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LES TENTATIVES DE CREATION
D'UN RITE ORTHODOXE OCCIDENTAL

Esquisse historique (suite)

Le contexte du XIXe siècle

Il fallut attendre le XIXe siècle pour que la question revînt à l’ordre du jour. Le contexte historique y était plus favorable. Dans le sillage de ces commotions que représentèrent la Révolution française et les guerres napoléoniennes, on assista à « une poussée croissante en vue de l’unité spirituelle »[12], renforcée par la conscience que la montée de l’impiété constituait une menace pour tous les croyants. On put ainsi voir, en 1857, des évêques allemands prendre l’initiative d’une association en vue de prier pour l’unité entre « Grecs » et « Latins », et le baron de Haxthausen écrire au métropolite Philarète pour tenter de le convaincre de lancer en Russie une initiative semblable[13]. En Angleterre s’affirmait un intérêt croissant pour l’Eglise et pour la liturgie orthodoxes, qui allait déboucher par la suite sur des initiatives en vue d’un rapprochement. Les « apôtres » de l’Eglise « catholique apostolique » (le mouvement « irvingien »), né dans l’Angleterre des années 1830, se livrèrent à un travail liturgique considérable fondé sur une étude des différentes traditions existantes et élaborèrent un rite eucharistique « de forme romaine, de langage anglican et d’ethos oriental — y compris un certain nombre d’emprunts directs aux liturgies orientales »[14].

Le mouvement vieux-catholique, qui naquit en réaction à Vatican I, affirma dès le Congrès de Munich de 1871 aspirer à rétablir l’union avec « l’Eglise grecque »[15] et le rite eucharistique publié en 1880 par l’évêque Eduard Herzog (Suisse) intégra l’épiclèse, mais en la plaçant avant les paroles de l’institution[16]; pour des raisons à la fois nationales et chrétiennes, le général Alexandre Kiréeff (1832-1910) consacra près de quarante ans d’efforts au rapprochement entre l’Eglise orthodoxe et les vieux-catholiques, voyant dans ceux-ci l’incarnation d’une « Eglise-soeur orthodoxe occidentale » avec laquelle n’existait pas de différence dogmatique et dont il considérait la hiérarchie comme valide[17].

Il y avait aussi une ouverture plus grande aux démarches occidentales de la part de l’Eglise russe, d’habitude la principale interlocutrice à cette époque[18]; les rapports du procureur du Saint-Synode montrent l’attention portée aux manifestations de sympathie pour les traditions liturgiques orthodoxes dans l’Eglise anglicane (on notait que, outre des traductions de textes liturgiques, plusieurs paroisses anglicanes commençaient « à introduire graduellement notre chant liturgique »)[19] et le souci de faciliter aux non-orthodoxes les moyens de se rapprocher de l’Eglise, aussi bien sur le territoire même de la Russie qu’en dehors[20]. Enfin, on n’oubliera pas les cas de conversion à l’Eglise orthodoxe en Occident au XIXe siècle ; celui du Père Wladimir Guettée (1816-1892) est l’un des plus connus[21], mais il y en eut d’autres.

Un pionnier du rite occidental : J.J. Overbeck

Parmi ces convertis, une figure se détache, qui fit de la question du rite occidental un fil conducteur de toute sa vie dans l’Eglise orthodoxe : Julian Joseph Overbeck (1821-1905), d’origine allemande, ordonné prêtre catholique en 1845, passé au protestantisme en 1857 et installé dès cette année-là en Angleterre, où il se consacra à l’édition de manuscrits syriaques (notamment des textes de saint Ephrem le Syrien), puis reçu officiellement dans l’Eglise orthodoxe à Londres en 1869[22]. Détail révélateur : il aurait déjà voulu faire ce pas dès 1865 et date lui-même de cette époque sa rencontre décisive avec la tradition orthodoxe, mais, selon certaines sources, il aurait d’abord voulu obtenir du Saint Synode de l’Eglise russe la reconnaissance de son plan d’Eglise orthodoxe occidentale, ce qui l’aurait conduit à différer sa décision formelle[23].

De sa conversion jusqu’à sa mort, il resta d’une fidélité indéfectible — malgré les déceptions éprouvées par rapport à la réalisation de certains projets. Son ecclésiologie refuse toute « théorie des branches » :

« L’Eglise orthodoxe est incontestablement et sans contredit l’Eglise de la chrétienté indivise, car elle repose sur les sept synodes œcuméniques (...). Aussi vrai que l’Eglise de la chrétienté indivise était seule et unique l’authentique Eglise catholique, à l’exclusion de toute autre, l’Eglise orthodoxe est également seule et unique l’authentique Eglise catholique, à l’exclusion de toute autre.

« Ni l’Eglise romaine ni les confessions protestantes (auxquelles appartient aussi l’Eglise anglicane) ne peuvent donc prétendre être l’Eglise catholique ou des parties de celle-ci. Elles ne sont rien d’autre que des hétérodoxes et se trouvent en dehors de l’Eglise. »[24]

C’est cette logique même qui justifie aux yeux d’Overbeck le rétablissement d’une Eglise orthodoxe de rite occidental : bien que les notions d’« Eglise d’Orient » et d’« Eglise orthodoxe » se recoupent provisoirement, elles ne sont nullement identiques ou synonymes. Il refuse toute idée d’« orientalisation » de convertis occidentaux et se montre très critique à l’égard de l’initiative d’un autre converti, Timothy (Stephen) Hatherly (1827-1905), qui s’efforçait de créer un paroisse orthodoxe de rite byzantin pour des Britanniques. Le plan d’Overbeck pour restaurer l’Eglise orthodoxe d’Occident était tout autre :

« Comment pouvons-nous transformer l’actuelle Eglise occidentale hétérodoxe en une Eglise orthodoxe et ainsi la rendre pareille, dans son essence, à celle d’avant le schisme ? – Eloigne tout ce qu’il y a d’hétérodoxe de l’enseignement catholique romain et des livres d’Eglise catholiques romains, et tu auras, dans son essence, l’Eglise occidentale catholique orthodoxe d’avant le schisme. »[25]

L’idée d’Overbeck était donc de mener un travail d’épuration des rites occidentaux existants : nous allons voir cette idée réapparaître à plusieurs reprises par la suite. Dans son enthousiasme et son élan, Overbeck, fraîchement reçu dans l’Eglise orthodoxe, ne jugeait pas nécessaire de se livrer d’abord à une révision complète des textes liturgiques pour amorcer la fondation d’une communauté orthodoxe de rite occidental : il assurait ses interlocuteurs russes qu’il ne faudrait pas plus de deux mois ! En effet, une fois révisé l’Ordo Missae (travail auquel Overbeck s’était bien entendu déjà livré), il suffirait de revoir progressivement les parties mobiles au fil de l’année liturgique ; quant à l’administration des autres sacrements, elle pourrait provisoirement se faire selon le rite oriental. Overbeck soulignait l’intérêt pastoral de cette démarche : à son avis, des paroisses utilisant la langue locale, mais de rite oriental, ne rassembleraient jamais qu’une poignée de convertis, « tandis que des milliers afflueraient à l’Eglise orthodoxe occidentale, parce qu’elle correspond plus à leur être et à leur nature occidentale »[26]. Sa « Liturgie de la messe catholique-orthodoxe occidentale », publiée en latin et en anglais à Londres vers 1871[27], suit pour l’essentiel le rite romain, mais en y ajoutant l’épiclèse sur le modèle byzantin.

Overbeck rêvait du jour où chaque nationalité aurait son Eglise catholique orthodoxe nationale, comme dans les pays d’Orient, sur la fondation d’une doctrine catholique commune et des saints canons[28]. Un moment, il crut que le vieux-catholicisme allait permettre la réalisation de ces espoirs et pensa discerner dans cette réaction face aux abus romains un mouvement d’une importance historique destinée à dépasser celle de la Réforme protestante[29]; il n’ignorait cependant pas les hésitations des vieux-catholiques à faire le pas décisif[30]. Quelques années plus tard, Overbeck avait perdu toutes ses illusions sur le potentiel offert par le mouvement vieux-catholique, qui avait infligé un retard (fatal) à la réalisation de ses propres plans et dont il dénonça dès lors la tendance à l’indifférentisme et à la sous-estimation des différences dogmatiques[31]; loin d’accepter sans réserves tous les dogmes de l’Eglise orthodoxe, les vieux-catholiques s’étaient malheureusement rapprochés de la théorie anglicane des « branches de l’Eglise » : plutôt que de suivre les conseils d’Overbeck qui suggérait de les laisser hors du jeu, les vieux-catholiques avaient voulu inclure les anglicans dans leurs discussions à côté des orthodoxes, ce qui conduisait le vieux-catholicisme à s’assimiler de plus en plus à l’anglicanisme[32].

Face à cet échec, Overbeck se voyait contraint de poursuivre son combat solitaire pour la création d’une Eglise orthodoxe de rite occidental, sur la base d’une pétition qu’il avait rédigée en 1867 et transmise, munie de plusieurs dizaines de signatures, au Saint Synode de l’Eglise russe en septembre 1869 : « Nous sommes des Occidentaux et devons rester des Occidentaux. »[33] Overbeck ne manquait pas de souligner au passage la loyauté des pétitionnaires, qui n’avaient jamais tenu de services religieux séparés, mais toujours participé à ceux de paroisses grecques ou russes dans l’espoir qu’on finirait par répondre à leur attente ; mais les années passaient et les rangs se clairsemaient[34].

Les autorités de l’Eglise russe s’intéressèrent sérieusement au plan d’Overbeck, qui jouissait d’une réelle estime ; mais, pour toute une série de raisons, notamment les perspectives manifestement peu prometteuses et les résistances très fortes du côté de l’Eglise de Grèce, le Saint Synode finit par décider d’abandonner définitivement le projet en 1884. Pourtant, comme le souligne Florovsky, « la question soulevée par Overbeck était pertinente »[35]. Sa position dérangeait cependant ceux qui rêvaient d’un « rapprochement entre Eglises » : cet élément doit souvent être pris en compte pour interpréter correctement l’arrière-plan des réactions qui ont par la suite accompagné les autres tentatives de création de communautés orthodoxes de rite occidental.

[12] Georges Florovsky, « Russian Orthodox Ecumenism in the Nineteenth Century », in Collected Works of Georges Florovsky, vol. 14, Vaduz, Büchervertriebsanstalt, 1989, pp. 110-163 (p. 110).

[13] Cf. « Une correspondance entre le le baron de Haxthausen et André Mouravieff », in Istina, juillet-septembre 1969, pp. 342-369 ; Paul Pierling, Le Prince Gagarine et ses amis, 1814-1882, Paris, Beauchesne, 1996, chap. 10.

[14] Columba Graham Flegg, « Gathered Under Apostles ». A Study of the Catholic Apostolic Church, Oxford, Clarendon Press, 1992, p. 272.

[15] Urs Küry, Die altkatholische Kirche, 2e éd., Stuttgart, Evangelisches Verlagswerk, 1978, pp. 111-116.

[16] Petrus Maan, « The Old Catholic Liturgies », in Gordon Huelin (dir.), Old Catholics and Anglicans, 1931-1981, Oxford, Oxford University Press, 1983, pp. 86-95 (pp. 87-88).

[17] Olga Novikoff, Le Général Alexandre Kiréeff et l’ancien-catholicisme, nouvelle éd. augmentée, Berne, Librairie Staempfli, 1914.

[18] Nicolas Zernov, The Church of the Eastern Christians, London, Society for Promoting Christian Knowledge, 1942, p. 83.

[19] Mémoire présenté à l’Empereur par le Procureur général du Saint-Synode, le Comte D. Tolstoy, sur l’activité de l’administration ecclésiastique orthodoxe depuis juin 1865 jusqu’à janvier 1866, Paris, Au Bureau de l’Union chrétienne, 1867, p. 5.

[20] Ibid., pp. 23-24.

[21] Cf. Jean-Paul Besse, Un précurseur, Wladimir Guettée, du Gallicanisme à l’Orthodoxie, Lavardac, Monastère Orthodoxe Saint-Michel, 1992.

[22] Wilhlem Kahle, Westliche Orthodoxie. Leben und Ziele Julian Joseph Overbecks, Leiden / Köln, E.J. Brill, 1968.

[23] Ibid., p. 21.

[24] J.J. Overbeck, Die Providentielle Stellung des Orthodoxen Russland und sein Beruf zur Wiederherstellung der rechtgläubigen katholischen Kirche des Abendlands, Halle, 1869, pp. 50-51.

[25] Ibid., p. 52.

[26] Ibid., pp. 59-60.

[27] On en trouve la reproduction intégrale dans l’étude de G.H. Thomann, The Western Rite in Orthodoxy : Union and Reunion Schemes of Western and Eastern Churches with Eastern Orthodoxy – A Brief Historical Outline, 3e éd., Nürnberg, chez l’auteur, 1995, pp. 51-74.

[28] J.J. Overbeck, Catholic Orthodoxy and Anglo-Catholicism. A Word about the Intercommunion between the English and the Orthodox Churches, London, Trübner, 1866, pp. 1-2.

[29] J.J. Overbeck, Die Wiedervereinigung der morgen- und abendländischen Kirche. Ein Rückblick auf der Münchener Altkatholiken-Congress, und ein Vorblick auf die zu lösende Aufgabe. Offener Brief an den Grafen Dimitry Tolstoy, Halle, 1873, p. 3.

[30] Ibid., p. 22.

[31] J.J. Overbeck, Die Bonner Unions-Conferenzen, oder Altkatholicismus und Anglikanismus in ihrem Verhältniss zur Orthodoxie. Eine Appellation an die Patriarchen und Heiligen Synoden der orthodox-katholischen Kirche, Halle, 1876, p. 1.

[32] Ibid., pp. 106-107.

[33] Ibid., p. 112.

[34] Ibid., p. 117.

[35] Florovsky, op. cit., p. 134.

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