Depuis le 11 septembre 2001, les images et témoignages d’un monde arabe
toujours plus enfermé dans l’acrimonie et la défiance par
rapport à l’Occident. La rue arabe est en colère, les replis
identitaires seraient de mise et les islamistes auraient
été prompts, au Maroc, au Bahreïn ou encore récemment en
Turquie, à capitaliser les rancœurs en cours. Pourtant,
les signes ne manquent pas non plus d’une autre tendance,
certes plus discrète, où l’on voit la référence islamique
fonctionner dans un rapport bien moins polémique à l’Occident.
En Egypte plus particulièrement, nous pensons que le champ
religieux est à l’aube d’une vaste recomposition et en train
de rompre avec 20 ans de guerre froide entre clercs pro-étatiques
et entrepreneurs islamistes. La bipolarité des années 1980-1990
est en train de céder la place, dès la seconde partie des
années 1990, à un champ religieux toujours plus éclaté,
marqué par l’entrée en scène de nouveaux opérateurs religieux
dont la caractéristique principale est bien de refuser le
partage binaire que la confrontation entre le régime et
les islamistes avait imposé au champ religieux.
Nous nous étions intéressés avant cela aux pratiques
évergétiques des nouvelles notabilités pieuses des beaux
quartiers, au détournement des énoncés pudiques par nombre
de femmes voilées qualifiées avec sarcasme, mais à juste
titre, de « voilées libérales ». Nous avions par
ailleurs analysé la manière dont les néo-Frères musulmans
(parti al-Wasat toujours en attente de légalisation)
se sont repositionnés vis-à-vis de la référence religieuse
pour monter au final un programme à la fois sécularisant
et néo-libéral.
En clair, l’Egypte depuis une demi-décennie est en proie
à l’ouverture d’un espace religieux caractérisé à la fois
par la désinstitutionnalisation (soit le développement de
pratiques religieuses non contrôlée par les deux grands
courants de l’islam politique et des institutions azharites),
l’individualisation (des engagements en religion se faisant
sur le mode du choix personnel en dehors de toute supervision
familiale), le désintérêt du politique et le syncrétisme
avec les grandes lignes du renouveau religieux en Occident
(les parallèles avec les mouvements charismatiques chrétiens
sont évidents). Quoiqu’en disent les culturalistes de tous
poils, le vécu religieux musulman est bien entré dans une
phase d’alignement avec cette modernité religieuse que la
sociologie des religions a depuis longtemps découvert au
sein des nouvelles communautés chrétiennes.
En Egypte, c’est sans doute le courant des « nouveaux
prêcheurs » (al-shuyûkh
al-gudad) qui illustre le mieux cette recomposition
moderne des modalités du croire. Les nouveaux prêcheurs,
ce sont aussi eux qui sont à la tête de cette troisième
voie de la religiosité en train de se constituer en dehors
des rivalités entre l’islam politique et l’islam azharite.
Pourtant, les éléments d’innovation ne se situent pas dans
la doctrine. Les nouveaux prêcheurs correspondent parfaitement
au profil de ce qu’Olivier Roy appelle les néo-fondamentalistes : approche littérale du texte, insistance
sur la morale, refus du relativisme ou de l’historicité.
Le changement est ailleurs : il est d’abord dans les
styles personnels des prêcheurs et leurs nouvelles techniques
de prédication. Il est aussi dans l’ajout de certains répertoires
et ethos religieux étrangers à la matrice néo-fondamentaliste
classique. Il est enfin et surtout dans les nouvelles formes
de religiosité en train de se mettre en place dans son public.
C’est l’objet de cet article.
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Les
chemins de la notoriété :
sociabilités bourgeoises et nouveaux médias
Qui dit « nouveaux prêcheurs » en Egypte dit
`Amr Khâlid. Ce dernier a non seulement acquis en quelques
années une aura sans précédent, mais c’est lui qui a poussé
le plus loin la logique de distinction par rapport au prêche
traditionnel. À ce titre, Khâlid a bien valeur d’idéal-type
au sens wébérien du terme. D’abord, il est jeune. Avec ses
35 ans, c’est d’abord le rapport entre aînesse et autorité
religieuse qui est brisé. Les islamistes l’avaient certes
devancé sur ce point, mais ils étaient des militants. Lui
non. La politique ne l’intéresse pas. Il a bien flirté un
moment avec les Frères musulmans sur les campus alors qu’il
était encore étudiant à l’université du Caire, mais il se
retira rapidement des groupes estudiantins des Frères. Ce
n’est que bien plus tard, à partir de la seconde partie
des années 1990, qu’il commence à se faire connaître pour
son verbe et ses connaissances religieuses. Le milieu aussi
a changé. Ce n’est plus sur les campus, ni dans les syndicats
professionnels, ni encore dans les mosquées obscures ou
incontrôlées des quartiers populaires, mais dans les clubs
huppés de la jet set
de la capitale, le Club de chasse en l’occurrence. `Amr
Khâlid impose alors un style : le discours moralisateur
du fils de bonne famille. Sans doute faut-il le prendre
au mot quand il déclare que l’islam n’est pas une religion
de classe, mais que son éducation et son milieu familial
lui ont donné des affinités avec l’élite : « je
fus élevé dans un milieu aristocratique, je reçus mon éducation
en Angleterre et mon éducation dans ce milieu m’a donné
les moyens de bien comprendre le mode de pensée de cette
classe du peuple. J’ai alors trouvé les propos qui leur
conviennent et qui les marquent. Mais cela ne veut pas dire
que je refuse le dialogue avec les autres classes ». Pourtant, par effet de réseau beaucoup
plus que par choix conscient, et bien qu’il considère que
« l’islam n’était
pas et ne sera pas une religion de classe », tout son itinéraire se fera dans des
milieux middle-upper classes. Après le Club de chasse d’où il fut interdit
de prédication pour des raisons obscures liées au conflit
entre le président du Club et un lobby religieux
ayant imposé avant lui des prédicateurs suspects aux yeux
des autorités, il continue sa prédication de manière plus
privative en donnant des cours de religion au sein de sociabilités
de salon organisées la plupart du temps par des femmes de
la bonne société. Il se lie à cette occasion avec le groupe
des artistes repenties (al-fanânât al-mu`tazilât) et l’une d’entre elles, Yasmîn al-Khayyâm,
responsable de l’association du shaykh
al-Hussarî (du nom de son père, un ancien récitateur de
Coran), lui donne alors ses premières tribunes publiques :
les deux mosquées de l’association, l’une située dans le
quartier middle-upper
classes de `Agûza, l’autre dans la ville nouvelle
du Six Octobre. Son succès est déjà établi, et il se fera
exclure de toutes les mosquées où il prit la parole non
pas en raison de quelque dimension politique qu’auraient
revêtue ses propos, mais à cause des encombrement phénoménaux
de la circulation occasionnés par l’événement que constituaient
ses passages. Finalement, son accès à la notoriété internationale,
ou plutôt régionale, se fit grâce aux télévisions satellite,
Dream, tenue par
le magnat égyptien de l’audiovisuel Ahmad Bahgat (pas islamiste
pour un sou), ART
et Iqra’, la chaîne à vocation religieuse dirigée par l’homme d’affaire
saoudien Sâlih Kâmil dont Khâlid est devenu également le
« conseiller en affaires religieuses » (mustashâr li-shu’ûn al-dîniyya).
L’itinéraire de Khâlid révèle plusieurs constantes des
« nouveaux prêcheurs ». Les supports de leur prédication
sont à la fois bourgeois et mercantiles : le passage
par les sociabilités de salon de femmes de bonne famille
est quasi obligé. C’est ainsi que des prédicateurs comme
al-Habîb `Alî, ou Khâlid al-Guindî ont commencé leur chemin
vers la notoriété. Le recours aux chaînes satellites privées
est un deuxième trait commun. Et l’émulation sur ce plan
est de mise. Le talk show d’`Amr Khâlid « Kalâm min al-Qalb » (propos du
fond du cœur) a suscité une copie conforme, un programme
religieux de Khâlid al-Guindî, dans un décor intime au style
oriental (curieusement dépourvu de toute symbolique religieuse).
Al-Habîb `Alî est aussi passé par les chaînes satellite.
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Le
prêche privatisé et les logiques de marché
Les liens serrés entre logiques commerciales, grands
entrepreneurs du secteur privé et nouveaux prêcheurs sont
une autre constante. Il ne s’agit évidemment pas de dire
qu’ils font de la prédication pour le business comme le répète à satiété la presse
laïque égyptienne, mais l’inverse : avec le développement
des nouveaux médias, pas de prédication sans business, parce
que les nouveaux médias le supposent, que les mosquées soient
soit inaccessibles soit en-deçà des ambitions de
nos prêcheurs. Quant aux seules cassettes audio, cela fait
un peu cheap.
Du coup, tout le champ audiovisuel est investi par l’ensemble
des prêcheurs : cassettes audio, cassettes vidéos,
CD-Rom, DVD, sites internet, « téléphone islamique »
pour Khâlid al-Guindî, programmes religieux sous forme de talk-show
sur les chaînes satellite.
Les nouveaux prêcheurs sont au total dans une double
rupture par rapport aux espaces traditionnels de la socialisation
religieuse (la famille, la mosquée, les programmes religieux
de la télévision publique). « Par le bas », d’une
part, en forçant sur l’intimité dans le cadre des réunions
pieuses qui s’organisent au sein des sociabilités de salon.
En effet, la célébrité médiatique ne les a nullement éloignés
d’une approche « micro » centrée sur l’élite,
souvent l’élite politique, et pas les dirigeants islamistes,
parce que, comme le disait Khâlid al-Guindî, « ce sont eux qui ont le pouvoir de changer les
choses ». C’est ainsi, entre autres, Ayman Nûr,
membre du Parlement, appartenant au très libéral parti Wafd ou encore Gâbir Rihân, le procureur général socialiste qui ont reçu al-Habîb `Alî dans leurs
foyers. Aymân Nûr, que l’on ne saurait qualifier d’islamiste,
aurait même bien fait les choses et aurait reçu chez lui
dans un décor islamisé pour l’occasion, alors que lui portait
la galabiyya blanche, des pratiques qui ne sont pas sans rappeler
les pratiques du soufisme des convertis en Europe, recrutant
au demeurant dans les mêmes cercles que les adeptes de `Alî :
professions libérales, urban professionals, hommes d’affaires. Quant à `Amr Khâlid, à côté de sa présence dans les médias, il enchaîna
pas moins de 99 sessions religieuses privées durant le ramadan
précédent, alors qu’en temps ordinaire, il en délivre à
raison d’une vingtaine par semaine.
Les nouveaux prêcheurs contournent d’autre part l’espace
traditionnel de la prédication « par le haut »,
en investissant l’ensemble des supports audiovisuels offerts
par les nouvelles technologies de la communication.
C’est ainsi que nos entrepreneurs religieux se transforment
en entrepreneurs tout court. Il ne s’agit pas pour nous
d’expliquer le phénomène par l’appât du gain, mais de montrer
en quoi la prédication branchée des nouveaux prêcheurs s’organise
dans un monde globalisé toujours plus régit par les logiques
de marché. Là encore, il y a bien rupture avec le prêche
traditionnel, même si le vedettariat religieux avait permis
avant cela à des fortunes de se constituer, notamment celle
de Mohamed Mitwallî Sha`rawî. Ainsi, `Amr Khâlid est passé
sur Dream, sur
ART, sur Iqra et sur Orbit, Khâlid
al-Guindî est passé sur Dream
aussi. Et à côté ses performances médiatiques, il prend,
avec ses partenaires, 25% des bénéfices de son « téléphone
islamique » lequel reçoit aux alentours de 1000 téléphones
par jour. Tous organisent des pèlerinages, hâgg et `umra à La Mecque. Al-Habîb `Alî après un bref passage sur les chaînes
publiques égyptiennes rejoint Dream
avec un programme qui porte son nom. Quant à `Amr Khâlid,
il lui fut proposé le poste de consultant dans une banque
islamique égyptienne. Leur entrée dans l’islamo-business semble
s’être effectué via deux entremetteurs : dans un premier
temps, les « artistes repentants » passés à l’islamo-business
(compagnies de cassettes, programmes TV, autres supports
audiovisuels) se chargent du marketing de figures jusqu’alors inconnues
(c’est le cas de `Amr Khâlid pour la compagnie al-Nûr al-Islâmiyya, c’est le cas aussi de al-Habîb `Alî pour ses
premiers programmes sur les chaînes de la télévision publique
égyptienne, Khâlid al-Guindî est aussi proche de ces cercles).
Ce sont ensuite des hommes d’affaire pieux ou non qui prennent
le relais, animés de deux motivations, l’une mercantile
évidemment, l’autre, affichée, plus directement idéologique,
à savoir offrir à leur public la voix d’un islam modéré.
Ainsi de Ahmad Bahgat dont la chaîne Dream
est tout sauf religieuse (les émissions religieuses y sont
diffusées entre des programmes de variété dont les présentatrices
correspondent à tout sauf à la pudeur que réclament les
prédicateurs en question qui les succèdent ou précèdent
sur l’écran). On est bien dans un pluralisme médiatique,
reflet direct de la multiplicité des arguments de vente
dans l’Egypte « post-islamiste » (les présentatrices
sexy appelant implicitement à la libération des corps, les
prédicateurs branchés plaidant pour leur remise sous contrôle).
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Les
nourritures spirituelles :
la
prédication branchée d’`Amr Khâlid
Qui dit « nouveaux prêcheurs » en Egypte dit
`Amr Khâlid. Khâlid est non seulement celui qui a le plus
poussé dans la distinction vis-à-vis du prêche traditionnel.
Il est d’abord en rupture en termes d’âge, comme nous l’avons
déjà relevé. Son style vestimentaire est aussi radicalement
innovant : pantalon chemise, style décontracté et sportif
(il se fait photographier en T-shirt à la maison, pose avec
des lunettes de soleil sur les couvertures de ses CD-vidéo)
symbole du message qu’il ne cesse de répéter, à savoir que
l’iltizâm, le
respect des obligations religieuses ne signifie en rien
un retrait de la vie mondaine, mais la recherche d’un « équilibre
entre le corps et l’esprit ». C’est son grand message :
« ne soyez pas renfrognés ; le Livre nous
dit que le Prophète et ses amis étaient des gens gais et
souriants, avec des cœurs sincères remplis de l’amour de
Dieu ». Quant à son refus de la barbe, il le
justifie en termes pratiques : certes, la barbe est
une obligation de la sunna,
mais il considère qu’elle entrave sa prédication (sic !)
et que de toutes les manières, « la
construction de l’intériorité (binâ’ al-gawhar) est plus importante que la jurisprudence sur les apparences »
(fiqh al-dhâhir). Etant entendu, évidemment, que le menton
glabre est à la fois le symbole et le moyen du relookage
de la prédication traditionnelle qu’il entend réaliser.
Car le relookage est plus qu’une simple modification des
apparences sur fond de permanence des contenus, même si
lui-même est le premier à admettre qu’il ne dit rien de
nouveau. L’innovation fondamentale n’est pas dans les apparences
– où elle est bien réelle mais cosmétique – mais dans les
transformations subtiles à la fois dans les répertoires
de la prédication et des formes de la religiosité sur lesquels
cette prédication s’appuie et qu’elle renforce en retour.
Sa prédication, comme dans la plupart des mouvements charismatiques,
est fixée sur l’individu, sur un culte de l’intériorité,
sur la recherche de la paix de l’âme, cette âme « qu’il
faut nourrir comme le corps ». C’est pour cela
autant que par souci de distinction du prêche traditionnel
qu’il renonce au takhwîf, au jeu sur la peur. En lieu et place d’un Dieu vengeur ou
punitif, il préfère la vision d’un Dieu qui soit amour.
Cet amour qui doit être non seulement « l’amour
de Dieu envers ses adorateurs », mais aussi l’amour
de ceux-ci entre eux. Or il ne peut se développer que dans
le cadre de petits groupes pieux unifié certes par leur
foi commune, mais aussi par leur volonté d’établir des rapports
humains fondés sur l’amour. C’est sur cette base que se
fonde la seconde caractéristique de sa prédication :
au prêche ex cathedra,
il préfère une posture résolument interactionniste et empathique
avec son public. AK, c’est autant celui qui parle que celui
qui écoute.
Au total, ce qui en sort est un produit religieux résolument
moderne : foi mondaine mettant l’accent sur la paix intérieure,
introspection, valorisation de l’émotion, refus d’une pratique
religieuse où le respect du rite se suffirait à lui-même,
rejet de la vision d’un Dieu châtieur au profit d’une perspective
plus soft où Dieu
est amour. La clé de son succès se trouve là : dans
sa capacité à relayer et formaliser les mutations de la
culture religieuse des classes moyennes et supérieures :
affirmation générationnelle, affirmation des femmes, individualisation,
soucis de soi.
Vecteur de modernité, AK n’est pourtant pas un moderniste.
La modernisation se fait comme en creux, par l’expérience
religieuse qui se dessine dans le prolongement de son usage
de certains répertoires religieux : la repentance ;
l’amour de Dieu ; sa vision de la richesse. En second
lieu, la modernité de AK se joue aussi au niveau de la réception
de son discours par certains pans de son public.
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Amour
et repentance :
les répertoires islamiques de l’intériorité
Son émission Kalâm min al-qalb (« propos du fond
du cœur ») montre bien la logique de ce glissement
de la prédication classique à des formes modernes de religiosité.
Kalâm min al-qalb est une forme de talk show de facture religieuse où AK y reçoit un invité, systématiquement
une ou un artiste repentant, qui va parler de son retour
à la foi. Le titre même, « propos du fond du cœur »,
est déjà en soi l’indicateur d’une subjectivité religieuse
moderne sinon postmoderne. Car, pour Khâlid, le cœur – et
non la peur – doit être au fondement de la foi. Et dans sa vision, le cœur c’est
certes l’amour, mais c’est aussi l’intériorité et l’intersubjectivité.
C’est d’ailleurs le principe de l’émission : « nous voulons extraire la vérité de vos cœurs et la faire arriver dans
nos cœurs », déclara Khâlid en introduction du
premier épisode consacré à un long témoignage de Suhayr
al-Bablî sur son retour à l’observance. Élégie du cœur et
de l’amour, Kalâm
min al-qalb est aussi un culte de l’intériorité. Toute
entièrement dévouée à la mise en scène dramatisée de la
subjectivité du public, l’émission est balisée par les émotions
les plus diverses allant du sourire tranquille de celui
qui a d’ores et déjà trouvé la paix de l’âme aux gros plans
de visages parfois secoués de sanglots aux significations
d’ailleurs fort diverses (dévotion profonde, regret).
L’intériorité, c’est aussi celle des témoignages décrivant
le retour à l’observance selon des chemins toujours sinueux
et ponctués de drames affectifs, de crises sentimentales
et d’une récurrente proximité de la mort (décès de proches,
maladie).
Sans surprise, le thème de la repentance est au cœur
de l’émission. Son principe, ce sont les échanges de témoignages
personnels de foi et la mise en scène du vécu religieux
du public. C’est bien l’individu et son expérience intime
qui font l’objet de Kalâm
min al-qalb,
toujours versé dans l’introspection et la réflexivité. C’est
ainsi que Khâlid relève, dans le premier épisode de Kalâm
min al-qalb, que « nous
ne sommes pas ici pour faire un show, ni pour nous mettre
en scène. Nous sommes venus pour raconter nos sentiments, pour exprimer les émotions
de gens qui aiment Dieu et que Dieu aime ». De
tels propos sont plus que simplement de la rhétorique. L’émotion,
et non plus seulement le respect des obligations, est au
cœur de la nouvelle religiosité proposée par Khâlid. Du
côté du public, la thématique de l’amour de Dieu croisée
à celle de la repentance conduit à la problématique du pardon
– al-ghufrân. Et le glissement est constant, du côté des orateurs, de
l’une à l’autre. Les images introductives du DVD de l’émission
annoncent d’emblée la couleur et tiennent singulièrement
de la graphie new age : l’image de la Kaaba (logo de « Mekka », la
compagnie assurant la diffusion de son émission) s’affiche
sur un fond étoilé. Elle s’efface ensuite pour laisser la
place à une terre aride et craquelée. Soudain, celle-ci
s’ensemence d’un rayon de lumière descendant du ciel qui
transforme le sol en un paysage verdoyant duquel surgissent
en rangs serrés une série de cœurs rouges ; amour et
repentance donc ... Quant à l’insistance sur les cœurs,
elle ne se démentira pas par la suite, à l’image de ces
encadrés laissant apparaître des extraits de versets coraniques
où il est question d’amour : « Dieu
aime les repentants et les purs » ; « Dieu aime les patients » ; « si vous aimez Dieu, suivez-moi et Dieu vous aimera ».
Vision d’un Dieu amour, appels à l’amour du prochain,
problématique du pardon, témoignages toujours à la limite
de la confession, tout cela peut paraître assez chrétien.
Je reviendrai sur ce genre d’analogies. Pour l’instant,
restons encore sur autre point où AK apparaît, sinon moderne,
à tout le moins dans l’air du temps, c’est dans ses propos
sur la richesse.
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Fac-similés
islamiques
de l’éthique protestante
et esprit d’entreprise
`Amr Khâlid se démarque des propos affirmant que le
dénuement constitue un signe de pureté préparant les lendemains
qui chantent dans l’Au-delà. Pour Khâlid au contraire, la
richesse n’est pas une tare. Elle est une chance pour le
croyant car, grâce à elle, il peut exceller en matière de
foi. Comment cela ? En allouant une partie de ses ressources
aux œuvres de bienfaisance. Deux thèmes alors se font appel :
la richesse comme signe d’élection divine ; le salut
par les œuvres. Ce jeune ingénieur, interviewé par Al-Ahram
Hebdo, l’a bien compris. Il considère que « si
parfois Amr Khâlid utilise des propos dans lesquels il cite
les gens riches, c’est pour montrer combien la richesse
est un cadeau du ciel et que le musulman fortuné est le
favori de Dieu, car il va dépenser sa fortune pour la cause
de Dieu et dans les œuvres de bienfaisance ».
C’est bien l’intention de Khâlid qui, dans un de ses
élans d’enthousiasme, lança à son public : « je veux être riche pour que les gens me regardent et disent ‘tu vois :
un religieux riche’ et ils aimeront Dieu à travers ma richesse.
Je veux avoir de l’argent et les meilleurs vêtements pour
faire aimer aux gens la religion de Dieu ». Pour
lui, l’argent permet au musulman d’exceller en religion :
« je veux être
riche pour utiliser mon argent dans la voie de Dieu et pour
vivre une vie digne ». Et si la richesse est un
signe d’élection divine, réciproquement, « si tu regardes les conditions économiques déplorables
dans lesquelles les gens vivent, tu verras derrière cela
un pêché. Tu commets un péché et Dieu te prive de tes revenus ». Le message est clair : n’ayez plus honte
de votre richesse, mais faites en bon usage.
Car Khâlid est prudent. S’il encourage la bienfaisance
et les œuvres, il condamne par contre systématiquement l’ostentation
gratuite : « il
faut limiter notre
caractère dépensier, qui fait qu’à chaque fois que la facture
de téléphone arrive, c’est le drame et la tristesse à la
maison ». Quant à la femme au foyer, il se demande
en quoi a-t-elle besoin d’un téléphone portable et, côté
jeunesse, « pourquoi l’étudiante à l’université veut-elle
absolument changer de téléphone cellulaire deux fois par
année parce qu’un nouveau modèle est arrivé sur le marché ? ! ».
Dans un pays avec plus de 50 % de la population en
dessous du seuil de pauvreté, par une telle interrogation,
le public est clairement identifié … C’est en somme
une leçon de morale d’un fils de l’aristocratie aux enfants
des bénéficiaires de l’infitâh,
souvent frappés du sceau de l’égoïsme et de l’incivisme
ou, à tout le moins, perçus comme tel. Ainsi cette magnifique
envolée pour le moins socialement « classée » :
« Nous sommes
tous en état de faute. Car nous avons tous parqué nos voitures devant la mosquée parce que nous ne voulons
pas faire quelques pas. Résultat : les voisins se sont
mis en colère. Quel est le tort de nos voisins qui nous
interpellent ? Va-t-on leur dire “ partez, nous implorons Dieu ” ? ».
Continuant sur sa lancée, AK ne cesse également de valoriser
l’effort. Dans sa « leçon sur la patience », il
appelle à revaloriser ce principe dans une vision large :
« la patience ne doit pas simplement concerner
l’application des obligations religieuses. Elle doit aussi
concerner les activités productives (…) la patience ce n’est
pas le laxisme [lâ mubâlâ’], mais la persévérance dans l’effort ».
Il continue dans cette logique à recommander un usage efficace
du temps, et part en croisade contre le loisir inutile et
… les excès de sommeil. Autant de pertes de temps qui pourraient
être investies à des fins plus utiles comme « la
préparation d’une thèse de doctorat ou l’apprentissage du
Coran ». Bref, on sent bien en Khâlid une âme d’entrepreneur.
Ainsi, il considère que « le premier point, dans la construction d’une vie sérieuse, c’est la nécessité
de définir des objectifs, et de les inscrire par écrit quelque
part ». Dans la même veine, il appelle son public
à être productif, « productif
dans l’aide que tu prodigues à tes amis, productif dans
l’accomplissement des œuvres, productif pour le développement
de la société ». Et, sans surprise, il en vient
à valoriser l’ambition et la mobilité sociale ascendante :
« une des preuves de l’amour de Dieu, c’est qu’il
te pousse à être ambitieux, qu’il te donne l’ambition d’être
toujours plus haut, de t’élever toujours plus haut dans
la société ». Pour l’anecdote, le seul sponsor
de son site internet, c’est la boîte de chasseurs de tête
Career Middle East.
Son discours sur la richesse est bien la conséquence
de son projet : viser le maillon religieusement faible
de la société : les enfants des bénéficiaires de l’ouverture
de l’infitâh, de l’ouverture économique, ce
que l’on appelle ici les « nouveaux riches ».
Il s’agit alors pour lui de leur offrir une morale de classe
fondée sur le religieux, mais formatée de telle manière
qu’elle soit acceptable par eux. Il se garde bien alors
de prôner le renoncement, mais appelle à des ajustements
partiels et progressifs. En second lieu, il justifie la
richesse accumulée. D’où les thèmes de la richesse comme
signe d’élection divine et celui du salut par les œuvres.
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La
piété moderne de son public
Le troisième point où il y a modernité dans le phénomène
`Amr Khâlid, c’est dans l’imaginaire religieux de son public.
Car Khâlid a maintenant une réputation : c’est l’homme
derrière le revoilement des étudiantes de l’Université américaine.
Il est aussi l’instigateur de la repentance parmi les jeunes
artistes ces deux dernières années et le shaykh à travers lequel beaucoup de femmes
de la bourgeoisie sont passées au hijâb
et au niqâb.
C’est une des réalités de Khâlid, la plus visible, celle
qui a retenu l’attention des médias. C’est une chose, mais
ce n’est pas tout. Son public, souvent, est sur des positions
moins tranchées dans son adhésion aux propos de notre prêcheur
branché. Pour beaucoup, la prédication de Khâlid, c’est
une sorte de moment spirituel dans une vie largement organisée
hors du religieux, mais non anomique.
Prenons l’exemple de ces trois journalistes qui avaient
l’habitude de suivre les cours de Khâlid à la mosquée al-Hussarî
à la ville du Six Octobre.
Deux filles, non voilées et sans intention de se
voiler, et un garçon, plutôt proche du soufisme par son
père. Ils mènent tous les trois une vie bien réglée, respectant
l’interdit de l’alcool, jeûnant, priant avec régularité.
Dans le même temps, ils vivent aussi une vie de jeunes bien
individualisée. Sorties régulières le soir, week-ends à
la mer sans les familles, quelques aventures amoureuses
vécues dans le cadre légitime des fiançailles mais gérées
sans interférence des parents. Bref, on est loin des reconversions
brutales à l’islam mises en scène par Khâlid et reprises
séance tenante par ses détracteurs de la presse laïque.
Leur foi ne semble de surcroît pas être la conséquence d’une
crise particulière (la vie débridée et anomique de la jeunesse
dorée ; la fameuse « crise des middle classes »
que ressortent de manière constante les analystes interviewés
par la presse égyptienne au sujet de Khâlid).
Qu’est ce qui les incite à suivre Khâlid ? Ni la
forme soft de
son look, ni le conservatisme de son discours,
mais l’expérience religieuse qu’ils peuvent vivre et l’émotion
qu’ils peuvent ressentir, durant les sessions religieuses
de notre shaykh branché. Pour l’une, elle y ressent
un sentiment d’égalité, elle confesse qu’elle apprécie avoir
l’impression qu’on lui parle d’égal à égal sans cette impression
de supériorité des shaykhs
traditionnels. Projetant sans doute sa propre vision du
religieux sur Khâlid, elle apprécie le fait qu’il n’insiste
pas trop sur les rituels. En guise d’exemple, elle développe
une vision des ablutions assez moderne ; elle trouve
la codification extrême plutôt absurde. Pour elle, les ablutions
ce n’est rien de plus qu’un acte symbolique renvoyant à
l’idée de purification.
Son amie apprécie aussi le fait que Khâlid ne fait pas
de stigmatisation sur les vêtements, qu’il ne considère
pas le stretch illicite, mais demande simplement de plutôt
choisir des pantalons un peu plus larges. Pour les trois,
la découverte de Khâlid n’a pas signifié une quelconque
rupture. Tous situent leur engagement religieux comme un
prolongement de leur éducation religieuse reçue dans le
cadre de la famille. Par rapport à cette éducation, ce qu’ils
cherchent en plus, c’est un approfondissement du côté émotionnel
de la croyance. Encore une fois, tous parlent avec insistance
du pleur comme d’une dimension consubstantielle à leur présence
aux cours de Khâlid, ces pleurs qui constituent bien un
des traits distinctifs de la piété moderne dispensée par
la bande par les nouveaux prêcheurs, suffisamment pour que
l’hebdomadaire laïque Rose
al-Yûsif en fasse une double page intitulée sarcastiquement
« les pleurs des prêcheurs » (al-bukâ’
fi a-du`â’). Chacun narre ensuite à quelles occasions
les larmes ont coulé et opposent cela aux enseignements
de leurs mères ou grands-mères qui se contenteraient d’un
maigre savoir et de l’observance non questionnée de quelques
obligations.
Cette insistance sur le besoin ou la volonté de partager
une expérience émotionnelle les amène à un besoin de groupe.
Non pas de communauté au sens large, mais de petit groupe
pieux où l’émulation peut se faire. Ils parlent à ce propos
de maglis dînî.
L’une des deux reconnaît d’ailleurs explicitement que l’expérience
collective est plus importante que le contenu de ce qu’elle
entend : « peu
importe le prêcheur. Ce qui est essentiel, pour moi, prend-elle
soin de préciser, c’est d’être en groupe ».
De manière encore une fois singulièrement proche de
ce qui se passe parmi les born
again christians, la repentance ne signifie donc pas une retraite
de la société impure et un enfermement dans la mosquée (sur
le modèle takfîr wa hijra par exemple) ou un exil
intérieur, mais un redéploiement de la personne au sein
de groupes de jeunes pieux du même milieu dans une dynamique
croisant selon des alchimies diverses islamisation et individuation.
Ainsi, Hebba, cette jeune femme de 29 ans. Elle vit
avec sa mère et travaille à la Citybank
où elle est suffisamment bien placée dans la hiérarchie
pour gagner généreusement sa vie. Bien qu’elle se soit fiancée
à plusieurs reprises, ses tentatives ne se sont jamais concrétisées
par un mariage. Durant le ramadan 2001, elle commence à
se rendre aux leçons de Khâlid, invitée au happening par des amis. Elle se voile durant
l’été 2002 et progressivement ajourne son projet de mariage.
Pour elle, il est hors de question de se marier simplement
parce que son entourage commence à se faire pressant à ce
sujet. Elle a des attentes très claires : elle veut
un homme religieux, mais aussi un homme qui aura du temps
à lui consacrer, et elle ne les sacrifiera pas pour satisfaire
la société ou sa famille. Ses plans pour le futur maintenant,
c’est sa carrière à la banque et l’ambition qui mûrit de
se lancer en parallèle dans la prédication qu’elle destine
surtout à ses collègues et amis rencontré sur le lieu du
travail.
Dans la même veine, Magda, une femme dans la quarantaine,
entama son retour à l’observance il y a a sept soigneusement
couplé à des ambitions professionnelles et différents projets
dans l’islamo-business. Après la rédaction de deux livres
sur les synthèses possibles entre médecines alternatives
et islam, elle ouvre une boutique de produits macrobiotiques
dont elle attribue la paternité au Prophète qui aurait utilisé
les mêmes produits. Elle donne également des cours de religion
sur les chaînes satellitaires (la chaîne saoudienne Iqra,
ou Orbit). Son
modèle, c’est `Amr Khâlid, dont elle est une auditrice assidue.
Elle est entourée d’un groupe de jeunes gens de son quartier
– huppé – de Heliopolis, tous de jeunes entrepreneurs en
début de carrière partiellement engagés dans l’islamo-business.
L’un d’eux, par exemple, s’appuie sur les conseils de Magda
pour donner une teneur plus religieuse au nouveau concept
d’un programme scolaire qu’il est en train de monter pour
une école privée. Tous viennent de rentrer d’un petit pèlerinage
qu’ils ont fait en groupe.
On voit alors bien la logique des rapports entre islamisation
et individuation. La référence religieuse permet à de nouvelles
solidarités de se tisser en dehors de la famille, surtout
du côté des femmes dont elle légitime en quelque sorte l’individuation
(je ne me marie pas dans l’immédiat pour préparer ma carrière
de prédicatrice). Elle permet à des innovations souvent
très new age (le
yoga islamique, la médecine parallèle islamique) de faire
leur chemin permettant éventuellement la conversion de ces
nouveaux savoirs religieux en projets économiques assis
sur des in-groups
pieux qu’on décrit volontiers par le terme de shilla (petit groupe de solidarité très soudé, formé la plupart du
temps au sein de l’université).
Ainsi, loin de s’opposer à la modernisation de la société
ou d’être une réaction à celle-ci, le renouveau pieux de
la bourgeoisie, encadre parfois, soutient souvent, et accompagne
toujours des mutations sociologiques traversant la société
urbaine égyptienne contemporaine. Des mutations dont la
pierre obsidionale semble bien être – encore une fois –
l’individuation ou, à tout le moins, une remise en cause
partielle de la famille patriarcale classique : affirmation
des femmes dans le champ religieux (fréquentation des mosquées,
multiplication des sections de femmes dans de nombreux lieux
de culte, ouverture d’une section féminine de l’institut
de formation des prédicateurs d’al-Azhar), sortie précoce
des jeunes du contrôle familial (sortie des femmes le soir,
prise d’appartements indépendants du domicile des parents),
développement de sociabilités de jeunes pour le loisir mais
aussi pour le pèlerinage, volonté de vivre un amour romantique
hors des sentiers battus, relative « décompression
des normes » (Mona Abaza) en matière de sexualité notamment
grâce au très islamique « mariage coutumier » qui fait fureur sur les campus. De manière
moins lascive, l’individuation c’est aussi la formation
d’in-groups pieux
sous forme de « communautés émotionnelles » dont
Kalâm min al-qalb n’est que l’épiphénomène médiatique. Mais aussi
des réseaux économiques et de sociabilités de classe qui
assurent de manière volontaire et sur des modes nouveaux
la transmission du savoir religieux en dehors des sociabilités
qui en furent traditionnellement responsables (l’école,
la famille, le shaykh
de la famille ou du quartier)
C’est dans ce contexte d’individuation correspondant
moins à des phénomènes d’atomisation que d’affirmation tant
générationnelle que féminine contre l’encadrement « patriarcal »
traditionnel qu’il faut comprendre les exhortations de Khâlid
à bien choisir ses amis, ou la remarque de l’un des intervenantes
de Kalâm min al-qalb
qui considérait que la plus grande faveur que lui ait donnée
Dieu, ce sont des amis pieux. Si les jeunes participant
à l’islamisation bourgeoise ne refusent pas la mosquée,
ils construisent pourtant leurs solidarités religieuses
hors d’elle, dans le monde de leur classe à partir de laquelle,
précisément, `Amr Khâlid leur parle. Ainsi, pour la plupart
des jeunes témoignant dans le cadre de l’émission, le modèle,
parfois le portrait de la personne les ayant ramenés à l’observance,
ce n’est jamais une personnalité religieuse. C’est toujours
« le grand frère », l’érudit dévot qui préfère
tendre la main que juger, actif, et sportif, dont `Amr Khâlid
constitue l’incarnation par excellence. Ce point est important :
on ne revient pas à l’observance par le truchement de la
famille ou de la mosquée, mais à partir des cercles d’amis
constitués dans le cadre de cette vie bourgeoise (clubs,
écoles privées, entreprises du secteur privé) de la trempe
du groupe qui, au club de Chasse, permit à `Amr Khâlid d’entamer
son chemin vers la gloire il y a cinq ans de cela.
Ainsi, pour beaucoup des personnes interviewées, « se
rapprocher de Dieu » n’implique pas de changement fondamental
dans leur existence. Ils ne lisent guère plus, même s’ils
sont éduqués, ce qui n’est pas si surprenant que cela. Car
leur quête religieuse n’est pas intellectuelle. Elle est
émotionnelle avant tout. Cela explique ainsi que des gens
peuvent aimer Khâlid tout en trouvant par ailleurs son discours
plutôt naïf. Cela explique par ailleurs le désintérêt total
des nouveaux prêcheurs pour les livres et l’écriture et
leur préférence pour l’audio-visuel (l’analphabétisme, vu
le standing de leur public, n’explique rien). Quant aux
femmes, elles se voilent parfois mais pas toujours, l’observance
des obligations religieuses n’est pas systématiquement révisée
à la hausse. Bref, on est dans le supplément d’âme, le souci
de soi et la recherche des équilibres intérieurs beaucoup
plus que dans le grand « voyage du doute à la certitude »
dont nous parlait dans les années 1970 Moustapha Mahmoud,
un ancien marxiste reconvertit à la cause de l’islam. Et
même quand l’engagement sous l’influence de Khâlid tend
à prendre les formes d’une religiosité intransigeante, celle-ci
n’en demeure pas moins massivement dans l’air du temps (syncrétismes
entre religion, thérapies corporelles et techniques spirituelles
non religieuses comme dans le cas de Magda).
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Le
post-islamisme
ou la modernité involontaire
`Amr Khâlid est donc un modernisateur sans projet de
modernité. La modernité religieuse qu’il propose à ses ouailles
n’est pas un projet avoué ou un projet de réforme doctrinale
du type de ce que peuvent chercher un Arkoun ou un Mohamed
Charfi par exemple. Khâlid ne pense pas la modernité, il
la pratique, ou plutôt il propose un produit religieux qui
y amène. Pour faire bref, la modernité de Khâlid est un
produit dérivé de ses stratégies de distinction dans le
champ religieux.
D’une part, il rejette ouvertement l’islam politique.
Il lui préfère la morale. Mais son moralisme n’est pas celui
d’al-Azhar, c’est une morale de classe, celle de ses origines,
celle du fils de bonne famille à cheval sur les principes
partant à l’assaut de la décadence des nouveaux riches.
D’où son discours souple. D’où l’insistance sur le
thème de l’amour de Dieu en lieu et place des menaces de
l’enfer. D’autre part, à partir de son appropriation du
répertoire de la repentance, et de sa volonté d’en finir
avec le style hautain et ex cathedra du prêche traditionnel. Il
en arrive à l’introspection et aux thèmes de l’amour et
du pardon. Par là, il surfe sur les dynamiques d’individualisation
de son public.
En d’autres termes, tant l’imaginaire religieux de son
public, ses techniques de prédication que les milieux sociaux
qu’il touche (professions libérales, jeunesse branchée,
classes moyennes-supérieures) mettent bien `Amr Khâlid en
phase avec le redéploiement du religieux en situation de
modernité, que cela se joue en Occident ou ailleurs. La spécificité est moins dans le produit
proposé (une religiosité soft, « désinstitutionnalisée »,
centrée sur l’individu, les équilibres intérieurs et la
quête des émotions, et marquée par la volonté de réconcilier
mondanité et spiritualité) que dans les logiques qui ont
amené à la confection de ce produit spirituel (les dynamiques
de distinction dans le champ religieux, le refus du style
azharite classique, le refus non moins affiché de la religiosité
militante). Au-delà de cela, `Amr Khâlid participe bien
de la modernisation de l’islam et de son alignement paradoxal
(il se fait par la quête identitaire par essence axée sur
la différenciation) sur les grands trends du religieux en
situation de post-modernité. C’est le post-islamisme.
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