Religioscope – Nous voyons revenir tous les jours le mot de shari'a dans l'actualité. Mais vous expliquez que ce terme est souvent
mal compris. Comment le présenteriez-vous donc?
M.K.
Masud – Littéralement, shari'a signifie "la
voie", "le chemin", "la route". Une
route conduit quelque part, il doit y avoir un but. La route
elle-même n'est jamais le but. Le débat parmi les juristes
musulmans porte sur le but de la shari'a. Les règles
et les lois ne sont pas en elles-mêmes les buts. Chaque règle
doit avoir un sens et un objectif.
Abu Ishaq
al-Shatibi, un juriste qui vivait dans l'Espagne du 14e siècle,
a écrit sur ce problème des objectifs de la shari'a.
Son approche donne au concept de shari'a une perspective
totalement différente. Il ne s'agit pas de le comprendre en
termes d'obligations, de devoirs à accomplir sans les comprendre.
Il explique que toutes ces règles ont des buts et que ces
objectifs ne sont pas propres aux musulmans, mais que tous
les systèmes religieux et civilisations partagent les mêmes
objectifs. Les lois doivent protéger la religion, la raison,
la famille, la propriété, etc. Ce sont, explique ce juriste,
des buts universels.
Par conséquent,
la pensée légale musulmane moderne insiste toujours plus sur
la rationalisation de la shari'a, en termes d'"esprit
de la loi islamique", de "philosophie" ainsi
que de "but" et d'"objectifs" de la loi
islamique.
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Religioscope – Beaucoup de gens, en Occident, ont le sentiment que l'islam
est une religion très légaliste. Quelle est la compréhension
intérieure d'un musulman pratiquant quant à la raison d'être
de ce légalisme apparent?
M.K.
Masud – C'est vrai, l'expression dominante de l'islam
est la shari'a. Mais si vous regardez la réalité du
monde musulman, la connaissance de la shari'a est limitée
à certaines personnes (les oulémas ou juristes, qui interprètent
fréquemment la religion de façon légaliste). La connaissance
et la compétence des lois de la shari'a sont limitées
chez la plupart des gens à certains rituels. Plus dominante
dans la vie des musulmans ordinaires me paraît être la tariqa,
la voie soufie, qui considère certes qu'il faut obéir à la
shari'a, mais qu'elle représente un aspect de la religion.
Ils auront le sentiment qu'il faut rechercher l'esprit de
la loi, se comporter humainement.
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Religioscope – Pourtant, nombre
de mouvements revivalistes des années récentes se montrent
très critiques à l'égard du soufisme! Ils le considèrent
comme une déviation de l'islam, comme des superstitions.
Bien des observateurs ont le sentiment que le soufisme est
plutôt sur la défensive dans bien des pays musulmans. Vous
estimez pourtant que le soufisme continue à marquer la culture
musulmane dans une large mesure? et dans tout le monde musulman?
M.K.
Masud – Oui, je pense que c'est le cas dans presque
tout le monde musulman. La piété populaire continue de tenir
en estime le soufisme: les musulmans ordinaires sont plus
proches du soufisme dans leur pratique. Pour ce qui est des
mouvements qui entendent "réveiller l'islam", ils
critiquent le soufisme, mais ne le rejettent pas en lui-même.
Ils rejettent certaines pratiques soufies, qui selon eux ne
sont pas en accord avec l'islam. Ou encore, ils soupçonnent
ces pratiques d'avoir subi des influences locales – par exemple
hindoues ou chrétiennes. En revanche, aucun mouvement n'a
véritablement rejeté l'esprit du soufisme.
Dans la
pensée islamique, particulièrement sous ses aspects juridiques,
il n'y a rien de comparable à l'autorité pontificale. Mais
dans le soufisme, il existe un type d'autorité religieuse.
Si un mufti ou un juriste exprime un avis, il est permis
de lui demander d'apporter des preuves. Mais on ne demande
jamais: "Pourquoi?" à un maître soufi. Il convient
d'obéir à ce qu'il dit, en raison du pacte (bay'a)
que celui qui le suit a conclu avec lui. Ce type d'autorité
religieuse est également mis en question par les mouvements
revivalistes. Ils pensent que l'exercice d'une telle autorité
va à l'encontre de l'islam. La critique émise par ces mouvements
a certes affaibli cette autorité religieuse particulière du
maître soufi. Mais, d'autre part, la notion soufie de piété
et de sincérité a été mise en avant par des mouvements revivalistes
tels que le Tablighi Jama'at. En outre, la critique soufie
du littéralisme de la shari'a a également conduit à
une rationalisation de la shari'a en termes d'intérêt
public.
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Religioscope – Dans le monde
musulman d'aujourd'hui, l'autorité religieuse semble devenir
de plus en plus fragmentée. De plus en plus de gens prétendent
parler au nom de l'islam. Songeons simplement au nombre
de personnes qui édictent des fatwas. Même sur Internet!
Voyez-vous aussi cette fragmentation de l'autorité dans
l'islam d'aujourd'hui?
M.K.
Masud – Je ne le pense pas. Plus exactement, je suis
d'accord avec vous, mais je dirais que l'autorité religieuse
était déjà fragmentée durant la période prémoderne. L'équivalence
du terme ouléma avec la notion de clerc est un phénomène récent.
Si vous considérez la littérature classique, les oulémas représentent
une catégorie plus large: celle des gens qui savent. Les juristes
(fuqaha) ne représentaient qu'un type d'oulémas parmi
plusieurs autres. Les oulémas ne sont pas nécessairement et
seulement des juristes. Il existe différentes catégories –
dans cette littérature classique – parmi les gens qui savent.
Dans ce sens, l'autorité religieuse a toujours été fragmentée.
Dans différentes sphères, l'autorité religieuse était ainsi
exercée par les shaykhs soufis, par les muftis,
par les qadis (juges dans les tribunaux), par les enseignants
(dans les écoles, les madrasas), par les khatibs
(lors des sermons du vendredi dans les mosquées), par les
muhtasibs (sur les marchés pour la moralité publique),
par les imams (qui dirigent la prière de la communauté
dans les mosquées) ainsi que par des personnes exerçant plusieurs
autres fonctions, nommées par l'Etat ou reconnues dans l'exercice
de leur fonction par la communauté.
A l'époque
moderne, en raison de l'imprimerie et des médias, l'accès
à la connaissance islamique est devenu possible pour un nombre
plus grand de gens: il leur est devenu possible d'étudier
les sources originales et d'exprimer leurs vues. Mais au cours
des périodes précédentes déjà, même si l'idéal était que celui
qui édictait des fatwas devait répondre à toute une
série de critères de qualification, en pratique il n'y a jamais
eu une institution qui permettait de dire si telle personne
était qualifiée et telle autre ne l'était pas. Des gens écrivaient
et donnaient leurs opinions même en ces temps plus anciens.
Aujourd'hui, cependant, parce que les hadith et le
Qur'an sont accessibles à tous, on trouve par exemple
des ingénieurs ou des médecins, ayant certaines connaissances,
qui entendent appliquer celles-ci également aux sources islamiques.
Cela donne naissance à des néo-oulémas. Dans le discours musulman
moderne, l'autorité religieuse a connu un glissement: de l'autorité
personnelle vers l'autorité scripturaire. Un érudit religieux
doit justifier son opinion à la lumière du Qur'an et
des hadith. Ses propres propos ne font plus autorité.
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Religioscope – Si nous définissons
correctement la fatwa, il s'agit d'une opinion émise
par une personne qualifiée sur une question relative à la
loi islamique. Aux yeux de la tradition islamique, quels
critères faut-il remplir pour être habilité à émettre une fatwa? Est-ce la simple reconnaissance de la fatwa par un groupe de croyants, ou existe-t-il des critères objectifs?
M.K.
Masud – L'un et l'autre. Les livres des juristes fournissent
des listes pour définir qui peut émettre une fatwa.
Mais je considère qu'il s'agit plus de qualifications idéales.
Dès le début, en effet, il y a eu deux tendances: d'une part,
beaucoup de gens craignaient de donner une opinion sur des
questions religieuses, et ces listes sont donc un avertissement
pour signifier que n'importe qui n'est pas qualifié pour donner
une opinion; d'autre part, l'Etat pouvait demander à n'importe
qui de donner une opinion religieuse et, afin de limiter les
interventions de l'Etat, les juristes ont composé ces listes
de qualifications. Ce qui n'empêcha d'ailleurs pas l'Etat
de le faire quand même!
En ce
qui concerne les qualifications définies, il s'agit de celles
que nous voudrions voir aujourd'hui encore un chercheur remplir
pour travailler dans un domaine particulier de la loi islamique.
Je ne pense pas qu'il s'agisse de qualifications qu'il serait
impossible de remplir. L'autorité de la fatwa repose
sur la croyance en la compétence du mufti. Celui qui l'interroge
peut ne pas être en mesure d'évaluer véritablement la compétence
du mufti en matière de connaissance légale, mais il
doit pouvoir lui faire confiance quant à cette compétence
sur la base de sa réputation. En outre, dans la période récente,
non seulement les muftis appuient leur fatwa
(opinion) sur une base documentaire fournie par les textes,
mais celui qui l'interroge demande au mufti de fournir la
preuve scripturaire pour la fatwa. S'il n'y a pas de
preuve découlant directement des Ecritures, le mufti
doit alors s'expliquer et donner plus de détails sur sa fatwa.
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Religioscope – Si un musulman
aujourd'hui est à la recherche d'une opinion sur un point
précis et n'est pas satisfait par la fatwa d'une autorité,
se tournera-t-il vers une autre personne?
M.K.
Masud – Cela s'est toujours produit. Autrefois déjà,
on allait demander des fatwas à plusieurs muftis,
et si l'on n'était pas sastisfait par la réponse de l'un,
on allait en voir un autre. Chercher une fatwa pour répondre
à ses désirs personnels est condamné, mais si l'on n'est pas
convaincu par l'autorité, par la connaissance et par la personne
elle-même, il est bien sûr permis d'aller chercher la réponse
ailleurs.
Songeons
à la pratique, courante dans les villes musulmanes médiévales
(mais disparue aujourd'hui), au terme de laquelle quelqu'un
pouvait être proclamé comme chef des oulémas: il visitait
une ville, dans laquelle les oulémas de la ville organisaient
une réunion au cours de laquelle les gens pouvaient lui poser
des questions – pas seulement les oulémas, mais tout le monde.
S'il répondait à toutes ces questions à la satisfaction générale,
ils le proclamaient alors ra'is al-'ulama (chef ou
dirigeant des oulémas). Cela montre que c'est la communauté
qui vous donne l'autorité.
La personne
qui pose une question va généralement se rendre chez quelqu'un
en qui il a confiance pour sa connaissance du sujet traité.
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Religioscope – De plus en plus,
à travers le monde musulman, résonnent des appels pour la
mise en application de la shari'a. Qu'il suffise
d'évoquer les controverses récentes au Nigeria, mais aussi
des débats en Indonésie. Quelle est la signification de
tout cela? Aux yeux de la tradition islamique, une telle
demande est-elle légitime? Quelles conditions doivent-elles
être remplies pour la mise en application de la shari'a?
M.K.
Masud – C'est un phénomène très intéressant, et pas
encore complètement exploré. Il y a là un dilemme, d'une certaine
manière. A travers toute l'histoire de l'islam, les oulémas
ont essayé d'empêcher l'Etat d'interférer dans la shari'a.
Ils voulaient que la shari'a reste en dehors de la juridiction
de l'Etat. Et maintenant, ils demandent à l'Etat d'appliquer
la shari'a! C'est un nouveau phénomène, associé à certains
égards à l'existence d'Etats-nations: les gens voient l'Etat
comme tout-puissant, l'Etat est supposé tout faire. Toutes
les initiatives qui étaient prises par des organisations,
des groupes ou des individus dans la période pré-moderne sont
maintenant déléguées à l'Etat.
Il y a
aussi autre chose, qui découle du regard porté sur la période
coloniale. Les gens imaginent que, avant l'arrivée des colonisateurs
occidentaux, la shari'a était appliquée et qu'elle
aurait alors été abrogée par les autorités coloniales. Historiquement,
ce n'est pas exact. Mais il existe un discours qui soutient
que, puisque nos pays sont aujourd'hui indépendants, puisque
nous ne sommes plus gouvernés par des non musulmans, nous
devons avoir nos propres lois.
Enfin,
au cours des 70 dernières années, les pays musulmans ont fait
l'expérience de plusieurs types de systèmes légaux: lois occidentales,
lois d'inspiration socialiste… Bien entendu, tout cela n'a
pas résolu les problèmes, et les gens s'imaginent que la shari'a
pourrait être la solution. Des acteurs politiques jouent sur
ces attentes.
Mais la
question centrale est de savoir ce que nous entendons par
mise en application de la shari'a? Où est cette shari'a
que nous devrions appliquer? Lorsque cette question est soulevée,
même les oulémas se montrent perplexes, car il n'y a pas une
shari'a toute prête que l'on pourrait mettre en application.
Jusqu'à maintenant, les oulémas n'avaient jamais été favorables
à une codification de la shari'a. Tous ces problèmes
entrent en ligne de compte quand on déclare que l'on veut
mettre en application la shari'a.
Un autre
paradoxe consiste dans le fait que les érudits traditionnels
ont distingué la shari'a comme loi divine des autres
lois, considérées comme humaines et positives. Ils n'ont pas
clarifié le statut de la shari'a une fois que celle-ci
devient une loi de l'Etat. Serait-elle encore divine? Ou sera-t-elle
réduite au statut de loi faite par l'homme? Ces oulémas n'ont
pas reconnu, par exemple, les récentes législations sur le
statut personnel comme valides du point de vue islamique.
Comment distingueront-ils les lois de la shari'a mises
en application par l'Etat – comme ils souhaitent que ce soit
le cas – des lois relatives au statut personnel que certains
Etats musulmans ont déjà introduites? La question de l'autorité
législative reste non résolue.
Le vrai
problème est que les intellectuels musulmans et les chercheurs
qui s'intéressent à la loi islamique n'ont pas vraiment analysé
cette question: que signifie la mise en application de la
shari'a? Bien sûr, plusieurs juristes musulmans ont
développé des propositions ou des codes de shari'a
en vue de leur mise en œuvre par l'Etat. Ils devront cependant
passer par un processus législatif normal de discussion publique
et d'approbation.
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Religioscope – Ce qui signifie
que, si quelqu'un entend mettre en application la shari'a,
il peut y avoir bien des façons différentes de le faire?
M.K.
Masud – Bien des façons différentes, en effet…
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