www.religion.info : Religioscope
Search
News.Conferences.Archives.FAQ.Site Map.Mailing List.Contact
English HomeFrançais: Accueil
Conférences.Archives.FAQ.Plan.Liste de Diffusion.Liens.Contact

archives

LES TENTATIVES DE CREATION
D'UN RITE ORTHODOXE OCCIDENTAL

Esquisse historique (suite)

Recréer une liturgie d’avant le schisme ?
L’Eglise catholique orthodoxe de France

Jusqu’à ce point, nous avons prêté attention à des tentative d’épuration d’un rite romain ou anglican. L’allusion faite ci-dessus au rite celtique indique une autre voie possible et effectivement suivie par certains partisans d’un rite orthodoxe occidental : essayer de renouer directement, par-delà les siècles, avec l’héritage orthodoxe pré-schismatique. Guettée s’était déjà livré à un essai de restauration d’une liturgie gallicane, qui aurait été célébrée en 1875 à l’Académie de théologie de Saint-Petersbourg (sans que cette initiative ait eu une suite), et c’est en France qu’est née la tentative la plus connue et la plus importante, dans le cadre de l’Eglise catholique orthodoxe de France (ECOF).

Nous ne voulons pas refaire son histoire, qui a été relatée à plusieurs reprises[52], mais il est nécessaire de rappeler quelques étapes de cette aventure liturgique et ecclésiale. La naissance de l’ECOF résulta de la conjonction de deux courants : d’une part, un groupe de catholiques français dissidents à la recherche d’un enracinement ; d’autre part, la volonté de quelques Russes de faire renaître la tradition orthodoxe en Occident.

Le premier courant était rassemblé autour d’Irénée (Louis-Charles) Winnaert (1880-1937)[53], prêtre catholique qui quitta l’Eglise romaine dans le sillage de la crise moderniste et, après avoir desservi passagèrement quelques autres communautés, créa une petite Eglise catholique indépendante, mais souffrait de son isolement.

Le second était la Confrérie Saint-Photius, fondée en 1925 par huit jeunes Russes de l’émigration qui, loin de se replier sur leur exil, voulurent en faire l’occasion de proclamer l’universalité de l’Eglise orthodoxe et d’affirmer que « chaque peuple, chaque nation a son droit personnel dans l’Eglise orthodoxe, sa constitution canonique autocéphale, la sauvegarde de ses coutumes, ses rites, sa langue liturgique » ; dans cet esprit, la Confrérie mit sur pied dès sa première année d’existence une « commission pour la France » qui envisagea la question de la liturgie occidentale dans ses différentes formes[54].

Mgr Winnaert et des représentants de la Confrérie Saint-Photius entrèrent en relation en 1927. Il s’ensuivit une série de contacts avec des hiérarques orthodoxes, avec l’appui de la Confrérie Saint-Photius, qui finirent par déboucher sur le décret du métropolite Serge de Moscou du 16 juin 1936 acceptant de recevoir la petite communauté et l’autorisant à conserver le rite occidental (c’est-à-dire un rite romain modifié) ; « toutefois, les textes des offices devront être expurgés au fur et à mesure des expressions et pensées qui seraient inadmissibles pour l’Orthodoxie », précise l’article 4 du décret. Quant à l’article 9, il indique que « les paroisses réunies à l’Eglise orthodoxe, se servant du rite occidental, seront désignées comme ‘Eglise orthodoxe occidentale’ ». Le clergé portera des vêtements liturgiques occidentaux, mais pourra revêtir les ornements orientaux en cas de participation aux offices orthodoxes du rite oriental.

La petite communauté fut reçue dans l’Eglise orthodoxe en 1937, alors que Mgr Winnaert était déjà gravement malade. Il mourut peu après, non sans avoir demandé l’ordination sacerdotale d’un des membres de la Confrérie Saint-Photius, Eugraph Kovalevsky (1905-1970), pour assurer l’avenir de l’« Eglise orthodoxe occidentale » (qui prit quelques années plus tard le nom d’Eglise orthodoxe de France). Eugraph Kovalevsky devint par la suite (en 1964) évêque sous le nom de Jean de Saint-Denis. Dans la ligne des aspirations qui s’étaient déjà manifestées au sein de la Conférie Saint-Photius, il se livra à une recherche liturgique pour essayer de renouer avec les rites occidentaux antérieurs au schisme et célébra pour la première fois en mai 1945 à Paris la « liturgie selon l’ancien rite des Gaules ».

Dès avant la guerre, une rupture s’était cependant produite dans le groupe de rite occidental naissant. Le Père Lucien Chambault (1899-1965, plus tard devenu moine sous le nom de Denis), recteur de la paroisse laissée par Mgr Winnaert, entra en conflit avec le Père Eugraph Kovalevsky ; il entendait notamment s’en tenir à un rite romain révisé. Il fonda par la suite à Paris un prieuré orthodoxe d’inspiration bénédictine, qui avait des fidèles (d’autant plus que le Père Denis avait acquis une réputation de guérisseur et d’exorciste qui lui amenait de nombreux visiteurs ![55]), mais ne parvint jamais à conserver de façon stable les moines qui venaient y vivre ; la paroisse de rite occidental ne survécut pas plus de deux ans après le décès du Père Denis. Selon les observations de l’archimandrite Barnabas (Burton), qui passa deux années comme novice dans cette communauté (1960-1962), le rite eucharistique occidental qui y était célébré « ressemblait extérieurement à une messe catholique en français et beaucoup de catholiques venaient à la chapelle pour cette raison »[56].

Il en alla tout autrement de l’expérience menée par Eugraph Kovalevsky, qui se poursuit aujourd’hui, en dépit des nombreux soubresauts qui ont marqué son existence : rupture avec le Patriarcat de Moscou en 1953, bref passage dans l’Exarchat russe du Patriarcat de Constantinople en 1953-1954, suivi d’une traversée du désert de plusieurs années hors de toute obédience canonique et sans évêque, puis rattachement à l’Eglise russe hors-frontières en 1959, suivi d’une rupture en 1966 et d’une nouvelle période d’existence indépendante, débouchant sur la réception de l’ECOF dans l’obédience du Patriarcat de Roumanie en 1972 et la consécration d’un nouvel évêque, le Père Gilles Bertrand-Hardy, sous le nom de Germain de Saint-Denis, pour succéder au premier évêque défunt, et enfin rupture avec Bucarest en 1993, qui conduit une nouvelle fois l’ECOF à se trouver en dehors de tout cadre canonique à l’heure où sont rédigées ces lignes. En outre, pour de graves motifs, un grand nombre de clercs de l’ECOF ont estimé n’avoir d’autre choix que de quitter leur évêque ces dernières années, et la question de leur insertion future n’est, à notre connaissance, pas encore résolue à l’heure où nous révisons ce texte (mai 2002).

Nous n’entrerons pas ici dans une discussion sur les raisons qui ont conduit à ces ruptures successives, évoquées dans toute une littérature de caractère souvent polémique ; qu’il suffise de préciser que la cause principale ne paraît pas tant être le choix du rite occidental en lui-même que diverses questions disciplinaires et d’autres problèmes qu’il n’y a pas lieu d’évoquer ici.

L’entreprise de recréation d’un rite occidental en France n’attira donc pas seulement des Occidentaux convertis, mais suscita l’intérêt de milieux de l’émigration russe qui avaient le sentiment que leur exil devait aussi être l’occasion d’apporter quelque chose à l’Occident.

Le Père Eugraph n’était d’ailleurs pas le seul à se consacrer à de telles entreprises durant ces années-là ; évêque du Patriarcat de Moscou en France, Mgr Alexis van der Mensbrugghe, qui avait activement collaboré aux travaux liturgiques de l’Eglise orthodoxe de France avant de s’éloigner de celle-ci, publia sa restauration du rite occidental — non seulement le rite gallican, mais également le rite italique pré-célestinien (la tradition rituelle occidentale comprenant ces deux variantes fondamentales : gallicane et italique), car, « en toute probité historique, le rite gallican, quoique plus archaïque tant par son fond rituel premier que dans son type d’euchologie, ne peut être imposé à l’Italie »[57]. Mgr Alexis van der Mensbrugghe célébra lui-même cette liturgie dans des paroisses italiennes, revêtu d’ornements occidentaux, mais rien ne semble avoir subsisté de ces efforts.

L’œuvre liturgique accomplie a porté sur l’ensemble des offices, et pas seulement sur le rite eucharistiques[58]. Le Père Eugraph baptisa la liturgie selon l’ancien rite des Gaules « Liturgie selon saint Germain de Paris », car les lettres de cet évêque du VIe siècle, découvertes au XVIIIe siècle, représentent un document précieux pour la connaissance de l’ancien rite des Gaules[59]. Bien sûr, « la liturgie de rite gallican célébrée en France au cours du premier millénaire et supplantée par la liturgie romaine après la réforme de Charlemagne n’est (...) point parvenue jusqu’à nous sous forme d’un texte complet. »[60] Dans le travail de restauration entrepris, les textes occidentaux ont été enrichis de certains apports d’origine orientale[61]; les partisans de l’ECOF estiment que cela ne saurait en aucun cas constituer une manifestation d’éclectisme (l’ECOF a été accusée à plusieurs reprises de se livrer de fait à une « création liturgique »), mais qu’il s’agit d’une légitime compénétration des rites. C’est dans un langage poétique que le Père Eugraph décrivait la méthode utilisée pour faire entrer dans les Matines pascales la joie de ce jour, si marquée dans les célébrations orthodoxes:

« Les Matines pascales dans nos églises suivent fidèlement le structure sobre et retenue du rite latin avec ses trois nocturnes. Mais, semblable aux trois pétales d’une fleur pensivement repliée sur elle-même, sous l’action de la joie du Printemps éternel de la Résurrection et comme frappés des rayons du soleil, ces trois nocturnes latins éclatent, s’épanouissent et donnent l’hospitalité aux abeilles divinement inspirées, aux hymnes de Byzance. »[62]

En dehors de la manifeste portée symbolique d’une telle initiative, pourquoi la décision de restaurer un rite plutôt que de choisir le rite byzantin ou le rite romain orthodoxisé ? Les membres de l’ECOF répondent que le premier « n’a jamais été célébré comme rite local organique en Europe occidentale » et représenterait donc « une introduction étrangère sans racines » ; quant au second, il se présente sous une forme fixée par le concile de Trente et modifiée par des réformes successives de souverains pontifes, et l’adopter aurait amené à tomber « dans une réplique de l’uniatisme »[63]. Pour ce qui est des accusations de « reconstitution archéologique », l’ECOF réplique qu’il s’agit plutôt « de la résurgence d’une tradition latente de l’Eglise indivise qui, à partir des premiers évêques de la Gaule et à travers certains courants liturgiques (monastiques et autres), a été providentiellement fécondée par la rencontre avec la tradition orthodoxe » :

« Pratiquement il s’agit d’insuffler à nouveau aux structures liturgiques nées sur le sol français et pouvant actuellement être parfaitement rétablies scientifiquement, la richesse des textes du rite byzantin et de certains textes gallicans retrouvés (...). C’est là une démarche indispensable et naturelle pour une Eglise autochtone. »[64]

[52] En particulier (d’un point de vue favorable à l’ECOF, mais abondamment documenté) le livre de Maxime Kovalevsky, Orthodoxie et Occident. Renaissance d’une Eglise locale. L’Eglise orthodoxe de France, Paris, Carbonnel, 1990.

[53] Vincent Bourne (pseudonyme d’Yvonne Winnaert), La Queste de Vérité d’Irénée Winnaert, Genève, Labor et Fides, 1966.

[54] Sur la Confrérie Saint-Photius, cf. Vincent Bourne, La Divine Contradiction. L’avenir catholique orthodoxe de la France, Paris, Librairie des Cinq Continents, 1975, chap. 7.

[55] Archimandrite Barnabas, Strange Pilgrimage, Welshpool, Stylite Publishing, 1985, pp. 45-47.

[56] Ibid., p. 55.

[57] Missel ou Livre de la Synaxe liturgique approuvé et autorisé pour les églises orthodoxes de rit occidental relevant du Patriarcat de Moscou, Paris, Contacts, 1962, p. 88.

[58] Cf. Vincent Bourne, La Divine Contradiction. Le chant et la lutte de l’Orthodoxie, Paris, Ed. Présence Orthodoxe, 1978, pp. 495-504.

[59] Texte latin et traduction française de ces lettres in Présence orthodoxe, N° 34-35, 3e et 4e trimestres 1976, pp. 17-37.

[60] Mgr Jean de Saint-Denis, « Etude critique des lettres de saint Germain de Paris », in Présence orthodoxe, N° 20-21, 4e trimestre 1972 et 1er trimestre 1973, pp. 19-30.

[61] Pour une récapitulation des emprunts au rite byzantin, cf. Présence orthodoxe, N° 36, 1er trimestre 1977, pp. 82-90.

[62] Ibid., p. 75.

[63] M. Kovalevsky, Orthodoxie et Occident, pp. 107-108.

[64] Maxime Kovalevsky, Retrouver la Source oubliée. Paroles sur la liturgie d’un homme qui chante Dieu, Paris, Ed. Présence Orthodoxe, 1984, pp. 29-30

© 2002 www.religioscope.com

Les textes peuvent être reproduits avec indication de la source.
Permission granted to use the article, providing acknowledgment is given.



English: Home
Articles
Interviews
Documents

Francais: Accueil
Articles
Entretiens
Documents