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RELIGIONS,
SPIRITUALITÉS ET SOCIÉTÉS
AU XXIe SIÈCLE:
PERSPECTIVES POUR LA SÉCURITÉ
A L'HORIZON 2025
Jean-François
Mayer - Mai 2002
Les
grandes lignes du texte que l’on trouvera ci-dessous avaient
été présentées à l’occasion d’un colloque organisé à Paris
le 13 octobre 2000 sous les auspices de l’IHEDN (Institut
de Hautes Etudes de la Défense Nationale). A la demande des
organisateurs, l’auteur s’était livré à un essai de prospective.
Au moment de mettre ce travail en ligne, nous avons longuement
hésité : fallait-il le livrer tel quel, dans sa version
finale révisée en novembre 2000, plus de 18 mois après sa
rédaction ? C’est le choix que nous avons finalement
fait : une étude prospective doit pouvoir résister à
l’épreuve du temps. Il est d’autant plus intéressant de la
relire maintenant, après le tournant du 11 septembre 2001
et à la lumière de l’évolution de facteurs évoqués dans ces
pages.
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La
politique de sécurité ne saurait faire l’économie d’une analyse
et d’une réflexion sur les facteurs religieux. L’actualité
récente nous en a encore fourni des exemples. La visite d’Ariel
Sharon sur le Mont du Temple a été perçue comme une provocation
qui a mis la Palestine en ébullition : le site sacré
est investi d’une valeur symbolique qui confère à l’acte une
dimension différente de celle qu’aurait eue une incursion
dans un village palestinien[1]. L’intrusion dans l’espace sacré a provoqué les
troubles considérés comme les plus graves depuis 1948 dans
la population arabe israélienne[2]. Même si ce n’est
pas un conflit religieux, des symboles religieux y occupent
une place cruciale. A des milliers de kilomètres de là, le
pouvoir chinois – qui a pourtant une longue expérience de
contrôle de mouvements dissidents – semble ne pas savoir comment
faire pour empêcher les manifestants du mouvement spirituel
Falun Gong de protester contre la répression qui leur est
infligée et donne l’impression de se sentir menacé par ces
pacifiques protestations[3];
et, sur un autre front, il s’indigne de la canonisation par
l’Eglise catholique romaine de martyrs chinois pourtant bien
antérieurs à l’avènement du communisme, y voyant une fois
de plus une suspecte intention d’ingérence[4].
Ailleurs, que ce soit aux Moluques ou dans les Balkans, des
groupes en conflit font appel à leurs appartenances religieuses
respectives, agitées comme autant d’étendards identitaires.
Alors que le XXe siècle avait commencé, dans bien
des milieux intellectuels, avec la conviction que le rationalisme
conduirait bientôt les religions à n’être – au mieux - que
des survivances fokloriques ou de pittoresques reliques du
passé, peu de penseurs se risqueraient aujourd’hui à prédire
que le XXIe siècle verra l’extinction ou la marginalisation
des religions : ce sont plutôt certaines idéologies séculières,
hier rassembleuses de foules, qui se trouvent en passe de
connaître le sort des dinosaures. Peter Berger, professeur
à l’Université de Boston et spécialiste mondialement connu
en sociologie des religions, conclut que la théorie de la
sécularisation s’est trompée et annonce rien moins que la
« désécularisation du monde »[5].
Bien
entendu, ces déclarations percutantes doivent être prises
avec prudence et nuances. L’évolution des religions dans le
monde ne suit pas un sens unique, elle ne se résume pas à
des formules-chocs, et Peter Berger doit d’ailleurs concéder
que sa thèse souffre quelques exceptions, à commencer par
la situation en Europe occidentale[6].
Les considérations sur le rôle de la religion dans le monde
moderne ont souvent eu tendance à se réduire à des slogans
simplificateurs. En réalité, nous observons des évolutions contradictoires et simultanées, y compris au sein des
mêmes sociétés : sécularisation et activisme religieux
peuvent fort bien se développer parallèlement. Selon des modalités
changeantes, le facteur religieux est tout simplement une
constante de la vie sociale, avec une influence variable.
Une
autre erreur serait de croire les religions immuables. Si
elles ont un petit parfum d’éternité, elles sont aussi en
constante transformation, même celles - comme l’hindouisme
- dont l’antiquité pourrait donner l’illusion de la permanence.
Non seulement les religions changent, mais leur statut dans
les sociétés a changé – pas seulement en Occident d’ailleurs :
tous ceux qui étudient les « fondamentalismes »
savent qu’il s’agit de phénomènes bel et bien modernes, malgré
les prétentions de retour à un passé mythique. Même les croyants
qui affirment haut et fort leur attachement à des formes très
traditionnelles de religion ne croient probablement plus exactement
comme leurs ancêtres. Dans certains organes de presse américains,
le lecteur découvre parfois l’annonce publicitaire d’un groupe
catholique intégriste qui invite les fidèles éloignés de tout
lieu de culte de rite traditionnel à assister la messe tridentine…
sur Internet, où elle est accessible 24 heures sur 24 ![7]
La revendication de la tradition s’accorde parfois
de façon surprenante avec les techniques de pointe. Le contexte
dans lequel vivent les religions s’est transformé. La sécularisation,
les mutations sociales et les innovations technologiques entraînent
des conséquences que nous ne mesurons souvent qu’après coup.
Et la mondialisation se joue dans le domaine religieux aussi.
Décrire l’avenir possible des religions et de leur influence
sur la sécurité internationale signifie donc prêter attention
à ces transformations en cours ou émergentes. En outre, pour
compliquer un peu les choses, il ne suffit pas toujours de
prolonger une courbe actuelle pour obtenir un aperçu vraisemblable
d’une situation future.
Surtout
depuis la fin de la guerre froide, nous avons conscience que
nos possibilités prédictives dans le domaine stratégique à
long terme sont limitées. Il est téméraire de vouloir décrire
l’état et l’influence des religions dans le monde à l’horizon
2025. Certaines des lignes tracées ici se révéleront peut-être
moins droites que nous ne l’imaginons aujourd’hui. L’entreprise
est hasardeuse, mais pourtant stimulante[8].
Afin d’ébaucher brièvement quelques-unes des perspectives
qui paraissent les plus vraisemblables, je procéderai sous
forme de thèses, ce qui aura l’avantage de la concision.
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Dans
un contexte marqué par la mondialisation et la rapidité des
communications, les religions vivront de moins en moins dans
des sphères autonomes et l’interpénétration des croyances s’accentuera
probablement. Cela débouchera sur des attitudes de relativisme
ou de syncrétisme, mais aussi sur des tensions.
Je
cite souvent une petite anecdote qui illustre les conséquences
de la facilité et de la rapidité des communications. Il y
a quelques années, au Mont Abu, au Rajasthan, un habitant
du lieu me proposa de m’emmener voir un ermite dans une grotte.
Au petit matin, nous nous mîmes donc en route dans un magnifique
paysage de montagne. Après une petite heure de marche, nous
atteignîmes la grotte du saint homme. J’eus alors la surprise
de voir apparaître un jeune Québécois, qui nous expliqua fort
aimablement que l’ermite, dont il gardait l’habitation troglodyte,
ne pourrait malheureusement pas nous recevoir, car il s’était
absenté pour une quinzaine de jours afin d’aller rendre visite
à des disciples… en Autriche !
Cette
situation sans précédent a plusieurs conséquences. Tout d’abord,
il est difficile de porter sur les autres religions le même
regard que dans le passé : il ne s’agit plus simplement
de phénomènes exotiques, car elles sont présentes au coin
de la rue. Même parmi les religions ethniques ou nationales,
rares sont celles qui, aujourd’hui, n’ont pas une dimension
internationale. Même les zoroastriens, qui n’admettent en
principe pas de convertis dans leurs rangs[9],
comptent parmi leurs 130 000 fidèles, outre 80 000
âmes en Inde et 25 000 en Iran, 15 000 croyants
en Amérique du Nord et d’autres répartis dans plusieurs pays.
L’hindouisme, dans sa diversité, compte une diaspora estimée
à quelque 15 millions d’âmes au début des années 1990[10],
certainement appelée à croître rapidement, pour des raisons
tant démographiques qu’économiques. On commence à voir apparaître,
dans des pays occidentaux, des temples hindous bâtis dans
le style traditionnel ; si certains milieux hindous continuent
à refuser les conversions, d’autres n’ont pas ces réticences,
en particulier les nombreux mouvements néo-hindous apparus
dès le 19e siècle et qui ont choisi la voie d’une
universalisation de l’hindouisme, d’ailleurs en bonne partie
en réponse au prosélytisme musulman et chrétien, qui les plaçait
face à des questions épineuses[11].
Le phénomène de diaspora est évidemment bien connu (et nullement
récent !) en ce qui concerne le judaïsme, qui n’a par
ailleurs jamais entièrement fermé la porte à des conversions[12].
Tout
cela ne va pas nécessairement déboucher sur de nouvelles grandes
compositions syncrétiques, mais aura certainement d’autres
conséquences : a) de moins en moins de fidèles des
grandes Eglises se montreront prêts à accepter des positions
exclusivistes (comme l’illustrent les réactions au récent
document romain Dominus Jesus), des attitudes relativistes
seront de plus en plus répandues, puisant des éléments issus
d’autres croyances ; b) les traditions religieuses
nouvellement importées en Occident vont également connaître
des adaptations, à la fois au sein de leurs communautés d’origine
et par suite de l’adhésion de convertis occidentaux [13] .Le
malaxage croissant entre traditions différentes ne sera pas
simplement une grande et joyeuse fête multiculturelle :
il entraînera des tensions au sein des communautés concernées
et dans leur voisinage. Comme l’a fait remarquer un sociologue
allemand, la réalité actuelle est celle d’un pluralisme limité,
les sociétés occidentales ne sont pas (encore ?) devenues
des sociétés multireligieuses et leurs valeurs fondamentales
restent liées dans une certaine mesure à la tradition chrétienne[14]. Il se peut que cela change, mais une telle transition
entraînerait inévitablement des réactions et situations conflictuelles,
qui ne resteraient pas sans conséquences du point de vue de
la sécurité.
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*
En
contradiction avec la tendance générale au mélange des religions
et des croyances, certaines zones du globe demeureront relativement
homogènes ou connaîtront même une homogénéisation religieuse
croisssante.
Ce
n’est pas demain, bien sûr, que les missionnaires de toutes
croyances iront frapper aux portes des moines du Mont Athos
ou des dignitaires du Vatican ! Mais, en dehors même
de ces petites enclaves monoreligieuses atypiques, d’autres
zones du globe paraissent destinées à être relativement préservées
du pluralisme religieux pour une durée encore indéterminée.
A voir le traitement réservé aux non musulmans en Arabie saoudite,
je doute fort – sauf bouleversement complet – qu’on y voie
s’élever demain des églises ou des temples de religions non
musulmanes ! Non seulement une partie du monde musulman
paraît destinée à demeurer pratiquement monoreligieuse dans
les années à venir (malgré l’impact potentiel des moyens de
communication modernes), mais l’homogénéisation religieuse
de certaines zones du globe s’est en fait – et paradoxalement
– renforcée au cours du XXe siècle. Que l’on songe
par exemple à la Turquie, qui comptait une substantielle population
chrétienne avant 1920, réduite aujourd’hui à peu de chose.
La diminution de la population chrétienne dans plusieurs pays
du Proche-Orient est également une réalité. Quant aux Balkans,
les conflits des dernières années ont eux aussi entraîné une
certaine homogénéisation religieuse de plusieurs zones.
Cela
a-t-il des implications pour la sécurité ? Certainement.
La coexistence de groupes religieux différents présente certes
des risques de frictions, mais elle comporte aussi des avantages :
lorsque le croyant d’une autre religion est le voisin, il
y a quelque chance que cette religion prenne ainsi un visage
humain et ne soit pas simplement une entité anonyme. L’homogénéisation
religieuse de certaines zones risque de contribuer, si des
mouvements religieux activistes s’y développent parallèlement,
à une vision très réductrice et simplificatrice d’autres religions
ou d’autres sphères culturelles.
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Dans
un paysage religieux marqué par un éclatement sans précédent
et par la possibilité d’accès à un nombre pratiquement illimité
de voies spirituelles, il est peu probable qu’une nouvelle grande
religion mondiale soit en mesure d’émerger ou de s’affirmer
au cours des vingt-cinq années à venir.
En
raison de la facilité des communications et de la possibilité
(en tout cas théorique) pour une nouvelle religion d’acquérir
instantanément une audience mondiale – situation sans précédent
- , nous pourrions imaginer que se lèvera demain une foi nouvelle
qui se répandra comme un traînée de poudre et s’implantera
plus rapidement encore que l’islam à ses débuts pour devenir
une nouvelle grande religion mondiale, à côté de prédécesseurs
à l’existence déjà séculaire. Un tel scénario serait excitant
pour l’historien des religions et représenterait une transformation
majeure du contexte stratégique, mais je le crois fort improbable.
De nouvelles religions apparaissent en effet, et certaines
seront durables, deviendront peut-être l’amorce de traditions
indépendantes. En revanche, la tendance au relativisme et
la possibilité d’accéder à une très large palette d’offres
spirituelles feront qu’il sera difficile à une religion nouvelle
d’émerger de la mêlée et de s’affirmer comme un grand mouvement
à l’échelle mondiale[15].
Certains
mouvements continueront de connaître une progression notable.
Par exemple, les mormons (Eglise de Jésus-Christ des saints
des derniers jours) comptent aujourd’hui quelque 11 millions
de membres – une croissance déjà considérable si l’on songe
qu’ils rassemblaient un peu plus de 1 million de membres en
1950 et moins de 5 millions en 1980. Selon les projections,
ils pourraient être 35 millions en 2020, avec de fortes modifications
dans la répartition entre continents (les projections indiquent
que la majorité des membres vivront probablement en Amérique
latine)[16]. A titre de comparaison, cela signifie que, dans
quelques années déjà, le nombre de mormons dans le monde aura
dépassé le nombre de juifs : ceux-ci comptaient un peu
plus de 13 millions d’âmes en 1997, avec un très modeste accroissement
annuel de 0,2% environ[17]. Cela signifie-t-il que le mormonisme comptera
désormais au rang des grandes religions mondiales ? Il
n’est pas exclu que ce statut lui soit un jour reconnu, mais,
en même temps, la dimension statistique ne nous révèle qu’une
partie de la réalité : même avec une population inférieure
à celle du mormonisme, l’influence culturelle, économique
et politique du monde juif restera de toute évidence très
supérieure à celle que pourront prétendre exercer les mormons.
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En
raison du développement rapide de moyens de circulation des
idées tels que le réseau Internet, les croyances s’influenceront
de plus en plus mutuellement et les transferts de thèmes d’un
groupe religieux à un autre s’accéléreront (phénomènes transreligieux).
La
véritable explosion que connaît le réseau Internet a donné
lieu à bien des hypothèses. Certains auteurs suggèrent par
exemple que les groupes religieux les plus variés vont y trouver
l’occasion de répandre leurs doctrines. Comme nous l’avons
déjà remarqué, la réalité est plus complexe : non seulement
la surabondance de l’offre ne crée-t-elle guère des conditions
favorables (pourquoi choisir une voie spirituelle plutôt qu’une
autre, quand il suffit de cliquer sans quitter son écran pour
avoir accès confortablement à des dizaines d’offres différentes ?),
mais Internet offre également à des voix critiques l’occasion
d’exposer leurs griefs ou désaccords avec les groupes qui
tentent d’y faire du prosélytisme, et il n’est donc pas sûr
que ce nouveau moyen de communication soit l’instrument rêvé de toutes les propagandes[18]. En revanche, il semble prédisposé
à promouvoir tous les butinages et tous les éclectismes: la
facilité avec laquelle sont établis des liens d'une page à
l'autre contribuera à accélérer les transferts de thèmes et
d'idées. Même à l'intérieur des grandes religions, ceux qui
y adhéreront seront sans doute de plus en plus souvent touchés
par des croyances étrangères à leur propre tradition – consciemment
ou non. Pour en donner un exemple à une échelle microscopique :
je me suis livré à une petite recherche sur un groupe de discussion
catholique apocalyptique sur Internet, et j’ai pu voir non
seulement y participer des gens qui n'appartiennent pas à
la tradition catholique, mais aussi y apparaître des thèmes
qui proviennent d'autres courants religieux. C'est un minuscule
exemple des malaxages qui vont s'opérer de plus en plus.
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