|
Analyse
PIE
XII, LE RÉVÉLATEUR
Réflexions autour d'une controverse
Retour
au chapitre précédent
IV.
Le catholicisme dans la modernitÉ
Le Saint-Siège
On a parlé de contradiction entre un positionnement prophétique
du pape et de l’Église postulé par l’abandon du rôle des mécanismes
sociaux dans le développement de l’emprise sociale catholique,
avec la valorisation de l’action diplomatico-humanitaire de Pie
XII. C’est d’ailleurs sur ce point que portent les critiques contre
Pie XII : l’institution Vatican n’a pas été prophétique comme
elle aurait dû l’être, en raison de la pesanteur de ses mécanismes
tant psychologiques qu’idéologiques ou sociologiques.
Cette contradiction est structurelle du catholicisme dans
la modernité. En effet, le Vatican relève, au sein de la modernité
politique, d’une survivance de l’Ancien Régime politique qui voyait
les institutions religieuses posséder la souveraineté. Cette position
n’a pas été maintenue sans difficultés. Mais elle l’a été, dans
un but précis: garantir une permanence de l’intransigeance par
la pérennité de l’institution Saint-Siège portant le pape comme
chef suprême et reconnu comme tel de l’Église. Le Saint-Siège
relève de la stratégie papale contre le monde moderne. Sa fonction
purement instrumentale, revendiquée, assure au chef catholique,
par la reconnaissance internationale dont l’État de la Cité du
Vatican fait l’objet, une possibilité de s’exprimer en tant qu’institution
religieuse au sein même d’une modernité qui repose sur la privatisation
du religieux.
Il n’est donc pas possible, pour les catholiques, de remettre
en cause le Vatican en tant qu’institution sociale. Si son fonctionnement
peut être critiqué, son existence ne peut être refusée. Elle a
permis le maintien d’une visibilité sociale du catholicisme et
a assuré en partie la permanence de son emprise. Dénoncer le Vatican,
ce serait scier la branche sur laquelle on est assis, la seule
base reconnue par la modernité qui permet de la contester. Assumer
le Vatican, c’est aussi reconnaître l’importance de l’action structurée
et organisée, le rôle des médiations sociales, le jeu toujours
incertain des intérêts et des passions. Bref, c’est tenter de
résoudre la contradiction en faisant jouer le prophète en partie
sur le registre du diplomate ou de l’intellectuel, qui se caractérise
notamment par sa capacité à modifier la réalité sociale en jouant
des éléments sociaux (réseaux de relations et d’influences, journalistiques,
politiques ou sociaux).
Mais en même temps, ce succès réel qu’est le Saint-Siège,
patiemment construit de Léon XIII à Pie XI, et relancé spectaculairement
par Jean-Paul II, piège le catholicisme.
[TOP]
Le catholicisme piégé
Le prophétisme permet ici aussi d’avancer. Il peut paraître
paradoxal que les contestataires de Pie XII s’appuient sur des
concepts catholiques pour juger le chef catholique. D’une certaine
manière, c’est de bonne guerre: on retourne les concepts de l’«
ennemi » contre lui. D’un autre côté, cela montre que l’Église
catholique a su imposer à la modernité ses cadres de fonctionnement.
Le catholicisme c’est le pape, y compris chez les non catholiques,
lointaine victoire du concile Vatican I (1870), qui, définissant
le dogme de l’infaillibilité pontificale, consacra et engendra
une concentration de l’identité catholique dans la personne du
pape. Et ce pape est prophète.
Cependant, l’imposition est loin d’être parfaite, on l’a
déjà vu : la réception favorable du discours social des papes
s’oppose à celle de leur discours moral, alors que, pour les papes,
tous deux relèvent du même philanthropisme. La modernité a intégré
le prophétisme papal selon sa logique de l’autonomie et du bonheur
individuels, non selon la logique catholique. Ce qui est reconnu
au catholicisme, parce qu’il peut servir à la réalisation des
fins de la modernité, c’est un rôle social strictement délimité.
Afin d’éviter que ne se produise une destruction des individus
lors de conflits militaires ou civils ou lors de situations dont
la solution politique délicate et complexe restreint l’action
des États, l’Église catholique, et en fait toute religion, doit
jouer un rôle de stigmatisation et d’inhibition morale des acteurs.
L’institution religieuse doit être prophétique dans des circonstances
précises. Elle n’a même que cette fonction: parler, plus qu’agir
- ce sont les intellectuels qui agissent, ou les ONG, pas les
institutions religieuses.
Ainsi, le catholicisme, qui a su en partie imposer son prophétisme
à la modernité, se voit accusé par cette dernière de n’avoir pas
été fidèle à ce qui le fonde. Il est piégé par son succès. On
comprend ici mieux ce paradoxe qui voit des milieux qui défendent
avec force la privatisation du religieux, c’est-à-dire l’illégitimité
de la prise de position publique des responsables religieux dans
l’espace démocratique-libéral, attaquer cependant ces mêmes responsables
(ici Pie XII) parce qu’ils n’ont pas pris position. Les religions
n’ont pas tenu le rôle qu’elles devaient tenir. On retrouve la
logique de cette critique libérale dans les récriminations critiques
bourgeoises contre les prêtres engagés en politique et soutenant
les revendications ouvrières, ne garantissant pas l’ordre social
en prêchant la résignation.
[TOP]
Les valeurs des États
L’attribution d’un rôle inhibiteur aux institutions religieuses
peut aussi permettre de comprendre le silence relatif sur le rôle
des États. Alors qu’ils possèdent des moyens d’exercer en faveur
des populations persécutées une violence légitime efficace (la
guerre), ils sont pourtant peu mis en accusation pour leur absence
d’action en faveur des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale.
Pourtant, ils se présentaient alors, et se présentent encore,
comme les défenseurs du droit, de la justice, de la liberté.
Il faut pour expliquer ce paradoxe relatif considérer les
valeurs modernes que les États disent défendre. Dans le régime
de la modernité, la politique se fonde sur la gestion concrète
de l’absence d’unanimité sociale sur les fondements des valeurs
ultimes. L’accord ne peut donc se faire que sur les mécanismes
politiques et sociaux qui permettront la gestion de ce désaccord
fondamental. Cependant, les États revendiquent des valeurs qu’ils
inscrivent même dans leur textes fondateurs. Mais ces valeurs
ne sont pas absolues, en ce sens qu’elle ne sont pas définies
positivement par une argumentation philosophique permettant de
leur donner une base permanente et définitive. Leur définition
relève davantage de la négativité: les valeurs libérales et démocratiques,
non démontrées, posées comme des axiomes ou des postulats, sont
les conditions élémentaires permettant une vie paisible des hommes
dans une société qui n’a pas réalisé d’unanimité sur ses fondements
et ses valeurs. Les valeurs sont immanentes, et non transcendantes.
Même, elles sont en fait les mécanismes de régulation du
désaccord social fondamental : le déploiement illimité de l’activité
individuelle sauf lorsque cette activité contredit trop celle
d’autrui; la reconnaissance à tout individu des mêmes droits afin
qu’aucun ne puisse se réclamer de son statut juridique personnel
pour contraindre autrui en sa faveur; le débat public pour traiter
des divergences sur l’organisation de la société, avec l’exclusion
des arguments transcendants afin qu’aucun des participants ne
puisse exciper de ces arguments pour imposer définitivement sa
volonté aux autres; le vote majoritaire comme formalisation et
expression de l’accord trouvé pour la solution des problèmes concrets;
l’inaliénabilité des droits individuels et l’existence de voies
de recours afin que jamais personne ne se retrouve dans une situation
qui remettrait en cause sa vie.
Droits de l’homme, justice, liberté, égalité, démocratie,
ne renvoient donc pas à des vérités, mais à des méthodes, valeurs
fondamentales qui ne se modifient pas. Mais les sujets et domaines
auxquelles elles s’appliquent connaissent une extension réelle.
Ainsi, les droits individuels, d’abord politiques, sont bientôt
devenus sociaux, appliqués aux relations entre les agents économiques.
Ces droits ont aussi été étendus aux domaines aujourd’hui appelés
sociétaux (notamment la sexualité). La jurisprudence ou la législation
ont ici joué un rôle fondamental. Mais cette évolution n’a été
possible que parce que ce sont les mécanismes qui sont absolus,
et non des valeurs au contenu fixé. Ils peuvent donc s’appliquer
à tous les domaines de la vie.
Par conséquent, les États ne peuvent être accusés que de
n’avoir pas respecté des formes, pas d’avoir manqué au contenu
qui n’existe pas. Pourtant, il est possible de comprendre ces
valeurs comme réelles, et non formelles, comme transcendantes,
et non immanentes. Ainsi font les intellectuels. Ainsi font aussi
les institutions religieuses. Ils proclament un absolu à vivre.
Mais l’actualisation de cet absolu rencontre les pesanteurs psychologiques,
sociales et matérielles, et la distorsion entre l’actualisation
et la proclamation est souvent réelle. Intellectuels et religions
peuvent donc être mis en cause pour leurs insuffisances et leurs
manquements, pour la distorsion.
[TOP]
Prophète et intellectuel
Mais comment comprendre alors que, dans le cas de la Seconde
Guerre mondiale, seul Pie XII voit se concentrer les reproches?
Pourquoi cette opposition des intellectuels au prophète? Il pourrait
être possible de défendre l’idée que la divergence provient du
fondement de l’absolu. Les intellectuels, au sein de la modernité,
sont eux aussi soumis à la gestion de leur désaccord sur le fondement
des valeurs. L’accord a minima peut cependant être fait
non pas, comme dans la sphère politique, sur les méthodes, mais
sur l’axiomatisation des valeurs traduisant les méthodes. Transcendantalisation
de l’immanence d’une certaine manière, mais transcendance qui
n’est pas radicalement autre. La différence est réelle avec les
institutions religieuses, qui font dépendre ces valeurs de la
transcendance, de Dieu. Le conflit exprimerait alors l’opposition
de deux groupes aux argumentations différentes, l’un accusant
l’autre pour pouvoir assurer sa position, dans le contexte favorable
d’une dévalorisation des institutions religieuses.
Sans vouloir nier cette dimension, plus intéressant au plan
socio-historique est la prise en compte de la situation actuelle
de l’intellectuel. L’intellectuel, on l’a vu, défend des valeurs
transcendantalisées en utilisant les mécanismes sociaux qu’il
maîtrise (publicité, réseaux). Il peut ainsi s’engager efficacement.
Or, depuis une trentaine d’année, l’efficacité de l’engagement
a diminué. En effet, un déplacement s’est opéré. La mobilisation
de relais et de réseaux efficaces sur le pouvoir a perdu de l’importance
face à la mobilisation de l’opinion par le biais des diffuseurs
de sens. De plus, avec la diminution de l’emprise des grandes
institutions portant des idéologies, et le recul de la capacité
normative des idéologies, l’intellectuel a vu diminuer la légitimité
de son action, qui reposait sur son inscription dans une configuration
de confrontation des idéologies. Enfin, le développement accru
des logiques marchandes dans l’espace culturel et des médiateurs
de sens, qui suppose la maximisation du profit à partir de la
production de biens culturels susceptibles de plaire rapidement
au plus grand nombre, s’oppose à la rationalité et à l’ascèse
des intellectuels.
Si peut ainsi se comprendre le combat de nombre d’intellectuels
contre la « globalisation économique », la « mondialisation »
ou la "marchandisation du monde", cette analyse ouvre
aussi une voie pour comprendre la mise en accusation des institutions
religieuses. Que reste-t-il en effet à l’intellectuel si son action
n’est pas sûr d’être efficace? La protestation publique, c’est-à-dire
le prophétisme pur. L’intellectuel devient ainsi un prophète parce
qu’il ne lui reste rien d’autre, et un prophète au sens strict
du terme: une voix qui crie dans le désert.
Mais cette évolution provoque une désillusion radicale.
On peut douter qu’elle soit supportable longtemps. Non seulement
le prix psychologique à payer serait trop grand, mais un rôle
social construit sur l’échec systématique ne peut être institutionnalisé,
car il est à lui-même sa propre négation. Aussi faut-il masquer
cette désillusion. La manière ici retenue consiste à mettre en
accusation l’institution sociale dont le rôle se rapproche le
plus de celui que se donne l’intellectuel devenu prophète, qui
peut être compris à partir de la notion de prophétisme qu’on lui
reconnaît et qu’il s’attribue à lui-même, et dont enfin la situation
sociale objective dévalorisée favorise la stigmatisation. Le pape
correspondant à ces critères devient ainsi le bouc émissaire de
la désillusion de l’intellectuel : il fixe en lui l’échec inacceptable
que l’on projette sur lui.
Ainsi le pape paie-t-il le prix de son succès, de la relative
transigeance catholique avec la modernité et de la crise de l’intellectuel.
Il n’en reste pas moins que ce prix n’aurait peut-être pas été
payé si n’avait été en question le génocide des Juifs.
[TOP]
Introduction
I.
ProphÈtes et prophÉtismes
II.
Les accusateurs de Pie XII
III.
Les dÉfenses catholiques
IV. Le catholicisme dans la modernitÉ
V.
L’Ère des minoritÉs?
Sources
© 2002 www.religioscope.com
Les textes peuvent être
reproduits avec indication de la source.
Permission granted to use the article, providing acknowledgment
is given.
|