Dans
un cadre religieux, cette communication objective marquée
par l’homogénéisation du langage opère un changement
sur le contexte. En effet, la technologie d’Internet
permet aux pages chrétiennes d’offrir une image plus
dynamique que celle que l’on a l’habitude de voir sur
papier. L’hypertexte, nous l’avons dit, amoindrit considérablement
les frontières, et plus particulièrement celles qui
séparent le sacré du profane : ainsi, le langage
informatique remplace bien souvent le langage religieux,
tout en gardant un contexte catholique. En d’autres
termes, le code ne correspond pas toujours au contexte,
c’est pourquoi le destinataire qui, rappelons-le, ne
connaît pas toujours le destinateur, peut difficilement
faire agir sa fonction conative.
Cette
situation est bien sûr propice au foisonnement de sites
relatif à une nouvelle spiritualité, mais les nouveaux
mouvements religieux ne sont pas les seuls à utiliser
le cyberespace et ses nombreuses possibilités linguistiques
et graphiques pour attirer des internautes en quête
de spiritualités. À travers quelques exemples de pages
évangéliques, nous allons pouvoir observer certaines
facettes de la communication religieuse moderne dont
le dynamisme peut stimuler aussi les sites catholiques.
Le
site évangélique américain gospelcom.net a élaboré un
guide pour le online evangelism [18], où l’on retrouve toutes sortes de conseils pour annoncer efficacement
la parole sur le net. Ces pages sont surprenantes de
par la stratégie de base qui les caractérise :
« 99%
[of the Christian websites]
have been written with only a Christian in mind.
Of course, some non-Christian will visit them too. […]
But most will not. […] So we often find that
we are only touching the people who may have a Christian
background or interest. We reach the ‘once-churched’,
but we do not touch the ‘never-churched’. »[19]
Le
message religieux s’adresse clairement à un destinataire
non-religieux ; pour reprendre les termes d’Eliade,
l’internaute est amené vers un espace sacré, qui utilise
toutefois un langage qui relève du profane. Il est donc
normal que le site insiste sur l’importance d’éviter
l’utilisation d’un jargon chrétien[20]: l’homogénéisation de la langue et l’abolition de termes techniques
permettent de toucher un public plus vaste. Ainsi, gospel.com
offre un lien vers la page Unlearning the lingo du
site onmission.com[21], qui explique :
« Many of the words we use to share our faith may be meaningless,
too churchy or clichéd to the people we are attempting
to reach. »[22]
Il
propose ensuite une liste de possibilités de substitution
qui permettent de remplacer certains mots jugés « too
churchy » tels que preach, qui devient
talk about, ou encore confess, qui devient
admit[23].
En
poursuivant la lecture du guide de gospelcom.net, on
s’aperçoit rapidement que le code n’est pas le seul
élément qui nécessite des adaptations pour l’évangélisation
online. Le contexte doit lui aussi répondre à certaines
exigences du destinataire, dont les intérêts sont souvent
peu liés à la religion. Pour cette raison, le guide
conseille de transporter le message religieux dans un
contexte qui, à priori, fait partie de ce que nous avons
appelé « l’espace profane ». Un bon exemple,
qui est d’ailleurs cité dans le site, nous est illustré
par hollywoodjesus.com[24], où les cinéphiles peuvent se délecter avec les bandes annonce des
derniers films parus, tandis que les plus curieux pourront
découvrir l’allégorie de la vie du Christ qui se cache
derrière le film Superman[25].
Il est intéressant
de remarquer que ce genre de sites utilisent habilement
les ressources offertes par Internet : le graphisme
des pages est souvent très créatif et jeune, tandis
que les nombreux liens donnent cette liberté de mouvement
tant appréciée par les internautes. À ce propos, la
variante française du guide d’évangélisation online
conseille fortement de miser sur le grand avantage que
les « links » représentent. Dans le chapitre
intitulé Comment attirer du monde sur votre site ?[26], l’auteur écrit :
« Je
ne crois pas qu’il y ait un sujet sur lequel vous ne
pourriez pas écrire une petite page web et au travers
de laquelle vous pourriez mettre en avant certaines
parties de l’évangile. C’est la clé principale pour
utiliser Internet pour l’évangélisation. Elle est sous-exploitée ! »[27]
« Ce
type de pages ne demande pas de lien depuis votre index
principal, ils sont là uniquement pour attirer du monde ! »[28]
Paradoxalement,
la création d’un lien représentant un pont qui relie
le (site) profane au (site) sacré nécessite la création
de nouvelles frontières pour ne pas mélanger ce qui
est destiné aux chrétiens et ce qui veut attirer les
non-chrétiens :
« Si
un site est destiné à des chrétiens pour leur parler
de votre ministère, mission ou église, c’est bien. Mais
si vous voulez évangéliser, gardez séparément ce site.
[…] Si les non-chrétiens trouvent facilement vos pages
qui parlent aux chrétiens ‘d’atteindre les gens qui
ne sont pas sauvés’ ou ‘d’évangélisation’. Cela pourrait
plutôt ‘vendre la mèche’, les offenser ou les inciter
à quitter votre site. »[29]
Il est intéressant
de remarquer que la stratégie de communication de ce
genre de sites correspond tout à fait aux préceptes
de l’ancienne rhétorique[30]: ainsi, le modus scribendi des évangélisateurs d’Internet met en avant
une preuve logique, donnée par l’art de convaincre et
liée au langage, une preuve pathétique, c’est à dire
un appel aux sentiments de l’internaute à travers des
témoignages, et enfin une preuve éthique, qui découle
de l’autorité religieuse directe de l’Evangile ou indirecte
du curateur du site.
À
côté de ce procédé séculaire, nous retrouvons le rôle
de l’iconographie, qui assume un importance considérable
dans l’ « art de convaincre ». Dans le
monde en mouvement qu’est celui d’Internet, le langage
des images devient une ressource fondamentale pour attirer
l’internaute : l’hypertexte, nous l’avons vu, a
créé son propre langage simple et rapide, qui laisse
en plus une grande place au graphisme. Contrairement
à la page écrite, le site permet à son visiteur de se
faire une idée (ou du moins une impression) rapide du
contenu de la page, c’est pourquoi un graphisme « accrocheur »
devient déterminant. Ce procédé s’adresse bien souvent
aux jeunes, qui semblent être les cibles d’une sorte
d’imagerie publicitaire dans le domaine religieux :
les pages qui leurs sont adressées font preuve d’une
imagination débordante de technologie, qui ne va pas
sans rappeler les mouvements « techno » ou
« rap » qui sont en vogue aujourd’hui.
Je
ne citerai qu’un exemple, qui me semble très parlant :
il s’agit du très beau site autrichien fischweb.at[31], destiné à la « christlische Jugend ». En arrivant
sur la page d’accueil, on a l’impression de pénétrer
dans le milieu nocturne des « raves » ou autres
manifestations liées à l’ère techno ; le langage
mi-allemand mi-anglais et le graphisme de style graffiti
confirment d’ailleurs cette sensation, tout en nous
offrant le programme de la get-connected praise night
ou de la christmas-rock night [32]. Il n’y a pas de doute, cette page est un exemple parfait de l’abolition
des frontières entre le sacré et le profane, qui passe
obligatoirement par une homogénéisation de la langue
et par une approche iconographique moderne.
Le
site français levangelisation.com[33], qui se veut « une ressource pour l"évangélisation dans
la francophonie », offre une variante intéressante
au guide de gospelcom.net, puisqu’il associe les conseils
pour atteindre les gens dans la rue comme sur le net.
Dans les deux cas, sa stratégie se base sur l’interactivité
et sur le dynamisme. En effet, si de nombreux outils
sont proposés pour « gagner son quartier »
à travers notamment des sketches et des slogans[34], la présence sur le web est aussi ressentie comme une nécessité. Ainsi,
l’évangélisateur est invité à se servir des moyens à
disposition, qui permettent de donner au message chrétien
un habit plein de créativité. Encore une fois, cette
technique mise beaucoup sur l’impact de l’image, c’est
pourquoi levangelisation.com a crée toute une série
de cartes postales virtuelles[35] à l’intérieur desquelles le destinataire devient le sujet d’une « discussion
théologique » avec la carte elle-même[36]. Cependant, dans ce cas l’interaction n’est que superficielle, puisque
les réponses données par la missive sont invariables...
Quoi qu’il en soit, ces cartes ont tout de même un effet
« percutant », à travers le mélange graphique
et sonore efficace qui apparaît à l’écran dès leur ouverture.
Les
sites relatifs à l’évangélisation ont mis l’accent sur
l’importance d’attirer le plus grand nombres de personnes
en se servant des ressources que le web offre aujourd’hui
à leur mission. Ainsi, de nombreux sites, tels que thekristo.com[37], ont été crées dans un but visuel plus que contextuel pour instaurer
une approche plus dynamique et moderne du message religieux. À
ce propos, le Pape affirme :
«
Internet può offrire magnifiche opportunità di evangelizzazione
[…]. Soprattutto, offrendo informazioni e suscitando
interesse, esso rende possibile un primo incontro
con il messaggio cristiano, in particolare ai giovani
che sempre più ricorrono al ciberspazio quale finestra
sul mondo. »[38]
Ce cyberesapace,
terrain privilégié pour la rencontre de jeunes en quête
de croyances, ne peut cependant pas remplacer le monde
réel dans lequel se situe l’Eglise[39]. Nous remarquerons
que, s’il est relativement facile de faire passer un
message chrétien sur le net, il est toutefois plus difficile
de transformer cette spiritualité virtuelle en une foi
concrète. En effet, Internet évolue dans le monde de
l’anonymat et de la rapidité, deux composantes qui
s’accordent mal avec la vie réelle d’une communauté
religieuse. L’émergence de certains sites tels que portstnicolas[40] ou les paroisses de Treillères et Grandchamp[41] illustre bien la volonté de réunir le fossé qui sépare le virtuel
du réel. Dans les deux cas, pourtant, il s’agit plutôt
d’intégrer des éléments concrets dans le cyberespace,
et non le contraire : si le Port Saint Nicolas
utilise une métaphore de la navigation en construisant
un espace religieux de type « portuaire »,
les paroisses de Treillères et Granchamp assimilent
quant à elles les internautes en visite à des voyageurs
s’arrêtant à une halte spirituelle avant de continuer
la route vers d’autre sites. La religion s’adapte, encore
une fois, à la technologie : c’est ce que nous
démontre aussi la page de Treillères et Granchamp dédiée
à L’Internet dans l’Evangile [42], où sont cités les passages de l’Evangile qui traitent du « filet »
(c’est à dire le net en français).
Certes,
ces sites peuvent être considérés avec humour ;
cependant, ils soulignent un point fondamental :
si la religion chrétienne n’a eu aucun mal à s’adapter
au cyberespace et à se donner une image plus créative
que celle qu’on lui prêtait auparavant, elle se trouve
maintenant face à la difficulté de concrétiser son message
en conduisant de nouvelles personnes vers des communautés
bien réelles.
Alors, Internet
offre-t-il vraiment de grandes possibilités d’évangélisation ?
Le web est un grand marché des croyances où l’offre
dépasse largement la demande ; la religion chrétienne,
malgré le grand nombre de sites qu’elle compte, n’est
qu’un « produit » parmi d’autres. Il peut
paraître choquant de parler en ces termes d’une religion,
mais les faits sont là : les stratégies d’évangélisation
conseillées par les guides d’évangélisation online
correspondent tout à fait à celles utilisées par d’autres
sites qui ne font pas partie du domaine sacré mais qui
ont tout de même quelque chose à offrir. Les conseils
linguistiques dont nous avons parlé plus haut correspondent
aux nouvelles coutumes communicatives d’Internet et
sont utilisés par tout types de sites : le « web
writing » est devenu un langage universel,
que tout site se doit d’utiliser s’il veut faire passer
un quelconque message[43].
L’utilisation
de la technologie Internet dans le domaine chrétien
semble subir une évolution à deux vitesses. Les sites
évangéliques, nous l’avons vu, s’adaptent à la culture
environnante pour attirer les internautes dans leur
net (ou dans leurs filets), mais la grande toile
accueille aussi des sites dont l’intention est bien
plus informative que divulgatrice. Bien sûr, gospelcom.net
offre ses conseils aussi dans le domaine paroissial,
en précisant :
« There
must be no sense that ‘this site is a private noticeboard
just for church members’. There can be fun, humor, self-deprecation
and informality. »[44]
Ceci
pour la théorie ; en ce qui concerne la pratique,
la plupart des sites paroissiaux qui sont répertoriés
par les moteurs de recherche catholiques semblent préférer
rester dans le domaine du traditionnel[45].
Prenons
l’exemple du site de la paroisse Saint-Pierre, à Fribourg[46] : en arrivant sur la page principale, l’internaute se trouve face à
un graphisme dynamique, mais qui reste tout de même
très « conventionnel », tout comme les pages
suivantes, qui sont pour la plus grande partie destinées
à l’information des paroissiens. Etienne Pillonnel[47], l’assistant pastoral qui s’est occupé de la création de stpierre.ch
en collaboration avec un jeune de la paroisse, explique
que les choix graphiques du site répondent à une volonté
de donner une image nouvelle et jeune de la paroisse.
Le résultat paraît confirmer cette intention, puisque
les couleurs claires et les nombreuses photos qui côtoient
les informations générales donnent aux pages une image
accueillante et attrayante.
Cependant,
cela ne semble pas suffire : « il y a beaucoup
de personnes âgées ou de gens qui n’utilisent pas Internet
et qui préfèrent donc avoir l’information sur papier,
c’est pourquoi la communication marche mal. ».
Face à cette réalité, Etienne Pillonnel et son jeune
collaborateur ont préféré utiliser le site pour transmettre
des information qu’il n’est pas possible de trouver
sur papier, comme par exemple les homélies du dimanche.
La possibilité de créer un forum de discussion a aussi
été envisagée, mais l’assistant pastoral étant obligé
de constater qu’ « il n’y a pas de retour,
ce qui fait qu’on ne ressent pas l’urgence d’une telle
démarche », le projet n’a pas abouti.
Le
problème qui se pose semble être l’intérêt des internautes.
Les stratégies d’évangélisation observées plus haut
nous ont démontré l’importance du contexte. En effet,
le jeune utilisateur d’Internet ne part pas forcément
à la recherche de sites à caractère religieux :
la modernisation de l’image de la paroisse, ou de l’Eglise
en général, ne suffit pas à attirer des visiteurs. Ainsi,
souvent les sites paroissiaux se limitent-ils à une
fonction de bulletin online, où le grand atout
de l’interactivité est forcément mis de côté.
Malgré
les difficultés de communication auxquelles ils doivent
faire face, les sites paroissiaux transmettent eux aussi
les information en « langage Internet » et
développent ainsi des pages claires et rapides à lire,
qui présentent souvent de nombreux liens vers d’autres
pages. Stpierre.ch n’échappe bien entendu pas à cette
tendance qui privilégie l’image au texte, la liberté
de mouvement à la sédentarité de la page imprimée. Les
informations du bulletin paroissial trouvent donc une
chorographie propre, tout en suivant l’air du temps
Internet.
Cette
évolution n’est pourtant qu’une phase d’un devenir continuel
qui suit les modalités de la communication. En effet,
le passage du texte à l’hypertexte a été précédé de
changements graphiques et linguistiques à l’intérieur
même des bulletins sur papier; au fil des années, ils
ont subi des modifications visant à amoindrir la densité
du texte et à rendre leur aspect visuel moins statique.
Il est donc normal que cette transformation progressive
culmine dans l’actualité du site Internet, où le dynamisme
est bien entendu plus facile à adopter.
Cette
évolution confirme la nécessité d’une information à
la fois utile à lire et agréable à regarder : il
s’agit d’une sorte de loi du marché, dictée, entre autres,
par la publicité, à laquelle les site catholiques ne
se soustraient pas.