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PIE
XII, LE RÉVÉLATEUR
Réflexions autour d'une controverse
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II.
Les accusateurs de Pie XII
Producteurs et diffuseurs de sens
Plusieurs groupes alimentent la polémique contre Pie XII.
Le premier d’entre eux rassemble des producteurs et diffuseurs
de sens et de normes à destination de la collectivité que
sont les médias et le monde culturel: Costa-Gavras, Jean-Claude
Grumberg, le co-scénariste d’Amen, Oliviero Toscani,
le créateur de l’affiche qui suscite la réaction des évêques,
les journalistes des différents médias qui ont relayé les
débats et produit des analyses en soutenant le message. Ils
ont tous une situation socialement reconnue, par les institutions
politiques, par leur propre milieu ou par la société. Ainsi
des deux auteurs d’Amen. Costa-Gavras fut président
de la Cinémathèque française de 1982 à 1987, est titulaire
de décorations françaises (Arts et Lettres, Légion d’honneur,
Mérite National), reçut la palme d’or du Festival de Cannes
et l’Oscar du meilleur scénario pour son film Missing en 1981, et l’Ours d’or du Festival de Berlin en 1990 pour Betrayed. Jean-Claude Grumberg a vu une de ses pièces
entrer au répertoire de la Comédie française en 2001 (Arnolphe
d’Ottenburg), avait reçu deux Molières (récompenses théâtrales)
en 1999 pour L’Atelier (de 1979), fut coscénariste
du Dernier métro de François Truffaut (1980), et rédigea
des scénarios pour la télévision. Oliviero Toscani s’est de
son côté attiré une réelle réputation de photographe, et de
photographe à scandale, avec ses réalisations engagées pour
le fabriquant de vêtements Benetton.
Un trait commun caractérise ces producteurs et diffuseurs
de sens et de normes. Ils sont créateurs, héritiers et propagateurs
du libéralisme culturel (le choix, à partir du stock de représentations
et d’idéologies disponibles, de pratiques intimes et culturelles
dont la valeur et l’extension sont déterminés de manière autonome),
qui s’est imposé depuis les années 1960. Ils participent à
la promotion d’un nouveau modelage des comportements sociaux
et culturels, où les principes et les pratiques héritées et
transmises par les institutions socialisantes (famille, école,
État, Églises) ne sont plus normatives. Leur développement
a aussi correspondu avec la remise en cause profonde des normes
morales et des principes idéologiques produits par le libéralisme
laïcisateur de la fin de la IIIe République, qui
pouvait trouver un accord pratique avec le catholicisme sur
des principes moraux universels. Ils se sont dans le même
temps en partie installés socialement contre l’Église catholique,
qui était alors encore une des principales productrices de
sens. Ils sont donc plus ou moins marqués par un rejet ou
une critique du catholicisme, à la fois théorique et issu
de leur positionnement social, et qui n’est pas forcément
théorisé ou pleinement conscient.
Costa-Gavras affirme ainsi avoir voulu faire un film sur
l’indifférence, celle de l’Amérique ou du Vatican (interview
à l’AFP, 27/02/2002), ou un film d’éthique soulignant les
silences actuels (débat sur la chaîne de télévision catholique
KTO, 03/03/2002) mais il se démarque en même temps du catholicisme
et met en question spécifiquement Pie XII (la chronologie
"Société, religion et cinéma 1920-1945" de www.amen-lefilm.com accorde peu de place au cinéma, mais en accorde beaucoup à
la religion, et plus particulièrement à l’attitude du Vatican
; lors du débat sur KTO, il estime que le pape aurait dû se
sacrifier) en insistant sur la vérité des faits utilisés dans
le film (interview à l’AFP, 13/03/2002). De même, en réponse
à un journaliste de Radio-Vatican lui demandant s’il était
nécessaire de raviver la polémique sur Le Vicaire,
il répond en soulignant le caractère radicalement pervers
du génocide des Juifs et met en cause l’attitude de l’Église
catholique durant la Seconde Guerre mondiale, sous la dictature
argentine et lors du génocide au Rwanda (J.-M. Frodon, "La
présentation à Berlin d’“Amen”, de Costa-Gavras, suscite une
polémique", Le Monde, 15/02/2002, p. 32).
Nombre de journalistes qui traitent de la polémique ou analysent
le film en considèrent la thèse comme évidente - Le Figaro se distinguant en relayant très largement les positions catholiques
favorables à Pie XII. Le débat se place rarement à un plan
cinématographique (l’adéquation des techniques utilisées et
des choix de représentation avec le discours que l’on entend
produire, par exemple J.-M. Frodon, "Costa-Gavras force
les silences de l’Église", Le Monde, 27/02/2002,
p. 32) mais à un plan moral ou affectif. Plus que la question
cinématographique de la représentation de l’extermination
des Juifs, l’attitude de l’Église catholique est mise en cause
: "Costa-Gavras, c’est tout à son honneur, ne montre
rien de l’horreur des camps. Seuls des trains vides, toujours
prioritaires, qui sillonnent en permanence les campagnes allemandes
témoignent que, pendant que le Vatican tergiverse, l’extermination
continue…." (Noël Tinazzi, « “Amen”, ainsi soit l’extermination
», La Tribune (Desfossés), 27/02/2002)
L’histoire est bien sûr convoquée pour appuyer le propos
du film. Une ambivalence peut cependant être relevée. D’un
côté, il est posé que Pie XII savait, qu’il s’est tu et n’a
pas fait ce qu’il aurait dû faire. D’un autre, l’obligation
de prendre en compte la dimension fictionnelle du film, défendue
par Costa-Gavras et soulignée par les évêques français et
les défenseurs de Pie XII, oblige à laisser une place au travail
des historiens. Mais le débat rebondit immédiatement sur l’ouverture
des archives du Vatican. Ce point est depuis quelques années
un des éléments du débat sur l’Église et le génocide des Juifs.
Son traitement par les journalistes, voire par certains historiens,
est intéressant. L’idée générale est que s’il n’avait rien
à cacher, le Vatican ouvrirait ses archives; on ne peut donc
faire entièrement confiance aux documents déjà publiés par
ses soins; l’accès à tous les documents permettrait de faire
un point définitif sur la question. Il est donc ici supposé
que la vérité se trouve écrite dans des objets au statut particulier,
et qu’il suffit d’y avoir accès pour savoir. C’est faire peu
de cas des acquis de l’épistémologie de l’histoire: l’historien,
pour interroger le passé en fonction du présent, invente des
témoignages, c’est-à-dire qu’il donne à des objets du passé,
quel qu’il soit, le statut de document historique, et qu’il
construit à partir d’eux un discours cohérent répondant à
ses problématiques.
La question n’est bien sûr pas ici de juger les médiateurs
culturels au nom d’une compétence professionnelle spécifique,
celle de l’historien. Il ne leur appartient en effet pas de
l’avoir, puisqu’elle n’est pas fondatrice de leur fonction.
Ce décalage entre deux pratiques professionnelles met en fait
en relief les caractéristiques du débat en régime d’opinion
organisée par la presse: l’absence de temps pour la suspension
du jugement, l’absence de relation critique à son propre positionnement,
l’absence d’acceptation de la complexité de l’analyse. Il
amène aussi à souligner la participation récente des historiens
professionnels aux débats croissants sur les questions passées
aujourd’hui abordées sous l’angle moral (l’Occupation, la
guerre d’Algérie). Il leur est ainsi conféré un statut d’expert,
sur lequel peu d’entre eux se sont interrogés. Retenons au
moins, pour le sujet qui nous intéresse, que cet expert se
voit reconnu, en raison de son extériorité au sujet, ou plus
précisément de son approche particulière, une autorité réelle
qui lui confère une légitimité supérieure à celle de l’Église
catholique pour traiter de l’attitude de cette dernière.
Le monde des médiateurs culturels peut ainsi continuer à
approcher avec sa propre grille d’analyse une réalité contre
laquelle il s’est construit. Il oppose ainsi à l’autorité
de l’institution religieuse une autre autorité, sur laquelle
la première n’a pas de prise. Cela manifeste bien que, dans
le régime de la modernité contemporaine, l’Église catholique
a perdu la capacité à donner un sens non seulement au monde,
mais aussi à sa propre histoire et à son propre positionnement.
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Les laïques
Parmi les autres détracteurs de Pie XII se retrouvent d’abord
les promoteurs de la laïcité anticléricale qui animent le
Réseau Voltaire. Thierry Meyssan, son fondateur et président,
passé dans sa jeunesse au séminaire d’Orléans, s’est ensuite
éloigné du catholicisme, et s’est engagé dans la défense des
homosexuels au nom des droits de l’homme et de la laïcité
(Projet Ornicar, fondé en 1989). Les relations tissées à cette
occasion, parmi les milieux politiques, homosexuels et francs-maçons
(T. Meyssan appartient au Grand-Orient), conduisent à intervenir
dans l’élaboration du nouveau Code Pénal afin de faire disparaître
la notion de "bonnes mœurs". Le Réseau Voltaire
pour la défense de la liberté d’expression et d’information,
la laïcité et la lutte contre l’intégrisme moral et la censure,
surgit de ces activités en janvier 1994.
Agissant sous la forme de réseau d’information, bénéficiant
de nombreux contacts, il étend ses activités à la sphère politique,
enquêtant sur les réseaux africains de la France, luttant
contre l’extrême-droite, tout en militant toujours pour l’abolition
des discriminations fondées sur la sexualité - en raison de
ses engagements et de l’identité de son trésorier, Michel
Sitbon, notamment éditeur de sociétés de services télématiques
pornographiques, des mouvements catholiques intransigeants
ont accusé le Réseau Voltaire d’être un lobby de défense de
la pornographie. La publication du mensuel Maintenant (01/1995-03/1996) manifeste la surface atteinte par le Réseau
qui s’engage nettement contre la venue de Jean-Paul II en
France en 1996, contre les Journées Mondiales de la Jeunesse
de Paris en 1997. Soutien critique de la "majorité plurielle"
en 1997, implanté dans le monde politique (T. Meyssan est
secrétaire du Parti Radical de Gauche ; deux élus du parti
écologiste Verts, Yves Frémion et Jean-Luc Benhamias, sont
membre du conseil d’administration), le Réseau continue son
action politique. Sa relative notoriété a permis à son président
de pouvoir lancer avec succès un ouvrage dénonçant dans les
attentats du 11 septembre 2001 un complot du lobby militaro-industriel
étatsunien, L’effroyable imposture (Éditions Carnot).
L’engagement du Réseau Voltaire contre Pie XII se fait au
nom de la laïcité, de la perversion que représente la religion.
Réagissant aux protestations de Mgr Ricard, président
de la Conférence des évêques de France, il déplace le débat
sur le terrain historique. Son site internet met rapidement
à disposition d’abord un, puis deux textes de l’historienne
Annie Lacroix-Riz, extrêmement critique pour Pie XII et l’Église
catholique. Quelques jours auparavant, un des messages de
sa liste de diffusion dénonçait l’attitude de Pie XII pendant
la guerre en renvoyant à Annie-Lacroix Riz. Cette historienne,
professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-VII,
a participé au débat de KTO et publié une tribune libre dans Le Monde du 25 février. Elle permet d’aborder le dernier
cas d’engagement contre Pie XII.
[TOP]
Annie
Lacroix-Riz
En 1996, elle publie chez Armand Colin Le Vatican, l’Europe
et le Reich. De la Première Guerre mondiale à la guerre froide,
fraîchement accueilli par les historiens français du catholicisme
contemporain. Elle y défend en effet la thèse d’un philogermanisme
du Vatican depuis la fin du XIXe siècle, transcendant
les clivages politiques, et qui, conjoint à l’antisémitisme
puissant des milieux de la Curie et de Pie XII, et à l’anticommunisme
viscéral, sert de base au refus du Vatican d’intervenir en
faveur des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.
Cette interprétation pourrait s’expliquer par l’utilisation
presque exclusive des archives du Ministère français des Affaires
étrangères (la diplomatie française juge de 1914 à 1940 que
le Vatican est pro-allemand) et des sources diplomatiques
anglaises et étatsuniennes, au détriment des autres sources
non publiées ou des Actes et Documents du Saint-Siège pendant
la Seconde Guerre mondiale, qu’A. Lacroix-Riz ne juge pas
fiables. Elle pourrait s’expliquer aussi par une stratégie
universitaire de scandale: A. Lacroix-Riz ne provoque-t-elle
pas de nouvelles polémiques, en 1996 en affirmant que le groupe
français Ugine a fabriqué du gaz Zyklon B pour les chambres
à gaz, en 2000 sur le rôle des patrons français sous l’Occupation
nazie (Patrons et banquiers français sous l’Occupation.
La collaboration économique avec le Reich, Armand Colin)?
La dénonciation d’une censure exercée à son encontre ou d’une
autocensure pratiquée par les "mandarins" et les
institutions assure un fort écho à ses thèses historiques.
Il pourrait s’expliquer aussi par son histoire familiale,
puisque son grand-père est mort à Auschwitz. Elle pourrait
enfin s’expliquer par son engagement communiste: A. Lacroix-Riz
est présente régulièrement à la Fête de L’Humanité,
un des rassemblements annuels des communistes français ; elle
participe en février 2000 à une réunion organisée par la Coordination
des Militants Communistes du PCF, hostiles à l’évolution actuelle
du Parti Communiste Français, revendiquant le marxisme, les
objectifs révolutionnaires et la lutte contre l’Europe capitaliste;
et c’est L’Humanité, le journal communiste, qui l’a
soutenue dans ses polémiques sur le Zyklon B.
On retiendra d’ailleurs cette dernière explication, sans
vouloir lui donner, pas plus qu’aux autres hypothèses, un
statut heuristique. Mais il permet de progresser par une mise
en relation rhétorique. En effet, si le marxisme se caractérise
par son matérialisme, on comprend que le fond de la position
d’A. Lacroix-Riz soit d’approcher "l’Eglise comme une
institution pleinement matérielle, temporelle", ainsi
qu’elle le dit dans un entretien au mensuel communiste Regards en février 1997. C’est justement le point qui retient Costa-Gavras,
on l’a vu. On atteint ici un élément important du débat: le
statut du Saint-Siège dans le monde contemporain. Passons
par l’analyse de la défense catholique pour le montrer.
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Introduction
I.
ProphÈtes et prophÉtismes
II. Les accusateurs de Pie XII
III.
Les dÉfenses catholiques
IV.
Le catholicisme dans la modernitÉ
V.
L’Ère des minoritÉs?
Sources
© 2002 www.religioscope.com
Les textes peuvent être
reproduits avec indication de la source.
Permission granted to use the article, providing acknowledgment
is given.
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