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PIE
XII, LE RÉVÉLATEUR
Réflexions autour d'une controverse
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III.
Les dÉfenses catholiques
Deux lignes de défense
Si une pluralité de lignes catholiques peut s’observer,
et mériterait elle-même une analyse, seuls nous retiendront
ici ceux qui parlent en faveur de Pie XII. En effet, leur
réaction est capable de montrer où le débat se pose, alors
que les catholiques abondant partiellement ou totalement dans
le sens des attaquants se tiennent souvent sur la ligne de
ces derniers - avec une utilisation plus accentuée de l’attitude
prophétique, car ce critère existe au sein du catholicisme.
La première dimension de la riposte est méthodologique,
on l’a déjà évoquée: un film est une fiction, ce n’est pas
de l’histoire. Aussi regrette-t-on que n’aient pas été mieux
distingués, ou précisés, les divers registres. Le passage
à l’histoire se fait alors facilement. À l’accusation sont
donc opposés des analyses et des faits. Sont ainsi présentées
les témoignages à décharge pour Pie XII: de sa secrétaire,
Sœur Pascalina Lehnert, jusqu’à l’hommage de Golda Meir à
la mort de Pie XII en 1958, en passant par les interventions
diplomatiques et les dons de Pie XII en faveur des Juifs.
L’inaction des Alliés est aussi soulignée. Enfin, la complexité
de la situation, l’ambiguïté du réel, sont soulignées, ainsi
que la difficulté de juger le passé à partir du présent. Ainsi,
la méthodologie renvoie à l’histoire puis à l’épistémologie
et à l’éthique. Cependant, ces plans ne sont pas articulés
précisément, et sont seulement juxtaposés.
L’argumentation catholique se rapproche ainsi de celle utilisée
par les critiques de Pie XII. Aux faits sont opposés des faits,
aux certitudes d’autres certitudes. Une tentation positiviste
se manifeste nettement, avec l’illusion de l’objectivité absolue,
touchant les deux camps. La défense conduit ainsi les autorités
catholiques à s’en remettre aux débats d’historiens, comme
le demande Mgr Ricard, président de la Conférence épiscopale
française, le 15 février. L’Église catholique se fait alors
dépendante d’une discipline qui lui dit de l’extérieur sa
vérité, afin qu’elle puisse en tirer les conséquences qui
ne peuvent avoir pour elle de signification que spirituelles.
Se retrouve le positionnement qui était celui de la déclaration
de repentance de Drancy, en 1997, lorsque l’Église catholique
française avait dit avoir péché envers les Juifs durant l’Occupation.
Se retrouve ici l’incapacité de l’Église catholique à se donner
à elle-même sa propre signification dans un monde qui ne lui
reconnaît plus de signification. Sa situation sociale réagit
sur son autoconception - ce qui n’est pas sans susciter de
vifs débats internes.
Un autre positionnement, plus complexe, peut s’observer,
qui a été développé par le journaliste Jean-Yves Riou. Ayant
une formation d’historien (il a publié Scoutisme en crise,
1945-1987, CLD, 1987), journaliste, il a toujours manifesté
le souci de vulgariser les résultats de l’historiographie
du christianisme contemporain. Il a ainsi été à l’origine
de la création du Carrefour d’histoire religieuse en 1991,
université d’été itinérante réunissant universitaires, étudiants,
journalistes, curieux, membres des clergés. Il a pour cela
rencontré l’accord d’Yves-Marie Hilaire, professeur à l’Université
de Lille-III (aujourd’hui émérite), et de Gérard Cholvy, professeur
à l’Université Paul Valéry-Montpellier-III, qui avaient largement
participé au renouvellement de l’histoire religieuse française
en publiant l’Histoire religieuse de la France contemporaine
(Privat, 1985-1988). Puis il lance en 1999 Histoire du
christianisme Magazine, qui fait appel à nombre d’universitaires
(dont Y.-M. Hilaire comme conseiller éditorial) considérés
par A. Lacroix-Riz comme des "historiens catholiques,
au sens institutionnel du terme" (La Pensée),
pour vulgariser les acquis de la recherche. Le numéro 7 était
consacré à réfuter les thèses de John Corwell dénonçant en
Pie XII Hitler’s Pope. Il est ainsi en position favorable
pour pouvoir prendre la tête de la réaction catholique historique à Amen. Il lance d’ailleurs le numéro 9 de son magazine
dès la sortie du film, consacrant un dossier aux "trois
tentations de Costa-Gavras".
Ses relations journalistiques lui permettent une large occupation
des médias (agence de presse ZENIT Le Figaro avec Y.-M.
Hilaire, France catholique) qui assurent à son magazine
une réelle publicité. Son positionnement historique n’est
pas sans rappeler celui des évêques. Il est cependant plus
complexe, puisqu’il entend déplacer le débat à deux niveaux.
D’abord, il ratifie pleinement la dimension morale de toute
réflexion sur le génocide des Juifs, sa qualification de sujet
métaphysique, et la démarche de repentance. Mais il pose qu’une
telle approche ne peut se déployer pleinement qu’à condition
que l’approche historique soit pertinente. Aussi développe-t-il
un combat historique contre la thèse de l’inaction de Pie
XII. À un deuxième niveau, il développe une réflexion sur
la réaction au génocide des Juifs et sur l’attitude face à
un monde désespérant. Il remet alors en question le rôle prophétique
revendiqué par Costa-Gavras : "qui va dénoncer les maux
de ce monde désespéré? Qui va être l’espérance des faibles,
des pauvres et des victimes ? Qui va être la conscience morale?
Réponse : mais le cinéaste bien sûr. L’artiste bien sûr. Nous
sommes là au cœur du conflit “magistériel” qui oppose les
médias, dont le cinéma, et l’Église catholique. Les médias
comme référence morale, ce n’est pas crédible. Les médias
jouent parfois le rôle de contre-pouvoir, ce qui est bien,
mais que sont-ils d’autre qu’un miroir?" (interview dans France catholique, 01/03/2000, p. 14).
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L’intransigeance maintenue
Ces deux lignes de réaction sont finalement convergentes.
Au plan historique, la défense du pape met en valeur son action
diplomatique efficace. Elle permet ainsi de mettre implicitement
en relief la particularité de la position de l’Église catholique,
seule institution religieuse à disposer, en raison de son
histoire, d’une souveraineté reconnue au niveau diplomatique.
Bref, les fruits de l’intransigeance sont soulignés - car
qu’est-ce d’autre qu’un fruit de l’intransigeance que l’État
de la Cité du Vatican, dénégation matérielle de la privatisation
du religieux et de ses institutions, voulue par l’État libéral
qui entendit faire disparaître la souveraineté temporelle
des papes au XIXe siècle?
Ensuite, l’affirmation d’un conflit de magistère et les
insistances sur les questions éthiques soulevées par Amen,
soutiennent également la néo-intransigeance catholique. La
capacité de l’Église à apporter du sens dans un monde
qui en est privé est soulignée. Ce sens religieux est d’ailleurs
seul porteur d’humanité vraie. Mgr Deniau affirme ainsi dans La Croix du 12 mars, à propos de la résistance spirituelle:
"[Ceux qui s’opposèrent au nazisme au nom des valeurs
chrétiennes] n’étaient pas sûrs d’avoir raison; mais, dans
leurs décisions risquées, ils savaient que c’était pour eux
la voie pour rester humains, ou pour le devenir."
Cette double voie dissocie ainsi prophétisme et diplomatie.
Le pape ne se voit plus, dans ce cas précis, reconnaître un
statut de prophète, transféré aux catholiques qui réagirent.
Le prix à payer pourrait être lourd: abonder dans le sens
d’une réduction du Vatican à un État politique, purement temporel.
Aussi le contre-feu surgit en mettant en accusation les accusateurs:
"A y regarder de près, il est curieux que l’on prête
tant de puissance au Pape pour stopper des forces armées,
alors qu’aujourd’hui les paroles de son successeur sur la
vie ou les problèmes de société sont traitées par l’indifférence,
voire ridiculisées dans nos médias." (Mgr Gérard Defois, Église de Lille, n° 5). La question est déplacée pour
ne pas avoir à en supporter les conséquences.
Mais cette contradiction n’est que l’application à un point
particulier d’une contradiction actuelle du catholicisme.
Selon une ligne d’interprétation de Vatican II, la vérité
s’impose seule, sans le secours des hommes. Aussi toutes les
médiations sociologiques ont-elles été dévalorisées dans l’accès
à la foi. La "rencontre personnelle" a été valorisée,
sans que soient pris en compte les conditionnements sociologiques
qui permettent l’effectuation d’une conversion religieuse.
Cette position oublie tous les travaux de sociologie religieuse
menés au sein même du catholicisme, et dévalorise tout le
travail mené par l’Action catholique depuis les années 1900
pour transformer les structures afin que celles-ci puissent
se révéler aptes à permettre une médiation religieuse efficace.
Il n’y a pas lieu de s’intéresser ici aux causes de ce double
phénomène, qui relève de la dynamique insufflée dans le catholicisme
par le mouvement catholique issu de Léon XIII, ayant sa logique
propre tout en réagissant avec un monde génétiquement mutant.
Relevons seulement que cette position présente l’avantage
d’être en consonance avec la liberté de conscience valorisée
par la modernité.
Elle n’est cependant pas appliquée au Vatican, spécialement
dans le cas de Pie XII, et il faut comprendre pourquoi. On
comprendra mieux alors la situation du catholicisme dans la
modernité.
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Introduction
I.
ProphÈtes et prophÉtismes
II.
Les accusateurs de Pie XII
III. Les dÉfenses catholiques
IV.
Le catholicisme dans la modernitÉ
V.
L’Ère des minoritÉs?
Sources
© 2002 www.religioscope.com
Les textes peuvent être
reproduits avec indication de la source.
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