Religioscope
- 19 octobre 2002
Comme
chaque année, le Département d'Etat américain
a publié au début du mois d'octobre son rapport
sur la liberté religieuse dans le monde. Comme d'habitude,
il suscite des réactions irritées de la part
de certains pays montrés du doigt. Mais une autre controverse
s'amorce sur la désignation des pays suscitant une
préoccupation particulière du point de vue du
respect de la liberté religieuse: les propositions
faites par la Commission sur la liberté religieuse
internationale suscitent des critiques venant d'un intervenant
américain inattendu, Robert Seiple.
Le
rapport annuel sur la liberté religieuse dans le monde
que vient de publier le Département d'Etat est le quatrième.
Sa parution est devenue une sorte de rituel au début
de chaque automne. Et, à chaque fois, de façon
tout aussi prévisible, ses assertions suscitent des
critiques et réactions irritées venant toujours
plus ou moins de la même liste de pays: la Chine, le
Vietnam, le Myanmar et quelques autres.
A
vrai dire, la lecture du résumé du rapport montre
d'emblée que celui-ci n'épingle pas que des
pays aux régimes autoritaires. Au contraire, dès
les premiers paragraphes, l'on peut lire:
"Certains
Etats démocratiques en Europe occidentale ont mis en
oeuvre des politiques qui ont pour résultat de stigmatiser
des religions minoritaires, [ce qui est] le résultat
de leur identification indiscriminée et souvent inexacte
avec des 'sectes' dangereuses. Ces pratiques sont particulièrement
troublantes en ce que des pays qui s'efforcent d'aller vers
la démocratie ainsi que certains Etats non démocratiques
adoptent des lois et politiques 'anti-sectes' qui se fondent
en partie sur celles de l'Europe occidentale. Dans des Etats
non démocratiques, auxquels manque une tradition d'attachement
aux droits de l'homme et aux règles légales,
des lois 'anti-sectes' pourraient aisément être
mises en application selon des modalités qui auraient
pour conséquence la persécution de croyants." (Trad. par Religioscope)
En
dehors de la question des "sectes" (surtout en France,
mais également en Belgique et en Allemagne - dans ce
dernier pays, la Scientologie), ce sont bien sûr avant
tout des Etats non occidentaux qui suscitent les principales
préoccupations américaines. "La liberté religieuse n'existe pas en Arabie saoudite", explique
ainsi le rapport. Plusieurs autres pays sont classés
dans les catégories hostiles soit à la religion
en général (des pays communistes), soit aux
religions non officielles (des pays musulmans ou post-communistes).
En ce qui concerne les "améliorations notables"
au cours de l'année écoulée, le rapport
ne mentionne qu'un seul pays: l'Afghanistan post-taliban.
Le
rapport annuel sur la liberté religieuse dans le monde
n'est pas un exercice dont il faut négliger l'importance:
la question de la liberté religieuse est devenue de
plus en plus l'un des instruments de la politique internationale
des Etats-Unis, dans leur rôle de seule superpuissance
mondiale. L'influence d'un actif lobby parlementaire évangélique n'y est pas étrangère.
Outre
le rapport annuel, un autre élément important
est la désignation des pays suscitant des préoccupations
particulières en matière de liberté religieuse
(countries of particular concern), en application de
l'International Religious Freedom Act (IRFA) de 1998. Cette
liste contient actuellement la Birmanie, la Chine, l'Iran,
l'Irak, le Soudan et la Corée du Nord.
La
Commission
sur la liberté religieuse internationale (U.S.
Commission on International Religious Freedom, USCIRF),
un organe fédéral semi-officiel (il s'agit d'une
commission indépendante à caractère consultatif,
qui n'est pas subordonnée au Département d'Etat
et n'est donc pas la rédactrice du rapport), a recommandé
le 30 septembre 2002 (avant la publication du rapport) que
le Secrétaire d'Etat désigne douze pays dans
la liste de ceux suscitant des préoccupations particulière:
outre ceux qui y figurent déjà, la Commission
demande depuis des années qu'y soient ajoutés
l'Arabie saoudite, le Turkmenistan et le Laos. Cette année,
elle voudrait en outre inclure dans la liste l'Inde, le Pakistan
et le Vietnam.
La
question est évidemment délicate lorsqu'il s'agit
de pays alliés des Etats-Unis: ainsi, la désignation
de l'Arabie saoudite n'améliorerait pas des relations
qui souffrent déjà de certains accrocs depuis
l'an dernier. Il n'est pas exclu qu'elle finisse cependant
par se retrouver sur la liste dans les années à
venir, dans le cadre des transformations que les Etats-Unis
aimeraient maintenant voir se produire dans la péninsule
arabique.
Mais
une réaction inattendue est venue contester la proposition
de désignation d'un petit pays rarement à la
une de l'actualité: le Laos. Nul ne s'étonnera
que le gouvernement laotien ait critiqué le rapport
2002 - qui parle de la poursuite de restrictions religieuses
en dépit d'améliorations limitées. En
revanche, la proposition de l'USCIRF de placer le Laos sur
la liste des pays suscitant des préoccupations particulières
a suscité l'irritation de Robert Seiple.
L'évangélique
américain Robert Seiple est une figure connue dans
la domaine de la liberté religieuse; président
de l'organisation humanitaire chrétienne World
Vision de 1987 à 1998, il avait ensuite exercé - durant deux ans - la fonction de premier ambassador-at-large du Département d'Etat pour les questions de liberté
religieuse internationale. Il a ensuite fondé et dirige
actuellement l'Institute
for Global Engagement, un think tank qui se préoccupe
de créer des "environnements durables"
pour la liberté religieuse dans le monde.
Dans
un texte énergique du 11 octobre 2002, intitulé "Cursing
the Darkness", Seiple considère la mesure
proposée à l'encontre du Laos par l'USCIRF comme
"injustifiable": à ses yeux, c'est une approche
contre-productive, mettant l'accent sur "la punition
de la persécution religieuse plutôt que sur la
promotion de la libetré religieuse".
Selon
lui, c'est le révélateur plus large d'une tension
entre le Département d'Etat et l'USCIRF, conçue
délibérément par les instigateurs de
la législation de 1998 pour exercer une pression sur
les diplomates, jugées trop mous dans leur approche,
ce qui entraîne deux approches complètement différentes
et crée une situation de confusion.
Dans
le cas particulier du Laos, Seiple estime que l'USCIRF ne
prête pas attention à des améliorations
réelles qui ont suivi les discussions avec une délégation
laotienne de haut niveau venue en visite aux Etats-Unis l'été
dernier, et avec laquelle la question de la liberté
religieuse a été largement discutée.
Seiple va jusqu'à suggérer qu'il vaudrait mieux
supprimer l'USCIRF.
Cette
controverse présente notamment l'intérêt
de montrer que, si la liberté religieuse devient de
plus un thème intégré dans la politique
étrangère des Etats-Unis, il y a depuis des
années plusieurs approches en compétition et
que, également dans le milieu évangélique,
les choix tactiques pour défendre la liberté religieuse ne sont pas monolithiques.
Jean-François
Mayer