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ET MUSULMANS
EN INDONESIE:
LA TOILE DE FOND DES TENSIONS
Entretien
avec Andrée Feillard
Religioscope
- 11 novembre 2002
Andrée
Feillard est chercheuse au CNRS, spécialiste de l'Indonésie
contemporaine et en particulier de l'islam traditionnel indonésien.
Parmi
ses ouvrages: Islam et armée dans l'Indonésie
contemporaine (Paris, L'Harmattan, 1995); Indonésie:
la transition démocratique (Paris, La Documentation
Française, 2002, coll. "Problèmes politiques
et sociaux"). Elle a également assuré la
coordination du volume L'Islam en Asie, du Caucase à la Chine (Paris, La Documentation Française, 2001,
coll. "International").
Religioscope
- Quelles sont, en pourcentage, les différentes composantes
religieuses de l'Indonésie aujourd'hui?
Andrée
Feillard
- L'Indonésie est composée de 87% de musulmans
et d'environ 10% de chrétiens, dont environ 6% de protestants
et 4% de catholiques. Le reste de la population est hindouiste,
généralement balinais, et bouddhiste souvent
d'origine chinoise, avec une légère majorité
au profit des hindous.
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Religioscope
- Au moment de l'indépendance de l'Indonésie,
toutes les communautés religieuses ont-elles participé
à la lutte? Certaines d'entre-elles étaient-elles
perçues plutôt favorables aux colonisateurs?
Andrée
Feillard
- Les catholiques ont participé rapidement au débat
nationaliste et fondé un parti politique. Les protestants
ont été un peu plus tardifs, mais leur participation
à la lutte pour l'indépendance a eu lieu également.
Le parti catholique et le parti protestant ont été
intégrés à ce combat et ont été
des alliés de fait du grand parti musulman Masjumi
pendant la démocratie parlementaire de 1950 à
1957.
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Religioscope
- Rétrospectivement, la formation dès cette
époque de partis à caractère confessionnel
a-t-elle contribué à fixer des lignes de faille
déterminantes pour les développements ultérieurs?
Andrée
Feillard
- Si ces partis se sont ainsi rapidement constitués,
selon une tendance naturelle à cette époque,
Suharto a néanmoins essayé, au début
de l'"Ordre nouveau", c'est-à-dire après
les massacres anticommunistes de 1965, de supprimer ces divisions
religieuses au sein des partis. Il y a eu un effort de remaniement
du système politique. L'idée de Suharto, ou
plus précisément des stratèges de l'"Ordre
nouveau", était d'organiser d'un côté
un parti "spirituel-matériel" (tous les partis
religieux) et de l'autre un parti "matériel-spirituel"
(l'ensemble des partis non-religieux). Les musulmans ayant
refusé de s'associer aux partis chrétiens, ces
derniers se sont repliés sur les partis nationalistes
séculiers.
Nous
observons donc, pendant toute la période de l'"Ordre
nouveau", d'un côté le PPP, le parti musulman
unique, et de l'autre les partis nationalistes séculiers,
héritiers de Soekarno, le PNI, alliés aux partis
chrétiens. Cette configuration a produit aujourd'hui
cette association et ce rapprochement entre Megawati et les
chrétiens. On reproche à Megawati d'être
proche des chrétiens, alors que ce rapprochement est
une conséquence directe de l'aménagement du
système politique de l'"Ordre nouveau". Chrétiens
et nationalistes séculiers avaient beaucoup de points
communs, car aucun d'eux ne voulaient d'un Etat islamique.
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Religioscope
- Pour comprendre l'arrière-plan des relations actuelles
entre chrétiens et musulmans en Indonésie, il
nous faudrait quelques précisions sur l'organisation
des rapports entre religion et Etat. Quelle est la base de
l'idéologie du Pancasila, des "cinq piliers"
ou principes directeurs (dont l'un est le monothéisme)
dans la relation entre les différents groupes religieux
et l'Etat?
Andrée
Feillard
- Le Pancasila a été l'objet de moqueries
parce qu'il s'agit d'une idéologie très simple,
proposant cinq principes assez universels. Toutefois, nous
pouvons constater que cette pensée a réussi
à cimenter une nation pluriethnique et plurireligieuse
et à éviter à l'Indonésie des
confrontations religieuses et ethniques pendant assez longtemps.
Certes, elle n'a pas empêché le massacre des
communistes en 1965.
Le
principe essentiel du Pancasila est la neutralité
religieuse: aucune religion n'est supérieure à
l'autre, l'Etat doit demeurer neutre par rapport aux religions
reconnues. Le problème réside dans le fait que
l'application de cette neutralité est difficile; un
Ministère des religions dans un pays composé
de 87% de musulmans sera nécessairement beaucoup plus
musulman que chrétien Dans des régions spécifiquement
chrétiennes comme les Moluques, où la population
est partagée entre l'islam et le christianisme, les
problèmes sont assez difficiles à résoudre,
dans la mesure où chrétiens et musulmans réclament
chacun la parité.
Dans
le cadre de l'idéologie du Pancasila, les monothéismes
sont acceptés, mais pas les polythéismes. Ce
principe ôtant leurs droits aux religions animistes,
il leur a été imposé de choisir parmi
les cinq religions autorisées. Cela a posé des
problèmes sérieux dans certaines régions
reculées, comme Kalimantan ou la Papouasie, où
l'animisme était encore fort au début de l'"Ordre
nouveau".
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Religioscope
- Que prévoit la structure des relations entre Etat
et religion en Indonésie pour les nouveaux acteurs
religieux? par exemple de nouvelles Eglises?
Andrée
Feillard
- Chaque religion possédant son directorat général,
l'apparition de nouveaux mouvements religieux est prise en
charge par le directorat concerné. Le directorat général
des chrétiens s'occupe de toutes les Eglises chrétiennes.
Il y a eu en effet des efforts pour limiter le prosélytisme
de certaines églises évangéliques, surtout
le prosélytisme de porte à porte qui froissait
beaucoup les musulmans.
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Religioscope
- Quelles sont les zones où nous observons de fortes
concentrations chrétiennes?
Andrée
Feillard
- Dans l'Est indonésien, à l'est de Bali, dans
les petites îles de la Sonde, dans la région
de Sumbawa, Roti, Florès etc., et dans le Timor Ouest.
Et puis les chrétiens des Célèbes (Manado,
Poso) et ceux des Moluques. En Indonésie occidentale,
il y a les Batak au Nord de Sumatra près d'Aceh et
les chrétiens de Kalimantan, notamment près
de Pontianak.
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Religioscope
- Parmi les éléments de tension en Indonésie,
les populations chinoises semblent également représenter
un facteur particulier. Dans quelles proportions ces populations
sont-elles chrétiennes?
Andrée
Feillard
- Il n'existe aucune statistique concernant cette population.
Il est néanmoins certain que les Chinois ont souvent
été les premiers à se convertir au christianisme,
et en nombre. Cette situation a faussé l'analyse des
journalistes lors des émeutes en 1996, où des
églises furent brûlées. Conclure que ces
manifestations étaient anti-chinoises est trop simpliste.
La
conversion de Chinois au christianisme n'est pas interprétée
par les Indonésiens comme un acte grave. Au contraire
de la conversion de Javanais, perçus comme musulmans
dans la même optique que la Malaisie qui associe malais
à musulman.
La
question épineuse des problèmes entre musulmans
et chrétiens est, dans certaines régions, la
proportion à peu près égale des deux
confessions. Dans la mesure où les années 1990
ont vu se développer une grande islamisation de l'administration
indonésienne, avec cette idée que l'Indonésie
étant la plus grande nation musulmane au monde, la
majorité des postes dans l'administration doit être
octroyée à des musulmans. Cela était
tout à fait acceptable dans les régions majoritairement
musulmanes, mais guère applicable dans les territoires
où existait l'égalité numérique
entre religions. Cela entraîna des tensions autour de
l'attribution des postes administratifs.
Les
Moluques, où les chrétiens sont devenus progressivement
minoritaires avec l'immigration de musulmans, illustre idéalement
ces tensions. Les musulmans et les chrétiens y ont
commencé à comptabiliser le nombre de postes
attribués à leur communauté respective.
Pendant l'"Ordre nouveau", tout cela était
géré d'une manière subtile, pour favoriser
un équilibre: si un chrétien avait un poste,
un musulman devait avoir un poste équivalent. Dans
les années 1990, avec l'islamisation, la demande de
l'islam moluquois s'est faite plus forte et simultanément
les chrétiens se sont sentis de plus en plus marginalisés.
Le
second problème que nous rencontrons est la notion
de christianisation. L'islam radical est convaincu qu'il existe
un grand projet de christianisation de l'Indonésie
et craint de voir une partie de la population javanaise se
convertir à cette religion. Les musulmans ne se convertissent
pas au christianisme hors de Java. Cette région représente
un cas spécifique qui donne lieu à la paranoïa
d'un grand projet papal visant une christianisation de l'archipel.
C'est pourquoi les services sociaux chrétiens sont
perçus comme des efforts de prosélytisme. Pendant
la récente crise économique, souvent, l'aide
religieuse n'a pu être donnée directement par
les chrétiens, mais a dû s'organiser par le biais
soit de musulmans, soit de mouvements étudiants plurireligieux.
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Religioscope
- L'islam indonésien a longtemps projeté une
image de tolérance. Dans quelle mesure les mouvements
réformistes de purification de l'islam que l'on a vu
fleurir à travers le monde musulman au cours du 20e
siècle avaient-ils déjà eu en Indonésie
un impact? L'Indonésie n'est certainement pas un monde
étanche aux débats intellectuels qui agitent
l'ensemble du monde musulman!
Andrée
Feillard
- Je pense en effet que l'Indonésie n'a jamais été
coupée du monde musulman. La lecture des revues indonésiennes
des années trente et quarante montre que les événements
qui affectaient les pays musulmans étaient très
bien connus.
L'impact
de l'islam radical a grandi progressivement; les contacts
entre l'Indonésie et le Moyen-Orient se sont peu à
peu multipliés, mais il demeure difficile de fixer
une date charnière. Le fait que de nombreux étudiants
se rendirent en Egypte après les années soixante
signifie-t-il que l'influence moyen-orientale s'est fait plus
importante? Je l'ignore. Il ne fait pas de doute que les contacts
sont devenus plus nombreux, mais j'ai déjà rencontré
les mêmes influences dans les revues des années
trente et quarante. Une recherche approfondie serait ici nécessaire.
Aujourd'hui,
nous observons une augmentation des sources moyen-orientales
et des récepteurs indonésiens. La situation
est plus hétérogène. Des cercles de l'islam
traditionaliste, qui lisaient des textes d'auteurs traditionalistes,
sont aujourd'hui plus ouverts aux ouvrages de Qutb et Maudoudi.
Dans les années quatre-vingt, des grands auteurs islamistes
égyptiens ou pakistanais ont été traduits
en indonésien. Alors que les livres de Karl Marx étaient
interdits dans l'archipel, ceux de Qutb et Maudoudi ne l'ont
jamais été, ils n'ont jamais suscité
de méfiance.
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Religioscope
- Ces auteurs ont été traduits dans les années
quatre-vingt, c'est-à-dire relativement plus tard que
d'autres régions du monde. Est-ce également
dans ces mêmes années que nous constatons l'apparition
de courants plus radicaux?
Andrée
Feillard
- Certainement. Le tournant radical s'est déjà
opéré, à mon avis, à la fin des
années soixante, après les massacres communistes.
L'enseignement religieux est alors rendu obligatoire et l'athéisme
interdit en 1966. Fondamentalement, ce fut une mesure anticommuniste:
il fallait que l'ensemble de la population soit religieuse,
avec cinq religions autorisées. Cela signifie que la
population kejawen, animiste ou, plus rarement athée,
n'eut plus d'existence légale et dut se convertir.
La population javanisante s'est tournée en petite partie
vers le christianisme et s'est islamisée en majeure
partie, c'est-à-dire qu'elle est devenue plus pratiquante.
L'islamisation s'est développée notamment grâce
à l'éducation et à l'école; les
enfants demandaient à leurs parents de devenir de meilleurs
musulmans.
D'un
autre côté, des anciens communistes ou des sympathisants
se sont convertis au christianisme pour des raisons diverses
et parfois très pragmatiques. Les communistes étaient
souvent issus de familles abangan, c'est-à-dire
javanisantes avec une religiosité un peu floue, caractérisée
par un mysticisme javanais et parfois un reliquat d'éducation
chrétienne ou musulmane.
Dans les prisons, Suharto avait imposé la pratique
religieuse aux détenus communistes; les prisons ont
donc accueilli des missionnaires chrétiens et musulmans.
Les missionnaires chrétiens se sont montrés
beaucoup plus subtils et généreux vis-à-vis
des prisonniers: le prêche des missionnaires musulmans
s'appuyait sur une exigence de repentance et de culpabilisation,
tandis que celui des chrétiens insistait sur le pardon
de Dieu. Selon le témoignage que j'ai recueilli, ces
deux messages ne furent pas perçus par les intéressés
de la même façon. Cela reste quelque peu anecdotique,
mais évoque néanmoins l'ambiance post-1965.
Ces
Javanais à qui l'on a en quelque sorte un peu forcé
la main se sont ensuite convertis en partie au christianisme,
et singulièrement autour de Yogjakarta, c'est-à-dire
le cur de Java central, le cur du kejawen.
C'est là qu'est apparue aussi la Muhammadiyah l'organisation
réformiste radicale qui a toujours uvré
pour une purification de l'islam indonésien contre
cet islam traditionaliste jugé trop proche des coutumes
et trop tolérant. C'est donc des mesures anti-kejawen,
anti-athées et anticommunistes, à l'image de
ce qui se passait dans d'autres pays musulmans, qui cristallisèrent
certains facteurs et entraînèrent une situation
qui aurait pu être différente. Malgré
le fait que Suharto s'efforça de protéger le
kejawen, l'islam indonésien l'a toujours perçu
comme shirk, c'est-à-dire comme un "associationnisme",
et bida, une "innovation". L'Indonésie
est devenue un marché ouvert aux religions les plus
prosélytes, l'islam et le christianisme.
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Religioscope
- C'est donc à ce moment là que l'on voit émerger
des organisations musulmanes radicales. Mais aussi des préoccupations
face aux progrès supposés du christianisme...
Andrée
Feillard
- La christianisation de la fin des années soixante
concerne environ deux millions de personnes, chiffre ridiculement
faible par rapport à la masse des musulmans qui ne
pratiquaient pas et revinrent à une pratique plus orthodoxe
de leur religion. D'ailleurs le 15 octobre 1999, c'est-à-dire
trois jours avant l'élection de Gus Dur à la
présidence, Yusuf al-Qardawi, célèbre
prédicateur installé au Qatar, déclarait
que les musulmans avaient réussi à stopper la
christianisation en Indonésie. Ce qui est vrai, mais
va à l'encontre de la vision indonésienne soupçonnant
un progrès constant des chrétiens. Cette pseudo-christianisation
de l'Indonésie est donc un thème à dimension
internationale, connu au Moyen-Orient.
Les
mouvements de l'islam radical sont apparus au début
des années soixante-dix, période traversée
par de fortes préoccupations quant à une christianisation,
préoccupations aux racines lointaines, malgré
le fait que les Hollandais n'ont jamais donné la priorité
à la christianisation de l'archipel, mais au commerce.
Suharto ne permet pas la réhabilitation du Masjumi,
c'est-à-dire du grand parti musulman moderniste, et
ce dernier va se diviser. Les membres les plus modérés
rentrent dans le parti de Suharto, le Golkar, et les plus
radicaux fondent un Dewan Dakwah Islamiyah Indonesia (DDII),
c'est-à-dire un conseil de prédication islamique,
à tendance beaucoup plus radicale. C'est ce conseil
qui mène, pendant la période de l'"Ordre
nouveau", l'islam radical indonésien, en entretenant
des liens avec la Rabitat al-Alam al-Islami (Ligue islamique
mondiale); il se laissera par la suite entraîner dans
une défense du régime, environ après
1993.
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Religioscope
- Pouvons-nous dire que ce mouvement entretenait des liens
plutôt avec l'islam saoudien qu'avec un islam radical
réprimé en Egypte ou au Proche-Orient?
Andrée
Feillard
- Oui, mais ces relations s'étendaient également
à l'Egypte. L'islam réformiste indonésien
a été, dans une mesure assez importante, influencé
par ce pays. Les musulmans réformistes indonésiens
se réclament de Muhammad Abduh, mais finalement, c'est
la mouvance aujourd'hui modérée de cet islam
réformiste qui se réclame ouvertement de ce
théoricien égyptien et qui ambitionne d'opérer
une rupture avec l'islam radical tel qu'il s'est développé
sous l'"Ordre nouveau". Nous observons à
nouveau une sorte de bifurcation: un islam radical qui commence,
après Suharto, à se libérer de toutes
ces pressions subies sous l'"Ordre nouveau". Le
président actuel de la Muhammadiyah, Ahmad Shafi Marif,
est un modéré. Il vient de la Muhammadiyah,
mouvement proche du Masjumi, un parti politique musulman démocrate
(il s'érige contre la Démocratie Dirigée
de Soekarno), mais qui se laisse entraîner vers le radicalisme
en 1959 (il vote pour l'introduction dans la Constitution
de la shari'a obligatoire pour les musulmans). Aujourd'hui
nous assistons au contraire à une reprise en main de
cet islam réformiste modéré vers une
ligne plus moderniste et libérale, qui commence à
se dissocier plus clairement du courant radical, dominé
pendant tout le 20e siècle par le Persis (Persatuan
Islam).
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Religioscope - Nous voyons donc l'islam radical de cette époque
s'articuler sur une double opposition, à la fois à
la mission chrétienne, mais aussi, peut-être
implicitement, au pouvoir politique lui-même. On refuse
de se rallier au Golkar et il y a les ferments d'une opposition
au gouvernement. Ce dernier essaie-t-il de prendre à
cette période des mesures pour contrôler et encadrer,
voire réprimer ces mouvements?
Andrée
Feillard
- La politique de l'"Ordre nouveau" face à
l'islam radical est très controversée. La situation
dans cette période est très floue: la presse
fait état de radicaux dont on suit les procès,
mais les démocrates se méfient de Suharto. Ces
radicaux existent-ils vraiment? Sont-ils des fabrications
des services secrets indonésiens? Certains radicaux
fuirent en Malaisie et quelques condamnations à mort
d'extrémistes musulmans furent prononcées sous
l'"Ordre nouveau".
En
1998, après la chute de Suharto, les musulmans radicaux
qui avaient fui en Malaisie sont revenus en Indonésie.
La liberté de la presse a profité à tous,
y compris aux nouvelles revues islamistes, telles que le bimensuel
Sabili, le deuxième le plus lu à Jakarta,
distribué à 100'000 exemplaires (plus que le
grand hebdomadaire Tempo) et tenant un discours antisémite,
anti-chrétien et anti-occidental. D'où cette
question délicate de savoir si ces personnes sont réellement
extrémistes et comment composer avec ces derniers au
sein d'une démocratie. Nous observons de grands débats
entre musulmans modérés et musulmans radicaux,
mais toujours avec cette idée que la démocratie
exige la tolérance de tous les extrémismes.
D'un côté, des pressions américaines enjoignent
l'Indonésie à combattre cet islam radical, et
de l'autre, les musulmans modérés qui déclarent
que l'on peut composer avec cet islam certes radical, mais
minoritaire.
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Religioscope
- Les reportages sur l'Indonésie publiés dans
la presse occidentale de ces dernières années
évoquent prioritairement soit des problèmes
de tensions sociales et politiques ponctuées de grandes
manifestations, soit des églises qui brûlent.
A quel moment commencent des incidents violents entre chrétiens
et musulmans et dans quelle région?
Andrée
Feillard -
Le grand événement qui éveilla l'Indonésie
à ces problèmes fut Situbondo, à Java
Est, en octobre 1996. Vingt-trois bâtiments religieux
chrétiens brûlent en deux ou trois jours et cinq
personnes périssent dans l'un de ces incendies.
Cette
situation est difficile à expliquer, parce que cet
événement est très trouble. Certains
observateurs ont suggéré
qu'il existait peut-être, à cette époque,
une volonté politique de laisser faire, d'instrumentaliser
les divisions entre musulmans et chrétiens pour les
besoins du régime. Situbondo est le fief du NU, mouvement
musulman traditionaliste, dont les étudiants ont probablement
été manipulés. A ce moment, ce serait
l'islam traditionaliste qui brûlerait les églises
chrétiennes, alors que ces deux composantes étaient
associées par le biais du parti de Megawati.
Cela
dit, rien n'est encore certain sur cette affaire.
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Religioscope
- Indépendamment d'utilisations éventuelles
par des milieux gouvernementaux, il existait néanmoins
un mouvement de fond, avec une hostilité au christianisme
tel que des organisations radicales étaient prêtes
à brûler les églises ou à obtenir
des conversions forcées.
Andrée
Feillard
- Il est difficile de savoir qui a utilisé qui, et
sans doute chacun y a-t-il trouvé une "mission"
à remplir. Les Laskar Jihad sérigaient
contre ce quils ont qualifié de tentatives sécessionistes
des Moluquois chrétiens.
Aux
Moluques, en tous les cas, on a observé une convergence
entre des éléments incontrôlés
de l'armée indonésienne (pas toute l'armée!)
et le Laskar Jihad. Et pour la première fois, l'hebdomadaire
Tempo du 11 novembre 2002 a fait état d'une
utilisation de youth gangs chrétiens par des
"déserteurs" des forces spéciales
(Kopassus) dans les incendies d'églises et de résidences
d'activistes chrétiens aux Moluques.
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Religioscope
- Le Laskar Jihad était-elle la principale organisation
activiste prête à recourir à la violence
anti-chrétienne ou était-ce un mouvement parmi
d'autres?
Andrée
Feillard
- Auto-dissoute en octobre 2001, cette organisation coordonnait
le départ du jihad, mais les autres mouvements étaient
prêts à envoyer des laskars aux Moluques.
Il existait un grand nombre de petites organisations, comme
les Laskar Mujahidin, etc. Au congrès des mujahidins
qui eut lieu en août 2000, chacun s'est présenté
avec son uniforme spécifique.
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Religioscope
- Existe-t-il des réactions violentes de la part de
chrétiens? Peut-on dire que l'on observe toujours des
réponses aux provocations musulmanes ou existe-t-il
des groupes chrétiens qui auraient brûlé
des mosquées sans provocation préalable?
Andrée
Feillard
- Je ne possède pas d'informations précises.
Toutefois, j'ai eu un entretien avec un musulman d'Ambon dont
il ressort une impression de simultanéité entre
les provocations musulmanes et chrétiennes. En tous
les cas, ce sont les chrétiens qui ont commencé
à vouloir expulser les immigrants musulmans non moluquois,
mais pas les musulmans indigènes. Selon cet interlocuteur,
les violences ont donc débuté du côté
chrétien, provoquant un enchaînement de représailles.
Parfois,
les chrétiens ont protégé les mosquées
afin d'empêcher un prétexte aux violences; à
ce sujet, j'ai rencontré des chrétiens de Minahasa
qui m'ont confié que le commandant militaire s'était
montré très soucieux de protéger toutes
les mosquées pour éviter que leur incendie ne
soit utilisé à des fins de provocation. Les
autorités ont été jusqu'à filtrer
tous les bateaux afin de trouver des provocateurs et les emprisonner,
bien qu'ils aient été rapidement libérés.
Tous ces éléments rendent difficile la croyance
en des mouvements spontanés. En Indonésie, tout
le monde parle de provocation: en brûlant une mosquée,
on sait qu'une église va ensuite être brûlée.
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Religioscope
- Les incidents sont-ils limités aux Moluques?
André
Feillard
- Ces violences touchent également Sulawesi, et les
groupes extrémistes sont apparus l'Est indonésien
qui demeure très chrétien. On a l'impression
qu'il s'agit d'une réaction aux craintes de christianisation.
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Religioscope
- Dans cette situation de tension, observe-t-on des cas de
dialogue entre chrétiens et musulmans ou assiste-t-on
à un climat de division qui empêche les contacts?
André
Feillard
- Au niveau de la base, le dialogue semblait difficile au
milieu des années 1990. Les tensions étaient
telles en 1996 que des prêtres témoignaient ne
plus pouvoir aborder comme avant leurs voisins, sans méfiance,
dans certaines régions. A Jakarta, un chrétien
se plaignait, lors d'une réunion organisée par
l'islam traditionaliste fin 2001, d'avoir trouvé une
maison à louer à un propriétaire musulman
qui ne lui signait un bail qu'"à la condition
qu'il ne fasse aucune prière dans sa maison".
C'était
une situation extrême, bien sûr. Les jeunes musulmans
libéraux étaient les premiers à être
effrayés en apprenant ce nouveau genre de comportement.
Pendant longtemps, les rapports intercommunautaires ont été
exemplaires. On se souhaitait joyeux 'Idulfitri et "Joyeux
Noël" mutuellement.
Cependant,
la situation évolue. Les élites, les dirigeants
religieux, entretiennent des relations plus étroites
afin d'éviter une aggravation d'une situation qu'ils
ne maîtrisent pas; l'impunité totale autour de
ces incidents favorise l'idée que l'on ne peut pas
se fier à l'Etat et entraîne, par effet contraire,
un renouveau du dialogue entre les dirigeants musulmans et
chrétiens. Ces derniers se rencontrent à présent
plus souvent qu'ils ne le faisaient auparavant; ils sont conscients
d'un danger imminent qui exige une grande vigilance et comprennent
que plus les heurts interreligieux se déroulent, moins
la démocratie a de chances de survivre.
Depuis
peu, des annonces publicitaires à la télévision
prônent l'harmonie interreligieuse, mais certaines ont
dû être retirées suite à des pressions
des radicaux.
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Religioscope
- Peut-on dire que les turbulences à l'échelle
internationale, comme les attentats du 11 septembre, qui affectent
notamment le monde musulman, créent des remous avec
des conséquences sérieuses dans une telle situation?
A côté des facteurs endogènes, quels sont
les facteurs exogènes?
Andrée
Feillard
- C'est l'islam modéré qui supporte les conséquences
principales du 11 septembre en Indonésie; il se retrouve
présenté comme un suppôt des Etats-Unis.
Dans la mesure où les attentats n'ont pas été
perçus, dans certaines organisations musulmanes de
réputation modérée, comme le fait de
musulmans extrémistes, mais comme l'acte d'Israël,
voire de l'extrême droite américaine, l'Amérique
du Nord est détestée plus encore qu'auparavant.
Ce pays aidant la démocratie indonésienne depuis
des années, les étudiants musulmans qui reçoivent
des fonds de l'Asia Foundation, par exemple, sont complètement
discrédités, accusés d'être pro-américains.
Cela est très grave, dans la mesure où l'islam
modéré reçoit des fonds principalement
des Etats-Unis.
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Religioscope
- Ces oppositions entre islam et christianisme touchent-elles
toutes les Eglises chrétiennes ou visent-elles plus
particulièrement certains groupes prosélytes?
Andrée
Feillard
- Oui, j'en ai l'impression. En observant les dénominations
des églises brûlées, on constate qu'elles
sont plus souvent protestantes que catholiques. Cependant,
l'islam radical craint plus un catholicisme perçu,
au contraire des protestants, comme plus fort en raison de
son unité. Sur le terrain, ce sont les Eglises charismatiques
qui irritent plus particulièrement les musulmans et
au niveau du discours théorique, la cible privilégiée
demeure l'Eglise catholique, c'est beaucoup plus elle qui
fait peur.
Ces
opinions restent naturellement minoritaires, et il est important
de rappeler que les partis islamiques radicaux n'ont eu que
3% des voix (voire 13%, si l'on inclut le PPP) aux dernières
élections de juin 1999. Ces idées radicales
ne concernent qu'une frange de la population. Néanmoins,
il s'agit d'une minorité agissante, dont l'influence
a grandi depuis 1998.
L'entretien
avec Andrée Feillard s'est dérouléà
Mayence le 12 septembre 2002. Les questions de Religioscope
ont été posées par Jean-François
Mayer. L'enregistrement a été transcrit par Olivier
Moos. Quelques modifications et mises à jour ont été
apportées par Andrée Feillard au début
du mois de novembre 2002.
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Les textes peuvent être
reproduits avec indication de la source.
Permission granted to reprint articles, providing acknowledgment
is given.
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