils à des groupes rastas?
Des organisations rastas essentiellement composées
d'Européens ou d'Occidentaux apparaissent-elles?
Giulia
Bonacci - On ne peut pas encore parler d'organisation,
car il n'en existe pas avec une assise similaire à
celles qui existent par exemple en Jamaïque. Il s'agit
plutôt de réseaux de personnes se connaissant,
dont les trajectoires de conversion sont variées: il
y a des cheminements qui se font à deux ou trois personnes
qui vivent ensemble, ou des parcours plus solitaires de gens
forcés d'aller rencontrer des communautés rastas
à l'étranger. Je pense ici aux Italiens que
j'ai rencontré et qui sont allés en Angleterre
où vivent beaucoup plus de Rastas jamaïcains ou
antillais. Il existe aussi des trajectoires de mimétisme,
c'est-à-dire des gens qui adoptent, par exemple au
sein de couples, les attitudes de la personne avec laquelle
ils vivent, sans pour autant saisir le fond. On trouve des
associations de travail, de promotion de la culture éthiopienne,
ou travaillant avec la communauté immigrée éthiopienne
en Italie, mais il n'existe pas d'organisation strictement
religieuse.
[TOP]
Religioscope
- Comment réagissent les Rastas jamaïcains quand
ils voient des Européens subitement attirés
par un message aussi fortement lié à la fierté
de l'héritage noir?
Giulia
Bonacci - Des réactions très différentes
se font jour en Jamaïque. Beaucoup de Rastas, à
mon sens, sont très fiers de voir que leur histoire
particulière a une répercussion aussi énorme,
non seulement en Europe, mais également jusqu'au Japon
où l'explosion du reggae est étonnante.
Il faudrait d'ailleurs voir s'il n'y a pas des communautés
Rastas qui se créent là-bas, puisqu'il y en
a en Nouvelle-Zélande, en Afrique et ailleurs.
D'un
autre côté, actuellement, le mouvement Rasta
ne se fait plus seulement en Jamaïque et ceux qui y vivent
ont peut-être l'impression de perdre une place centrale.
La diaspora antillaise en Amérique du Nord, par exemple,
a plus de moyens, entre autres l'accès aux techniques
de communications; cette situation fait qu'ils sont beaucoup
plus actifs que leur frères jamaïcains.
Je
pense qu'il existe des Rastas jamaïcains qui assument
leur histoire, qui défendent vigoureusement ce qu'ils
sont, et qui sont poussés à la redéfinition
face à des Rastas venus d'Europe. D'ailleurs l'idée
même de Rastas européens est pour certains hors
de toute logique. On voit apparaître une tension entre
le local et l'universel. Toutes les personnes qui ne sont
pas liées culturellement ou historiquement aux Antilles
et qui sont Rastas poussent ce mouvement vers son potentiel
universel. Un Dieu pas seulement pour les descendants d'esclaves,
pour les Jamaïcains ou pour les Noirs. On voit doucement
se détacher d'un côté la culture , c'est-à-dire
tout ce qui est lié aux Antilles, la langue, l'alimentation,
etc., et de l'autre le religieux, avec son potentiel universel,
et entre les deux, le reggae fait le lien. Lorsque je parle
de Rastas européens, je parle de gens qui ont engagé
toute leur vie dans ce mouvement. Il ne s'agit donc pas d'un
choix superficiel, mais de certitudes; ils ne seront pas déstabilisés
par des confrontations avec leurs aînés jamaïcains,
et leur dialogue sera riche.
[TOP]
Religioscope
- Un élément essentiel dans le mouvement Rastafari
est l'Ethiopie. On imagine aisément l'étonnement
des autorités éthiopiennes, à l'époque
impériale, de découvrir que des gens accordent
à l'Empereur Haylä Sellassé un pareil statut.
A quel moment les Ethiopiens découvrent-ils l'existence
du mouvement rasta et comment réagissent-ils?
Giulia
Bonacci - On ne possède que très peu
d'informations sur les vraies réactions éthiopiennes.
Il existe beaucoup de rumeurs. Avant les Rastas, les Ethiopiens
avaient eu des contacts avec des membres de la diaspora africaine.
Le docteur de Ménélik II était guadeloupéen
et un Haïtien était venu à plusieurs reprises,
un peu comme conseiller militaire et diplomatique, lui parler
de l'intérêt des Noirs d'Amérique. La
guerre italo-éthiopienne a soulevé des vagues
de protestations et une mobilisation sans précédent
non seulement au sein des descendants d'Africains, mais également
chez presque tous les peuples qui étaient colonisés
ou opprimés par les puissances occidentales.
Les
Ethiopiens ont vu rapidement l'intérêt et le
soutien moral et financier qui pouvait provenir de ces milieux.
La divinité d'Haylä Sellasé, lequel n'a
jamais déclaré accepter ou refuser le statut
que lui conféraient les Rastas, est une étape
de plus dans ce crescendo, étape qui cristallise l'attention
de nombreuses personnes. Il ne faut pas oublier que pour la
majorité des Ethiopiens, l'Empereur, chef de l'Eglise
et en même temps couronné par le patriarche,
avait presque un statut divin, lui qui descendrait "directement"
du roi Salomon de Jérusalem et de la reine Makéda
de Saba. Toute cette symbolique impériale devait faire
effet même sur le peuple éthiopien.
[TOP]
Religioscope
- Haylä Sellasé a fait une visite en Jamaïque.
Comment s'est déroulé ce voyage?
Giulia
Bonacci
- Il avait déjà rencontré des Rastas,
venus en 1961 et 1963, en Ethiopie, envoyés les uns
dans le cadre d'une mission semi-gouvernementale afin d'étudier
les possibilités d'un retour, les autres - qui restèrent
six mois dans le pays - à l'occasion d'une mission
autofinancée par des Rastas et diverses aides gouvernementales.
Ils se plaisent d'ailleurs à dire que ce sont eux qui
ont invité l'Empereur. Ce n'est donc pas la première
fois que Haylä Sellasé se trouve confronté
à ces personnes.
Quand
l'Empereur arrive le 21 avril 1966 en Jamaïque, des milliers
de personnes frappant des tambours et fumant depuis le début
de la journée l'attendent à l'aéroport,
la police ne peut les contenir, et même la presse rapporte
qu'à l'arrivée de l'avion la pluie qui tombait
s'est arrêtée. Le protocole est bousculé,
des Rastas sont invités aux réceptions officielles,
des milliers de Jamaïcains veulent voir le Dieu africain.
On raconte que l'Empereur aurait pleuré en descendant
de l'avion, est-ce par émotion? On peut spéculer,
mais ce fut un moment très important dans l'histoire
du mouvement Rasta. Haylä Sellasé a fondé
une école à Kingston, apporté un certain
nombre de propositions de collaborations intergouvernementales
qui ont renforcé son image d'homme politique, sans
pour autant que soit perdu le caractère divin cher
aux Rastas.
[TOP]
Religioscope
- A quel moment est-ce que l'on voit pour la première
fois des Noirs américains venir - ou revenir
- en Ethiopie et quel est l'accueil qui leur est réservé?
Giulia
Bonacci - Pour remercier les communautés noires
qui avaient soutenu l'Ethiopie pendant la guerre italo-éthiopienne,
Haylä Sellasé offrit des terres pour leur permettre
de s'installer. A ma connaissance, les premières personnes
à rentrer auraient peut-être été
des juifs noirs, venus de Montserrat, dans les Caraïbes,
à la fin des année 1940.
Ce
n'est qu'au tournant des années 1960, entre 1962-1963,
que des Rastas, de Jamaïque notamment, arrivent en Ethiopie,
accueillis officiellement par l'Etat éthiopien sans
pour autant acquérir automatiquement la nationalité
éthiopienne. Il a fallu plusieurs arrivées,
entre 1963 et 1969, pour que ces personnes demandent un partage
nominatif des terres afin de faciliter leur installation.
Cela marquait peut-être l'abandon d'un projet qui se
voulait collectif. Parmi les douze personnes qui reçurent
des terres en Ethiopie, deux étaient des Américains
et dix des Jamaïquains, dont une femme. Il conviendra
d'analyser sur le terrain les relations avec la population
locale pour qui cette histoire de divinité de l'Empereur
pouvait peut-être, jusqu'en 1974, rester relativement
compréhensible. Mais après la révolution
et la nationalisation des terres, cette croyance devait probablement
devenir source de tensions.
[TOP]
Religioscope
- Il est extraordinaire de constater que ces communautés
de Rastas établies en Ethiopie existent toujours et
se maintiennent. Vous les avez visitées. Voit-on arriver
de nouveaux immigrants de la Jamaïque? Que cela représente-t-il
selon les observations que vous avez pu faire sur place? Combien
de Rastas vivent actuellement en Ethiopie? Vivent-ils tous
regroupés?
Giulia
Bonacci - Selon l'estimation que j'ai recueillie en
avril 2001, les Rastas seraient environ quatre cents en Ethiopie,
à Addis-Abeba et à Shashamane, cet endroit où
des terres ont été données. Depuis 1991,
l'ouverture des frontières et l'instauration d'une
République fédérale, il existe deux nouvelles
associations rastas qui sont venues s'installer. La première
avait été l'Ethiopian World Federation,
à qui les terres avaient été données;
en 1972 sont arrivées Les Douze Tribus d'Israël;
après 1991, on voit apparaître l'Ordre de
Nyabinghi et l'Ethiopia-Africa Black International
Congress, appelé aussi Bobo Ashanti. Des
gens continuent donc d'arriver en Ethiopie, des autres îles
de la Caraïbe, des Etats-Unis, d'Angleterre.
[TOP]
Religioscope
- Le décès tragique d'Haylä Sellasé
après sa déposition a dû causer un choc
considérable au mouvement rasta ou la figure historique
de l'Empereur avait-elle déjà été
séparée de sa figure "mythifiée"?
Comment réagit de manière doctrinale le mouvement
rasta en Ethiopie et à l'étranger?
Giulia
Bonacci - Il ne faut pas perdre de vue qu'Haylä
Sellasé fut déposé le 12 septembre 1974,
mais il n'y eut aucune annonce ou preuve officielle de sa
mort en 1975. Il a disparu. C'est seulement en l'an 2000 que
l'on a retrouvé des ossements, dans des endroits qui
sont contradictoires. Des funérailles nationales ont
été faites, si mes souvenirs sont exacts, en
novembre 2000. Sa disparition demeure donc floue: rien à
voir avec le destin médiatique d'un Che Guevara dont
les photos du cadavre prévenaient toute spéculation.
Au
sein du mouvement rasta, sans entrer dans les détails,
nous observons plusieurs choses: Bob Marley écrit Jah
live en 1976, c'est-à-dire "Dieu vit",
dont les paroles disent: " fool say in his heart Rasta
your God is dead, but I and I know Jah Jah dread, it shall
be dreader dread" et par là, il rappelle l'aspect
terrible de la révélation, dread, en
faisant une profession de foi. Il ne pensait pas que Sa Majesté
était morte.
Je
pense toutefois que la disparition d'Haylä Sellasé
ainsi que toute la chute de l'idéologie impériale
ont provoqué des dissensions beaucoup plus fortes qu'on
ne l'imagine et ont eu un impact important sur le mouvement
en Jamaïque. Au niveau théologique, on constate
que certains mouvements déplacent leur centre d'intérêt:
d'une divinité limitée à Haylä Sellassé,
ils aboutissent à une divinité qui repasse dans
la dynastie à laquelle il appartient. L'idée
d'une transmission de la divinité à travers
les générations n'est pas nouvelle et est ainsi
réactivée. Cette idée est identifiée
sous le nom de "la perle" dans certains écrits
anciens. Cette perle symbolique, qui signifie graine ou semence,
est assimilée à la descendance de David et Salomon.
Descendant de Salomon par Ménélik I, Haylä
Sellassé l'aurait transmise à ses enfants. Un
groupe tel que Les Douze Tribus d'Israël a replacé
au centre de sa théologie les enfants de l'Empereur,
et à présent son petit-fils Zara Yacob est devenu
un personnage central.
[TOP]
Religioscope
- Une des conséquences du mouvement rasta a été
d'introduire dans la zone caraïbe l'Eglise orthodoxe
éthiopienne. Pourriez-vous expliquer comment cela se
déroule et quelles sont les relations entre communautés
orthodoxes éthiopiennes et mouvements rastas? Existe-t-il
des Rastas qui se convertissent à cette Eglise?
Giulia
Bonacci - Je pense qu'il y a eu des démarches
individuelles dans les Caraïbes (venant ou non de Rastas),
peut-être dès les années 1950 ou 1960,
afin d'avoir une église orthodoxe éthiopienne,
un christianisme considéré comme ancien, original,
non contaminé par les Eglises occidentales. En Jamaïque,
des Rastas font la demande à l'Empereur de fonder une
église orthodoxe éthiopienne dès 1966.
Celui-ci semble être séduit par l'idée
et envoie des missionnaires s'installer là-bas, qui
baptisent parfois jusqu'à des centaines de personnes
sans même posséder de lieu de culte. Il y a aussi
des Jamaïcains non rastas qui appartiennent à
l'Eglise orthodoxe éthiopienne. L'implantation de cette
Eglise paraît assez rapide dans les Caraïbes et
demeure très différente de ses installations
en Amérique du Nord, qui suivent la diaspora éthiopienne,
même s'il existe des membres antillais dans ces paroisses
éthiopiennes américaines.
Il
y a eu des tensions au sein de l'Eglise orthodoxe éthiopienne
en 1991, lorsque Abuna Merkurios, le patriarche actif, a quitté
le pays à la suite du changement de régime et
qu'Abuna Paulos a accédé au Patriarcat. L'existence
de deux patriarches, chose impossible dans le droit canonique
éthiopien, a divisé, semble-t-il, les communautés
orthodoxes éthiopiennes dans de nombreuses régions.
En Jamaïque, la situation est semblable, récemment,
lors d'une visite d'Abuna Paulos, des membres de l'Eglise
"dissidente", dont les responsables ne sont plus
reconnus par le Patriarcat ont manifesté contre le
patriarche.
Les
liens entre Rastas et Eglise furent parfois difficiles pour
des raisons théologiques ou physiques (dreadlocks).
Malgré cela, l'Eglise, installée depuis les
années 1970, possède des liens historiques avec
les Rastas. Ils formaient en effet la majeure partie des congrégations.
[TOP]
Religioscope
- En Ethiopie même, les Rastas fréquentent-ils
l'Eglise orthodoxe éthiopienne ou possèdent-ils
leurs propres lieux de culte?
Giulia
Bonacci -
A priori, ils ont leurs propres lieux de culte. Certains
d'entre eux travaillent avec l'Eglise orthodoxe et sont baptisés;
il s'agit vraisemblablement plutôt des anciens, arrivés
dans les années 1960, à une époque où
l'orthodoxie était religion officielle. Il existe d'autres
groupes qui rejettent le christianisme ou qui se disent les
vrais orthodoxes. On ne rencontre aucune situation monolithique
et c'est toute la difficulté de l'étude du mouvement
rasta.
[TOP]
Religioscope
- Ce qui frappe dans ce que vous nous dites, c'est qu'il semble
y avoir une ligne de séparation importante entre ceux
qui veulent se référer avant tout au christianisme
et ceux qui se sentent plus proche de références
africaines, pas nécessairement chrétiennes.
Giulia
Bonacci - Je ne crois pas que la frontière
soit vraiment nette; dans sa vie, un individu passe par plusieurs
phases et au cours de l'histoire du mouvement rasta, je ne
pense pas que l'on puisse tailler des morceaux chronologiques
entre une majorité adhérant à la Bible
et une majorité la refusant.
On
observe en Jamaïque des groupes qui devaient, selon moi,
être liés à la Révélation
biblique et se détachent complètement de la
Bible. Certains individus, peut-être influencés
par le courant afrocentriste américain, rejettent tout
lien avec ce livre et se rattachent aux discours et aux écrits
de l'Empereur Haylä Sellasé. Ils sont souvent
allés en Afrique et ont constaté que les autochtones
ne sont pas tout chrétiens. Il existe chez certains
Rastas l'idée que le christianisme est une religion
importée par les esclavagistes, d'où la nécessité
d'un tri jusque dans la Bible, tout n'y serait pas bon.
Simultanément,
bien sûr, on trouve des Rastas attachés à
une lecture littérale du livre, et même jusqu'à
des groupes qui subissent, selon moi, des influences pentecôtistes
très impressionnantes. Cela entraîne la création
d'un reggae chrétien, où l'on parle du
sang du Christ, de sa croix, etc., autant d'éléments
qui provoqueraient l'ire de beaucoup d'autres Rastas jamaïcains.
[TOP]
Religioscope
- Vous avez également repéré un élément
qui est l'usage de la Bible
dans sa traduction et son commentaire par Scofield, ce
qui signifie manifestement une influence de certains courants
de type millénariste fondamentaliste d'origine anglo-saxonnes,
dont des éléments ont pu être repris dans
des courants rastas.
Giulia
Bonacci
- Beaucoup de Rastas utilisent la traduction King James (1611)
dans les multiples éditions qui circulent en Jamaïque.
La Bible Scofield est diffusée parmi certains groupes
ou individus probablement depuis les années 70. Ce
sont des généalogies longues à remonter,
aux recoupements multiples, car elles renvoient à une
littérature plus vaste.
[TOP]
Religioscope
- On peut imaginer qu'il s'agit d'un courant éminemment
réceptif à une lecture millénariste de
la Bible. La Bible Scofield pourrait influencer ces interprétations
dans une certaine direction.
Giulia
Bonacci - La différence entre les Rastas et
d'autres mouvements millénaristes, c'est qu'il n'y
a pas seulement la dimension de l'attente. L'influence millénariste
est présente chez les Rastas, car le propre de la réalisation
de la révélation biblique est d'amener à
la réalité le vécu des temps eschatologiques.
Pour les Rastas, ce temps du millenium est maintenant. Si
l'influence de la Scofield reste à saisir, on ne peut
pour l'instant occulter un système d'interprétation
plus vaste dans lequel s'inscrivent les Rastas.
[TOP]
Religioscope
- Vous étiez récemment en Jamaïque. Que
peut-on dire aujourd'hui du mouvement rasta en Jamaïque?
Que représente-t-il numériquement dans la population
jamaïquaine? Quel est son rôle dans la société?
Les Rastas se tiennent-ils à l'écart, comme
cela a été le cas à certaines époques?
Giulia
Bonacci - Numériquement, il n'est pas aisé
de chiffrer cette population. En Jamaïque, il y a environ
deux millions d'habitants, et en outre trois millions de Jamaïcains
hors du pays. A Kingston, on observe beaucoup de Rastas, tant
sur le campus universitaire que dans les ghettos, au sein
de différents milieux sociaux; leur diversité
et leur quantité sont frappantes.
Cela
dit, j'ai aussi rencontré beaucoup de gens qui se disaient
"Rastas de cur", sans pour autant porter
de dreadlocks ou présenter une démarche
strictement religieuse. Remarquons que certains chanteurs
jamaïquains, de reggae, de ragga ou de
dance hall, se voient obligés de se laisser
pousser des dreadlocks parce que ça se vend
mieux! La situation est très paradoxale: les Rastas
semblent reconnus, certains d'entre eux sont avocats, artistes,
écrivains, journalistes, ingénieurs, mais en
même temps des articles d'une incroyable bêtise
sur le mouvement rasta paraissent dans les journaux.
Cet
hiver en Jamaïque, on a retrouvé une vidéo
sur les membres d'un gang qui fumaient de l'herbe, habillés
et coiffés à la manière des Rastas, montrant
tout un jeu sexuel et violent autour des armes. Aux yeux de
la majorité de la population jamaïcaine, ces individus
sont assimilables à des Rastas. Ces derniers refusent
cet amalgame; ils sont venus témoigner à la
télévision, accompagnés d'autres personnalités,
pour discuter de ces images vidéos. Les Rastas sont
encore victimes de beaucoup de préjugés, notamment
à cause de leur consommation d'herbe. Bien que beaucoup
de gens fument en Jamaïque, la pratique demeure mal vue.
[TOP]
Religioscope
- Existe-t-il des Rastas membres du Parlement en Jamaïque?
Giulia
Bonacci
- Certains membres du gouvernement sont d'anciens Rastas.
Pourtant, quand on réfléchit au contexte de
guerre des gangs et de trafic de cocaïne, lié
à la pratique politique, on peine à y déceler
les idéaux rastas. Je pense qu'il serait très
difficile pour un Rasta d'avoir un poste politique, car cela
reviendrait à compromettre une partie de ses principes.
Ras Samuel Brown s'était pourtant présenté
à des élections en 1962, mais il n'a eu aucune
visibilité politique institutionnelle. Il a été
pris à partie par de nombreux Rastas, mais très
peu ont voté pour lui. Faire de la politique, c'est
s'engager avec Babylone
[TOP]
Religioscope
- Les Rastas ne votent-ils donc pas?
Giulia
Bonacci - Notons avant tout que les élections
créent en Jamaïque un climat de violence, les
gens ont peur et voter devient une question subsidiaire. Mais
a priori, les Rastas ne votent pas.
[TOP]
Religioscope
- Je suis frappé par l'émergence de l'intérêt
parmi les chercheurs pour le phénomène rasta.
Peut-on réellement parler d'un développement
notable de la recherche sur le mouvement ces dernières
années? Quelles en sont les problématiques actuelles?
Giulia
Bonacci
- L'historiographie du mouvement rasta est née au début
des années 1950. Elle a connu un tournant majeur en
1960, lorsque l'Université de Kingston, sur la demande
du Rasta Mortimo Planno, a écrit un rapport qui a facilité
la communication entre le gouvernement et les Rastas.
Depuis
les années 1960, les chercheurs ont travaillé
le terrain et il y a en effet pléthore de publications
(anglophones en tout cas), surtout à partir des années
1970. Les problématiques anthropologiques, c'est-à-dire
rituelles, cultuelles, relatives à la consommation
d'herbe, aux principes religieux, etc., étaient au
cur de cette première génération
de chercheurs. On a vu aussi l'émergence de recherches
hors de la Jamaïque, dans la Caraïbe. Ce fut un
tournant important, né en écho au développement,
peut-être un peu plus tardif, du mouvement dans les
autres îles. On voit apparaître depuis les années
1980, un certain nombre de thèses sur les Rastas aux
Etats-Unis et au Royaume-Uni, quelques recherches très
historiques sans oralité, des articles anthropologiques
décrivant la position de certains Rastas face à
la société, la nationalité, la race,
etc.
Depuis
les années 1980, il y a un développement international
du mouvement rasta, et les anciens de Jamaïque s'exportent
et vont présenter leurs principes ailleurs. Parfois
en collaboration avec des chercheurs, ces mouvements sont
suivis de publications sur l'impact des anciens dans tel ou
tel endroit. Dans l'historiographie, on observe la définition
d'un segment plus orthodoxe que les autres; c'est intéressant,
car cela n'est possible que si les autres mouvements sont
laissés dans l'ombre. On voit apparaître un intérêt
pour la transnationalisation du mouvement, mais très
peu d'études portent sur l'Afrique. Des recherches
commencent actuellement sur l'Afrique du Sud, où vivent
beaucoup de Rastas, sur l'Afrique de l'Ouest mais plutôt
en milieux anglophones. En Europe, il existe quelques études
sur les Pays-Bas, l'Angleterre et, avec mon travail, une première
approche sur l'Italie et sur l'Ethiopie.
Le
risque d'un tel développement quantitatif de la recherche
sur le mouvement rasta, si les terrains ne se diversifient
pas, c'est l'épuisement de ces derniers. Il est a
priori très difficile de faire un travail de terrain
actuellement en Jamaïque sur le mouvement rasta.
[TOP]
Religioscope
- Lorsque vous parlez d'un mouvement qui concentre l'attention,
s'agit-il des Douze Tribus d'Israël?
Giulia
Bonacci -
Non, cela concerne la tradition de l'Ordre de Nyabinghi,
appelé aussi la Théocratie, qui a été
formé autour des années 1940. C'est un mouvement
important en Jamaïque, lié à la recherche
par le biais de plusieurs anciens qui ont servi d'informateurs
à des chercheurs.
[TOP]
L'entretien
avec Giulia Bonacci s'est déroulé à Paris
le 7 juin 2002. Les questions de Religioscope ont été
posées par Jean-François Mayer. La transcription
de l'enregistrement a été effectuée par Olivier
Moos.
© 2002 www.religioscope.com
Les textes peuvent être
reproduits avec indication de la source.
Permission granted to reprint articles, providing acknowledgment
is given.
|
|  |








|
|