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PIE
XII, LE RÉVÉLATEUR
Réflexions autour d'une controverse
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V.
L’Ère des minoritÉs?
La fin de la nation
Pie XII est en effet fortement attaqué parce qu’il apparaît
lié à la destruction consciente et méthodiquement organisée
d’une catégorie de la population sur des critères théoriquement
exclus par la modernité (le biologique, le collectif inorganisé
rationnellement), mais qui lui sont en fait intrinsèquement
liés (l’ère des masses et l’ère de la race sont proprement
modernes). Cette connexion n’existait pas avant le début des
années 1960. Mais elle s’est alors réalisée. Plusieurs éléments
y ont concouru. On a vu le rôle des mutations internes au
catholicisme. Il faut prendre en compte deux autres éléments.
En premier lieu, la mémoire juive de la Seconde Guerre mondiale
s’est alors affirmée. Jusqu’alors supplantée par la mémoire
politique et nationale, elle a surgi dans les années 1960.
L’État d’Israël, jusque là focalisé sur sa viabilité (tant
militaire qu’économique), se "réapproprie" alors
la destruction des Juifs d’Europe. Plus que la création en
1953 de la distinction de "Juste parmi les nations",
qui récompensait les non Juifs qui avaient aidé les Juifs
à échapper à la déportation et à la mort, c’est la capture
et le procès d’Eichmann (1961) qui permettent de faire passer
au premier plan dans la conscience israélienne, et plus largement
juive, voire mondiale, l’extermination des Juifs. La même
année, Raul Hilberg publie la première édition de sa somme The destruction of the European Jews. Le colloque de
la revue Judaism tenu à New-York en 1967, pose quant
à lui les fondements de la réflexion sur la singularité du
génocide des Juifs.
En second lieu, la nation, qui était jusqu’alors le cadre
premier de l’inscription de la modernité politique, a commencé
à être remise réellement en question. La guerre froide valorisait
les affrontements idéologiques transnationaux tout en suscitant
des formes de limitation de la souveraineté nationale dans
le domaine militaire par le biais des organisations de coopération.
Le développement du rôle de l’ONU, avec l’augmentation du
nombre d’États en raison des décolonisations, soutenait l’idée
d’enjeux planétaires qu’une nation n’était pas à même de résoudre.
La construction européenne limitait la souveraineté des États
qui y participaient et sa réalisation faisait passer au premier
plan le souci de la paix plus que celui de la suprématie d’une
nation sur les autres, alors mis à mal par la décolonisation.
Enfin, l’arrivée massive de populations immigrées dans des
pays en reconstruction et en expansion économique remettait
en cause, sans que l’on s’en rende compte puisque l’on ne
croyait pas leur installation définitive, l’unité culturelle
patiemment construite depuis plus d’un siècle et fondant la
nation. Le nationalisme perdait ainsi de sa pertinence politique,
quoi qu’ait tenté De Gaulle en France.
Ce recul du nationalisme, la mémoire juive du génocide et
les interrogations sur le totalitarisme réagissent ensemble.
Alors que la nation était l’instrument privilégié de construction
d’une unanimité sans référence à des valeurs transcendantes,
une prise de conscience des perversions suscitées par l’attribution
à la nation de la valeur collective absolue au prix de la
négation des droits inaliénables d’une partie des nationaux
ou des étrangers se produit. Un basculement se réalise alors.
La nation, organisée comme corps de citoyens égaux et d’individus
aux libertés garantis unis par la fraternité, fondement de
la modernité politique, est remplacée dans ce rôle par le
génocide des Juifs.
Bien
sûr, cette mutation ne se fait pas d’un seul coup. Une première
rupture se produit à la fin des années 1960. Le Général de
Gaulle s’efface alors, d’abord symboliquement en démissionnant
en 1969, puis physiquement en mourant en 1970. Or il avait
été l’un des principaux défenseurs d’une valorisation de la
nation et d’une mémoire positive de l’Occupation. L’interrogation
sur cette période prend alors une place croissante dans la
mémoire française, et particulièrement chez une génération
trop jeune pour avoir pu s’engager, alors que la conscience
de la particularité du génocide des Juifs s’impose désormais.
L’effacement des conflits entre systèmes idéologiques rivaux
à partir des années 1980 permet à la mise en relation systématique
du génocide des Juifs et de l’histoire de France de devenir
obsédante.
Le paradigme génocidaire
Avec ce remplacement progressif de la nation par le génocide
des Juifs, la positivité de la première laisse la place à
la négativité du second, devenu le symbole absolu de l’homo
homini lupus est, l’antithèse radicale de la modernité
politique. Celle-ci est donc fondée désormais non plus sur
un projet, mais sur un rejet dont les effets se manifestent
de plus en plus depuis une trentaine d’années. La législation
française est ici claire : loi de 1972 sanctionnant les opinions
racistes ; loi de 1990 pénalisant la négation des crimes contre
l’humanité. Le génocide des Juifs, par le biais du "crime
contre l’humanité", notion juridique inventée pour le
réprimer et dont il est la matrice, s’est ainsi imposé comme
le fondement d’une justice et d’une morale internationales,
bien difficilement construites cependant. Cette dimension
symbolique ou paradigmatique du génocide des Juifs se manifeste
clairement désormais dans la vie internationale, qu’il s’agisse
du Rwanda ou de l’ex-Yougoslavie.
Ce phénomène n’a pu se produire que parce que le génocide
est désormais apprécié de manière transcendante. La notion
de "crime contre l’humanité" portait en elle une
dimension morale, par sa formulation qui renvoie à l’humanité,
c’est-à-dire à une définition stable et valable universellement
dans le temps et dans l’espace de ce qu’est l’homme, qui a
tardé à jouer à plein mais s’est indéniablement imposée. Les
valeurs de la modernité tendent ainsi à se transcendantaliser,
et cette transcendantalisation à s’imposer comme norme internationale.
L’influence de la philosophie politique anglo-saxonne joue
ainsi, de même que les débats sur le totalitarisme, ou encore
la dimension messianique donnée à la démocratie libérale par
les USA, voire la France. Cette dimension désormais morale
et transcendante du génocide des Juifs, devenu le "pilier
d’un type nouveau de religion séculière"explique la résurgence
des débats, si l’on en croit l’historien Pierre Nora ("Pierre
Nora, historien, directeur de la revue Le Débat, 'Tout
concourt aujourd’hui au souvenir obsédant de Vichy'", Le Monde, 01/10/1997, p. 8).
Mais la protection internationale des minorités demeure
encore surtout un vœu pieux. Le cynisme et le réalisme des
relations internationales s’imposent, car la dimension internationale
contraint l’action. Cette contrainte, réelle pour les États,
l’est encore plus pour les intellectuels. Malgré le développement
de réseaux internationaux (colloques, revues, traductions,
etc.), l’efficacité de l’action des intellectuels dans d’autres
pays que les leurs est très restreinte, voire nulle. La seule
posture immédiatement accessible et à l’effet visible, socialement
et psychologiquement valorisante, est donc celle du prophète,
du dénonciateur public, du pétitionnaire ou du manifestant.
Ainsi, y compris au plan international, l’intellectuel n’est
plus ce qu’il était.
Minorités et victimes
L’institution du génocide des Juifs comme fondement symbolique
négatif de la vie collective suscite aussi de nouvelles affirmations
à caractère projectif. Représentant parfaitement la négation
d’une minorité, il concourt bientôt à la réaffirmation des
identités et des droits inaliénables des minorités, jusque
contre la majorité. Non seulement aucune minorité ne doit
être persécutée ou discriminée pour sa dimension minoritaire,
en raison de la potentialité mortifère de toute discrimination
ou persécution, mais même ses membres doivent bénéficier pour
ce qui fait leur caractère minoritaire des droits inaliénables
des autres citoyens et individus. Ainsi, tout groupe reconnu
comme minoritaire, quel que soit son fondement (linguistique,
biologique, sexuel), peut obtenir la validation de sa dimension
minoritaire, au nom de la non-discrimination.
Cette valorisation se produit aussi à partir de l’affirmation
de la valeur de la victime, très largement revalorisée depuis
une trentaine d’années (il n’est que de constater la place
acquise désormais par les victimes dans les procès d’assises).
Il permet en effet d’obtenir réparation pour des préjudices
subis par soi-même ou ses ancêtres, et d’accéder ainsi à l’égalité
avec ceux qui n’ont pas souffert. Sans faire jouer le rapport
de force, qui suppose une intégration sociale réelle, la proclamation
du statut de victime permet aux petits et aux humbles, à ceux
qui ne sont pas entendus, d’accéder à un statut assurant une
valorisation. Cette reconnaissance du statut s’opère par la
proclamation publique, par l’appel à l’opinion. L’affirmation
et l’exposition de sa souffrance peut susciter l’adhésion
par l’identification possible de tout un chacun à la victime,
par le biais d’une réaction psychologique immédiate qui oblitère
la réflexion critique.
Le nouvel enjeu n’étant plus les principes, mais les victimes,
la proclamation de ceux-là est remplacée par la défense de
celles-ci - le lien entre les deux peut exister bien sûr,
renforçant même l’efficacité de la présentation comme victime.
Ainsi pourrait se comprendre la tendance prophétique des intellectuels.
La proclamation des principes étant peu efficace, puisque
ces derniers sont difficiles à fonder malgré leur transcendantalisation
accrue et à faire reconnaître et appliquer, la défense des
victimes prend leur place. Mais, ne se faisant pas sur le
plan rationnel et intellectuel, seul demeure pour les défendre
le prophétisme, comme parole performatrice, proche in fine de l’auto-exposition de la victime.
Ainsi, Pie XII concentre en sa figure nombre des éléments
qui structurent aujourd’hui nos sociétés: la recomposition
du rôle de l’intellectuel à l’action peu efficace, les incertitudes
du catholicisme néo-intransigeant dans un monde qui se vit
et se veut post-chrétien au bénéfice des producteurs et diffuseurs
de sens, la dimension symbolique et fondatrice en politique
acquise par le génocide des Juifs, le rôle des minorités et
des victimes, la difficile incarnation des valeurs modernes
infondées mais transcendantalisées. Nombre de ces points relèvent
d’une recomposition des sociétés, non encore achevée, si tant
est que cela puisse l’être un jour. Aussi Pie XII focalise-t-il
les débats, et les focalisera-t-il encore longtemps sans doute,
tant que la recomposition ne sera pas achevée. En débattant
sur Pie XII, c’est donc de nous que l’on parle. Encore faudrait-il
le savoir.
Paul Airiau, Pensionnaire de la Fondation Thiers
[TOP]
Introduction
I.
ProphÈtes et prophÉtismes
II.
Les accusateurs de Pie XII
III.
Les dÉfenses catholiques
IV.
Le catholicisme dans la modernitÉ
V. L’Ère des minoritÉs?
Sources
© 2002 www.religioscope.com
Les textes peuvent être
reproduits avec indication de la source.
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