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Analyse

RELIGIONS, SPIRITUALITÉS ET SOCIÉTÉS
AU XXIe SIÈCLE:
PERSPECTIVES POUR LA SÉCURITÉ
A L'HORIZON 2025
(Suite)

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*      La mondialisation entraînera également des incertitudes, des crispations et des peurs. Des groupes vont recourir à des ressources identitaires face à ces développements perçus comme des menaces. Les références religieuses resteront l’une de ces voies d’affirmation identitaire. Il faut notamment s’attendre au développement de mouvements nationalistes religieux.

Beaucoup d'avocats de la mondialisation et du développement de grandes entités supranationales n'ont pas pleinement conscience des craintes (et parfois des réactions paranoïaques) que cela peut susciter : cela est pourtant compréhensible, lorsque le citoyen a le sentiment que son destin dépend d’organismes complètement hors d’atteinte et extérieurs aux sphères dont il se sent partie prenante. Lors de la votation populaire qui a eu lieu en Suisse en l’an 2000 pour ratifier les accords bilatéraux avec l’Union européenne, plusieurs journalistes m’ont fait part de leur surprise en observant les opposants à la ratification de ces accords, car ces opposants percevaient manifestement la démarche de rapprochement avec l’UE comme une menace existentielle et un péril pour leur identité, dans des termes presque apocalyptiques. Chez une partie d’entre eux, cela se mêlait d’ailleurs à des convictions religieuses très affirmées.

Mais c’est à un phénomène plus large que je veux prêter attention ici : celui des courants qualifiés de « fondamentalistes », un terme peu satisfaisant, parce qu’il est utilisé à toutes les sauces, et souvent pour dénigrer plus que pour décrire et comprendre : dire « fondamentaliste », c’est automatiquement ranger la personne ou le groupe dont il s’agit dans une catégorie peu recommandable. Le chercheur américain Mark Juergensmeyer avait préféré parler de « nationalismes religieux »[19]. En effet, dans la plupart de ces cas, même s’il y a une revendication universaliste, les messages religieux militants face auxquels nous nous trouvons expriment un nationalisme religieux.

L’islamisme du Hamas palestinien, bien qu’il s’inscrive dans un cadre de référence plus large qu’une lutte de libération nationale, est amené par sa confrontation avec le messianisme territorial du sionisme à procéder à une « sanctification de la Palestine islamique »[20]. L’étude du thème du martyr, du shahîd, qui sacrifie sa vie dans le cadre de la lutte palestinienne, reflète d’ailleurs toute cette ambivalence : est-il tombé dans la voie de Dieu ou pour la patrie palestinienne – ou pour les deux ?[21]

Le sionisme religieux est l’un des exemples les plus manifestes de nationalisme à justification religieuse : le sionisme était à l’origine séculier dans une large mesure, mais il lui fallait en même temps se référer à l’histoire religieuse pour établir sa légitimité et il n’a jamais complètement réussi « à construire une identité capable de transcender l’identification religieuse »[22]. Les juifs orthodoxes antisionistes considéraient l’Etat d’Israël comme une parodie sacrilège d’une rédemption qui ne pouvait venir que de Dieu, mais certains rabbins développèrent une « théologie nationaliste » qui voyait le sionisme comme l’agent de Dieu[23]. Alors que le sionisme séculier a perdu son aura des débuts, le sionisme religieux peut constituer une réponse attrayante pour ceux qui se trouvent en quête de valeurs et d’une identité forte.

En Inde, la contestation de certains sikhs, même si elle est moins forte aujourd’hui que dans les années 1980, a pour idéal la création d’un Etat indépendant, le Khalistan. Toujours dans le sous-continent indien, un puissant mouvement nationaliste s’est développé et tente de trouver dans l’identité hindoue sa justification[24]. Ce mouvement ne représente pas la défense d’une orthodoxie religieuse précisément définie, mais cherche plutôt à rassembler la diversité indienne derrière quelques dénominateurs communs et l’idéal de la nation hindoue. Au Sri Lanka, le bouddhisme est utilisé comme soutien du nationalisme.

En raison de la mondialisation et des craintes qu’elle fera inévitablement surgir, il faut s’attendre à voir apparaître au cours des années à venir des réactions identitaires qui puiseront parfois dans la religion une partie de leur inspiration. En lisant les publications de ces groupes, l’on ne peut manquer de constater qu’ils se sentent menacés par une intrusion – qu’il s’agisse de missionnaires d’autres religions, de la diffusion de modes culturelles étrangères ou de transformations économiques qui ignorent les frontières : autant de facteurs qui ne vont pas disparaître, au contraire, et paraissent donc nécessairement devoir entraîner des réactions. L’adjectif « identitaire » décrit peut-être de façon plus adéquate ces mouvements que l’étiquette « nationaliste » ; mais la nation constitue souvent le cadre de l’affirmation identitaire. Du point de vue religieux, ces mouvements représentent aussi des courants de revitalisation et de réforme : plus qu’ils ne perpétuent une tradition intangible, ils répondent (en adaptant cette tradition) à de nouvelles situations entraînées par les mutations politiques, sociales et technologiques ainsi que par la confrontation avec d’autres messages religieux[25]. Mais un courant de revitalisation peut naturellement prendre différentes formes, pas nécessairement nationalistes.

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*       Ces dimensions nationalistes et identitaires ne doivent pas faire oublier l’autre face du phénomène religieux, c’est-à-dire ses prédispositions à traverser les frontières : les activités transnationales des religions continueront d’entrer parfois en conflit avec les stratégies d’Etats-nations, même si elles se situent sur des plans en partie différents.

La mention des nationalismes religieux ne doit pas faire oublier que la plupart des religions ont une dimension et – parfois – des stratégies transnationales : la réalité des nations demeure, elle marque nombre de religions[26], mais les grandes organisations religieuses tendent à penser et à agir dans une perspective transnationale. Cela est particulièrement frappant dans le cas de l’Eglise catholique romaine, qui bénéficie de l’avantage unique d’avoir également, grâce à l’Etat du Vatican, un appareil diplomatique et des modalités de présence sur la scène internationale sans équivalent dans d’autres religions[27]. Et cela illustre une fois de plus le risque de toute interprétation trop simple : le nationalisme religieux n’est qu’une face de la situation et du rôle stratégiques des religions.

C’est cette dimension transnationale qui inspire en partie les craintes du régime communiste chinois face aux missions chrétiennes. C’est également cette dimension transnationale qui motive des aspirations panislamiques, même si cela est loin de déboucher toujours sur des coopérations en profondeur[28]; mais elle fait que les turbulences dans un secteur du monde musulman sont potentiellement susceptibles d’inspirer des sentiments de solidarité dans des zones ethniquement différentes, et il est très probable que cela se développera encore au XXIe siècle, pour toutes les raisons déjà évoquées.

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*       Le christianisme sera toujours moins eurocentrique. Outre le poids démographique de sa présence en Afrique et en Amérique latine, ses plus importantes possibilités d’expansion se situent en Asie.

C’est, pour commencer, une réalité démographique : la part des pays industrialisés dans la population mondiale diminue d’année en année. Europe et christianisme sont de moins en moins des équivalents, et ce n’est pas en Occident que se situent les perspectives d’avenir du christianisme. Cela ne signifie pas que le christianisme va disparaître demain de l’Europe : d’une part, une minorité plus ou moins importante de la population y restera attachée avec ferveur ; d’autre part, comme le fait observer une sociologue britannique, aucun système de valeurs cohérent ne s’est manifesté pour prendre sa place, ce qui signifie que beaucoup de gens vont conserver quelque lien avec leur héritage chrétien, même s’ils n’y croient plus vraiment ou l’arrangent à leur manière[29].

Pour nous limiter au cas de l’Eglise catholique romaine, dans le monde occidental, elle peut au plus espérer maintenir ses positions, peut-être en se développant même dans quelques pays, mais sans perspective de croissance massive : ce sera plutôt la stabilité au mieux, le déclin au pire. Les meilleures perspectives d’avenir se situent en Afrique et en Asie, deux continents dans lesquels le catholicisme romain reste statistiquement sous-représenté (en 1997, près de 15% de la population africaine et 3% de la population asiatique étaient de foi catholique romaine)[30]. En fait, les plus importantes perspectives pour le christianisme au XXIe siècle se situent en Asie, qui est aussi le continent qui connaîtra la plus forte croissance démographique en chiffres absolus au cours des prochaines décennies. Pour tout observateur de la stratégie du Saint-Siège, l’attention prêtée à l’Asie est manifeste, et Jean-Paul II ne s’est pas simplement laissé aller à un élan oratoire en déclarant à Manille en 1995 que le troisième millénaire serait pour le christianisme celui d’une moisson en Asie, affirmation répétée dans l’exhortation apostolique Ecclesia in Asia de 1999.

En Asie, l’un des grands points d’interrogation est constitué par la Chine, qui ne compte que 1 à 2% d’habitants chrétiens[31]. En raison du déclin idéologique du communisme et du faible succès de ses tentatives de revitalisation autour de thèmes comme celui de la « civilisation spirituelle » et de la « nouvelle culture socialiste », il y aura de plus en plus un vide que d’autres philosophies pourront être amenées à combler. En cas d’effondrement complet du système communiste, un champ missionnaire sans précédent dans l’histoire s’ouvrirait : ce n’est pas pour rien qu’il y a déjà des institutions qui préparent les futurs missionnaires pour la Chine. Un développement du christianisme en Chine aurait également des conséquences stratégiques.

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*       Dans l’Afrique subsaharienne, l’assèchement progressif du réservoir potentiel de convertis parmi les adeptes des religions africaines traditionnelles entraînera des frictions croissantes entre groupes missionnaires ou activistes chrétiens et musulmans. Plus généralement, des tensions autour des entreprises missionnaires vont continuer à se manifester dans plusieurs régions du monde.

Le bouleversement religieux le plus massif du XXe siècle a eu pour cadre le continent africain. Les religions africaines traditionnelles rassemblaient 58,1% de la population du continent en 1900; en 1980, leur part était descendue à 13,9%. Même si ces pourcentages devaient être révisés à la hausse, ils font prendre conscience de l’ampleur du changement intervenu : la carte religieuse de l’Afrique subsaharienne n’a plus grand chose de commun avec ce qu’elle était il y a un siècle. Les Eglises chrétiennes en ont principalement bénéficié : elles rassemblaient 9,2% de la population africaine en 1900 ; en 1980, 44,2% des Africains étaient chrétiens. En ce qui concerne l’islam, il rassemblait déjà 32% de la population africaine en 1900 et atteignait 41,2% in 1980[32]. Il y a cependant de fortes variations régionales, dans le détail desquelles je ne puis entrer ici.

En quoi ces évolutions de la démographie religieuse ont-elles des conséquences pour la sécurité internationale? Tout simplement, les missions chrétiennes et musulmanes auront de moins en moins de convertis potentiels provenant des religions africaines traditionnelles : elles devront donc exercer leur prosélytisme soit envers des membres d’autres branches de la même religion, soit envers des fidèles de la grande religion concurrente. Il est peu probable que cela n’entraîne pas des frictions et conflits, surtout dans un contexte où se développent des mouvements d’activisme religieux[33]. Nous en avons encore eu de tristes exemples ces derniers mois au Nigeria, avec les heurts entraînés par la volonté de provinces à majorité musulmane d’introduire la charia.

De façon plus large, et paradoxalement, le libre choix de sa religion par chaque être humain est en principe reconnu par toutes les conventions internationales, mais de vives réactions se développent face au prosélytisme dans plusieurs régions du monde : la liberté religieuse n’est pas toujours contestée de front, mais l’on suggère que certains types d’activité missionnaire ne sont pas légitimes et qu’un prosélytisme de mauvais aloi doit être combattu[34]. Les exemples de réactions de cette nature abondent dans les pays post-soviétiques, par exemple. Mais il vaut la peine d’étudier également les réactions antimissionnaires en Inde de la part de mouvement hindous militants. Et certaines réactions envers les « sectes » dans des pays occidentaux présentent des analogies avec ces phénomènes.

Il est vrai que l’activité de missions étrangères peut entraîner des turbulences, par exemple lorsqu’elles manquent de respect pour des traditions locales et suscitent des réactions ou tensions entre communautés. Cependant, il est illusoire de penser pouvoir fermer aujourd’hui les frontières à la circulation d’idées ou de croyances : c’est un combat perdu à long terme. Cette diffusion continuera à provoquer des suspicions et des réactions : loin de s’atténuer, celles-ci semblent prendre de l’essor ces derniers temps. Avec leurs nouveaux services chargés de s’occuper de la liberté religieuse internationale et les rapports publiés à ce sujet sous les auspices du Département d’Etat depuis 1999, les Etats-Unis pensent pouvoir encourager le respect d’une entière liberté de religion et de diffusion des croyances à travers le monde, mais il n’est pas certain que ces bonnes intentions atteignent leur but : dans certains cas, elles peuvent aussi renforcer la méfiance ou susciter la crispation face à des ingérences étrangères. Il est vrai que ce dilemme sur les méthodes d’action appropriées n’est pas propre aux questions de liberté religieuse et se pose quant à toute intervention diplomatique relative au respect des droits de l’homme.

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*      Dans un contexte où l’affirmation de l’autonomie individuelle et du libre choix affecte également le domaine religieux, les grandes religions pourront de moins en moins prétendre exercer un contrôle sur leurs troupes, ce qui limitera leurs possibilités d’influencer une situation politique ou un conflit.

Les religions peuvent contribuer aussi bien à la guerre qu’à la paix, attiser les tensions ou encourager le respect du prochain. En fait, les religions ne sont pas toujours les acteurs volontaires des conflits dans lesquels elles se trouvent impliquées : des thèmes ou des symboles religieux peuvent se trouver récupérés par des gens qui ne sont pas toujours des croyants, sans véritable consentement des autorités religieuses – ou avec leur assentiment plus ou moins enthousiaste. En outre, il n’est pas si facile de déterminer dans quelle mesure une organisation religieuse est réellement capable d’influencer les choix et actions de ses fidèles : en France aujourd’hui, par exemple, combien de baptisés souscrivent-ils réellement à tous les dogmes de leurs Eglises respectives et agissent-ils selon les consignes de celles-ci ? Ils ne sont certainement qu’une minorité. En dehors de petits groupes, les chefs religieux ont rarement derrière eux des troupes marchant au pas cadencé et prêtes à s’ébranler sur une simple injonction !

Les dirigeants des religions ont conscience d’un problème de crédibilité : si une religion n’influence pas positivement la vie de ses fidèles, si elle ne contribue pas à l’harmonie du monde, elle risque de voir peu à peu ses effectifs fondre dans un monde où s’exerce de moins en moins une pression sociale pour le maintien d’appartenances. Le génocide qui s’est produit en 1994 au Rwanda, un pays largement christianisé (il ne s’agissait assurément pas là d’un cas de « guerre de religion » !), n’a pas seulement donné lieu à de sévères examens de conscience sur la faillite des Eglises[35], mais aussi à une floraison de communautés chrétiennes nouvelles[36]. Pour qui est insatisfait, il est facile aujourd’hui d’aller voir ailleurs. Cette réalité marquera encore plus les religions dans de larges zones du monde au XXIe siècle.

Les religions peuvent assurément exercer parfois une influence positive en faveur de la paix[37]. Ainsi, la communauté de Sant’Egidio a joué un rôle non négligeable dans la conclusion de l’accord de paix pour le Mozambique signé à Rome en octobre 1992 après 27 mois de négociation[38]; elle a eu, comme on le sait, moins de succès dans sa tentative d’intervenir pour résoudre la crise algérienne. Plusieurs organisations religieuses œuvrent (parfois très discrètement) à la réconciliation et à la paix. Mais probablement ont-elles le plus de succès dans des conflits où elles ne sont pas elles-mêmes impliquées à un titre ou à un autre. Il ya eu plusieurs déclarations en faveur de la paix par des dirigeants religieux de l’ex-Yougoslavie – sans grand effet. Quant au Proche-Orient, en raison de ses liens historiques avec les racines des grandes religions monothéistes, il connaît probablement la plus forte densité d’organisations de dialogue interreligieux[39]: cette prolifération de groupes qui prétendent contribuer à une meilleure compréhension ne semble pas avoir exactement les effets qu’on pourrait en attendre… Les activités de dialogue interreligieux et les efforts pour promouvoir la paix à travers celui-ci rassemblent avant tout des professionnels du dialogue, qui vont de colloque en conférence et de séminaire en rencontre fraternelle. Mais les « troupes », si l’on ose utiliser cette expression, ne suivent pas toujours – précisément parce que les fidèles d’une religion ne sont pas vraiment comparables aux divisions d’une armée.

Il vaut certainement la peine de continuer à explorer les voies par lesquelles les religions peuvent apporter leur pierre à la résolution de certains conflits, d’autant plus qu’elles continueront à être des forces qui motiveront profondément des êtres ou groupes humains à agir pour le meilleur ou pour le pire[40]. Pourtant, malgré la bonne volonté et des initiatives particulières toujours bienvenues (après tout, on ne se plaindra pas si des efforts de paix peuvent atteindre des résultats, même limités), il n’est pas sûr que la contribution des religions à la paix devienne beaucoup plus efficace au cours du quart de siècle à venir, surtout dans un contexte où les fidèles ne deviennent certainement pas plus disciplinés… En revanche, cela n’empêche pas que des religions contribuent à l’évolution de sociétés, comme nous allons le voir.

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*       L’influence des religions sur la vie publique s’exercera de façon différente selon les régions du monde. Dans des pays où les possibilités d’expression politique pluraliste sont faibles, il est probable que la religion demeurera un ressource de liberté de parole et de changement. Dans les pays démocratiques, les grandes communautés religieuses resteront présentes à travers des débats sur des questions éthiques, par exemple.

L’influence des religions sur la vie publique dépend grandement des contextes historiques et politiques : dans les pays d’Europe hier communistes, les religions jouaient un rôle très différent d’un pays à l’autre. Aujourd’hui, il existe des zones du globe dans lesquelles des religions, par leur autorité morale, sont en mesure d’exercer une influence positive. Je pense par exemple ici à certaines régions d’Afrique, dans lesquelles les Eglises sont parmi les rares organisations ayant la possibilité et les moyens d’intervenir avec une certaine autorité dans le débat public, de compenser certaines insuffisances d’Etats et de contribuer au renforcement de la société civile[41]. Des Eglises peuvent agir selon des modalités qui ne sont pas politiques, mais ont des conséquences sur le plan politique. A l’occasion de la 12e assemblée plénière du Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar, qui s’est tenue du 30 septembre au 9 octobre 2000 près de Rome, le secrétaire général de cette assemblée a expliqué : « […] nous pouvons dire que, quand il y a eu une crise en Afrique, le peuple et les politiciens ont demandé l’aide de l’Eglise. […] Nous prêtons attention à la politique seulement dans la mesure où cela touche la vie du peuple. »[42]

Par leur simple existence, en créant un espace de liberté idéologique dans lequel l’Etat n’a pas le droit de s’immiscer, des Eglises jouent un rôle politique perçu comme menace par des régimes fondés sur une forte composante idéologique. Le cas de la Chine est vraisemblablement le plus frappant. Surtout depuis l’effondrement du système soviétique, les dirigeants communistes chinois ont prêté une grande attention au rôle possible joué par les Eglises dans ce processus d’évolution politique, afin d’en tirer les leçons et d’éviter si même possible de subir le même sort. Au milieu des années 1990, l’un des principaux dirigeants du Parti communiste chinois écrivait : « Je suis profondément troublé quand je lis [des informations] sur l’infiltration sans cesse croissante par des groupes religieux, en particulier les activités antirévolutionnaires qui sont entreprises sous le couvert de la religion. Ceci a été une technique employée de longue date par nos ennemis de classe, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, d’utiliser la religion pour tourner nos jeunes contre nous. C’est une pénible leçon, et nous devons tirer des enseignements de l’expérience d’autres Etats communistes. »[43] Non moins révélatrice est la remarque faite en février 2000 par le président Jiang Zemin : « Falun Gong représente autant une menace pour le Parti communiste que l’a été le mouvement Solidarité pour les communistes en Pologne dans les années 1980. »[44] On ne saurait plus clairement indiquer la perception de ces activités religieuses par le régime communiste chinois[45]. La répression des activités religieuses « illicites » par la Chine, qui a connu une intensification dans le courant des années 1990, va se poursuivre dans les prochaines années – sans que cela signifie pour autant l’abandon du discret dialogue diplomatique avec le Vatican, par exemple, qui pourrait même finir par déboucher sur une normalisation des relations. A long terme, cependant, le Parti communiste chinois perdra la partie : il s’usera avant les groupes religieux qu’il combat – et même s’il devait réussir à en éliminer complètement certains, d’autres apparaîtront. Ce que nous ignorons, en revanche, et qu’il est impossible de se risquer à prédire, ce sont les circonstances dans lesquels le communisme, tôt ou tard, cédera la place à un autre régime en Chine continentale.

Bien entendu, ce n’est pas seulement le christianisme qui est susceptible de jouer un tel rôle. En Birmanie, même si une partie du clergé est soumise au pouvoir, qui s’est livré à de gros efforts pour contrôler les structures du bouddhisme, les observateurs estiment que la majorité des moines sont favorables à la démocratisation et encouragent probablement une résistance sourde contre l’autoritarisme du régime[46]. De même, des informations régulières en provenance du Vietnam montrent comment des moines, sans s’engager dans des actions politiques à proprement parler, adoptent un comportement qui est perçu par le régime comme une contestation de son contrôle.

Et l’Occident ? On y trouve dans plusieurs pays des partis politiques à étiquette religieuse (principalement la démocratie chrétienne), mais ce n’est pas le principal canal par lequel, aujourd’hui, des Eglises peuvent espérer influencer la vie publique : certes, les valeurs chrétiennes orientent encore les projets d’une minorité d’hommes politiques, mais peu d’entre eux déterminent leur action en fonction d’orientations ou de consignes données par leurs Eglises ! Les sociétés dans lesquelles nous vivons peuvent être dites sécularisées dans le sens où les Eglises y exercent une influence relativement modeste. Mais elles ne sont pas absentes des débats contemporains ; le caractère toujours plus complexe des questions éthiques dans le monde moderne leur offre une occasion de jouer à nouveau un rôle, et même d’être sollicitées pour le faire. L’Eglise catholique romaine s’efforce ainsi de s’affirmer « comme une autorité morale de référence »[47]. Elle se veut « experte en humanité ». Les religions continueront à tenter de participer aux débats de société, parfois en choisissant de nouvelles voies. Il reste cependant à voir si elles auront ainsi réellement la possibilité d’influencer des orientations stratégiques.

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[19] Mark Juergensmeyer, The New Cold War ? Religious Nationalism Confronts the Secular State, Berkeley, University of California Press, 1993.

[20] Le patriotisme n’est pas étranger aux Frères Musulmans dans d’autres pays, mais la démarche de Hamas présente certaines spécificités : « Les mouvements de Frères Musulmans égyptiens et syriens ont justifié leur patriotisme local en soulignant les rôles centraux que leurs pays respectifs ont joué dans l’histoire islamique. Hamas ne pouvait suivre ce modèle, puisque la Palestine dans ses frontières présentes n’a jamais existé comme une seule unité politique ou administrative sous les différents empires musulmans et n’a jamais abrité un centre politique majeur. Hamas a plutôt articulé une signification spirituelle islamique pour l’identité et le patriotisme palestiniens, qui dérive de la sainteté de la Palestine comme une terre sainte islamique. Une autre raison principale pour sanctifier la Palestine a été le besoin de réfuter et peut-être même de s’approprier les prétentions religieuses juives sur la sainteté de la terre d’Israël. A certains égards, les prétentions religieuses juives et islamiques sur la Palestine présentent des images miroirs. » (Meir Litvak, The Islamization of Palestinian Identity : The Case of Hamas, Tel Aviv, Moshe Dayan Center for Middle Eastern and African Studies, 1996, pp. 10-11)

[21] Cf. Christine von Kaenel-Mounoud, « Le martyr/e dans la société palestinienne », in Tsantsa. Revue de la Société suisse d’ethnologie, N° 4, 1999, pp. 75-91.

[22] Renzo Guolo, « Terra e redenzione. Il radicalismo religioso in Israele », in Religioni e Società, N° 26, sept.-déc. 1996, pp. 65-80 (p. 65).

[23] Cf. Gideon Aran, « The Father, the Son and the Holy Land. The Spiritual Authorities of Jewish-Zionist Fundamentalism in Israel », in R. Scott Appleby (dir.), Spokesmen for the Despised : Fundamentalist Leaders of the Middle East, Chicago / Londres, University of Chicago Press, 1997, pp. 194-327.

[24] On lira bien sûr à ce sujet les travaux très documentés de Christophe Jaffrelot, à commencer par son copieux volume : Les Nationalistes hindou. Idéologie, implantation et mobilisation des années 1920 aux années 1990, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1993. Trad. anglaise revue et mise à jour : The Hindu Nationalist Movement and Indian Politics, Londres, Hurst, 1996.

[25] Cf. J.-F. Mayer, « Les fondamentalismes entre religion et politique », in Pierre d’Angle (Aix-en-Provence), N° 3, 1997, pp. 47-62.

[26] Que l’on pense par exemple aux Eglises protestantes ou orthodoxes, généralement organisées sur une base nationale, ou à l’islam, dont la diaspora se retrouve souvent divisée en fonction de distinctions nationales ; même les grandes organisations qui se veulent panislamiques se trouvent souvent liées de fait à la stratégie d’un Etat, qu’il s’agisse de l’Arabie saoudite, du Pakistan ou de la Libye.

[27] Comme on l’a fait remarquer, la mondialisation offre au catholicisme romain , qui ne s’est jamais senti à l’aise dans le système des Etats-nations, « des possibilités uniques de s’étendre, de s’adapter rapidement au nouveau système mondial émergent et peut-être même de jouer un rôle actif en façonnant certains aspects du nouveau système » (José Casanova, « Globalizing Catholicism and the Return to a ‘Universal’ Church », in Susanne Hoeber Rudolph et James Piscatori [dir.], Transnational Religion and Fading States, Boulder [Colorado] / Oxford, Westview Press, 1997, pp. 121-143).

[28] Cf. Dale F. Eickelman, « Trans-state Islam and Security », in ibid., pp. 27-46.

[29] Grace Davie, « Contrastes dans l'héritage religieux de l'Europe », in Grace Davie et Danièle Hervieu-Léger (dir.), Identités religieuses en Europe, Paris, La Découverte, 1996, p. 43-62 (p. 58).

[30] Cf. Annuaire statistique de l’Eglise 1997, Città del Vaticano, Libreria Editrice Vaticana, 1999.

[31] Il est en fait très difficile d’évaluer quels sont les chiffres véritables, car des statistiques très approximatives et probablement gonflées sont parfois citées.

[32] David B. Barrett (dir.), World Christian Encyclopedia, Nairobi / Oxford / New York, Oxford University Press, 1982, p. 782 (une édition revue et mise à jour de ce monumental et précieux ouvrage était annoncée pour l’an 2000 et sera probablement disponible au début de l’année 2001).

[33] On observe des tensions entraînées par cet activisme religieux à la fois au sein des communautés et entre religions dans un pays comme la Tanzanie, et il est probable que des recherches sur d’autres pays aboutiraient à des observations similaires (Frieder Ludwig, « After Ujamaa : Is Religious Revivalism a Threat to Tanzania’s Stability ? », in David Westerlund [dir.], Questioning the Secular State : The Worldwide Resurgence of Religion in Politics, Londres, Hurst, 1996, pp. 216-236). Les dirigeants religieux tanzaniens viennent d’ailleurs de créer une « Commission islamo-chrétienne pour la paix, le développement et la résolution des conflits en Tanzanie », qui vise précisément à prévenir les conflits entre musulmans et chrétiens face aux activités de groupes qui provoquent des tensions entre les communautés et à d’autres problèmes qui peuvent affecter la société et en perturber l’harmonie (« Fundamentalists No Longer Disprupting Peace », African Church Information Service [Nairobi], 6 octobre 2000).

[34] Cf. John Witte et Richard C. Martin (dir.), Sharing the Book : Religious Perspectives on the Rights and Wrongs of Proselytism, Maryknoll (New York), Orbis Books, 1999.

[35] Hugh McCullum, The Angels Have Left Us : The Rwanda Tragedy and the Churches, Genève, World Council of Churches, s.d.

[36] Information communiquée par le chercheur néerlandais Gérard van’t Spijker (août 2000), qui m’a indiqué qu’il avait recensé jusqu’à 300 nouvelles dénominations qui se sont développées après 1994 !

[37] Un livre publié il y a quelques années aux Etats-Unis soutenait d’ailleurs que la contribution possible des religions à la paix avait été un facteur trop négligé par la diplomatie internationale : Douglas Johnston et Cynthia Sampson (dir.), Religion, the Missing Dimension of Statecraft, New York / Oxford, Oxford University Press, 1994.

[38] Le rôle joué par Sant’Egidio ne doit d’ailleurs pas éclipser la contribution d’autres groupes religieux ; en outre, des Etats ont également encouragé les efforts de paix, et le résultat atteint ne saurait être ramené à un facteur unique (cf. Alex Vines et Ken Wilson, « Churches and the Peace Process in Mozambique », in Paul Gifford [dir.], The Christian Churches and the Democratisation of Africa, Leyde / New York / Cologne, E.J. Brill, 1995, pp. 130-147).

[39] Cette observation se fonde sur un inventaire (non publié) établi en 1998 dans le cadre de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich par Christian Hofer, « Directory of Interfaith Agencies in Israel, Palestinian Territories and Jordan » (cette recherche avait été soutenue par le Département fédéral suisse des affaires étrangères). Le rapport incluait également une liste (non exhaustive) de près de 100 conférences interreligieuses pour le Proche-Orient réunies entre 1994 et 1998 !

[40] Deux ouvrages récents peuvent stimuler la réflexion sur ces questions : R. Scott Appleby, The Ambivalence of the Sacred : Religion, Violence, and Reconciliation, Lanham (Maryland), Rowman & Littlefield, 2000 ; Marc Gopin, Between Eden and Armageddon : The Future of World Religions, Violence and Peacemaking, New York, Oxford University Press, 2000.

[41] Cf. Paul Gifford, African Christianity : Its Public Role, Londres, Hurst, 1998.

[42] Cité par Pauline Mumia, « Churches in Africa Resolve to Keep Clear of Politics », African Church Information Service (Nairobi), 6 octobre 2000.

[43] Cité par Beatrice Leung, « Catholic Bridging Efforts with China », in Religion, State & Society, 28/2, juin 2000, pp. 185-195 (p. 186).

[44] South China Morning Post, February 12, 2000.

[45] A noter que ce qu’on sait aujourd’hui des réactions qui accueillirent en 1978 l’élection de Jean-Paul II dans les pays sous domination soviétique montre que les dirigeants communistes de l’Europe de l’Est pressentirent immédiatement le danger potentiel présenté par le nouveau pontife, considéré comme « plus dangereux à l’échelon idéologique que ses prédécesseurs » (Felix Corley, « Soviet Reaction to the Election of Pope John Paul II », in Religion, State & Society, 22/1, 1994, pp. 37-64 [p. 41]).

[46] Cf. Bruce Matthews, « The Legacy of Tradition and Authority : Buddhism and the Nation in Myanmar », in Ian Harris (dir.), Buddhism and Politics in Twentieth-Century Asia, Londres /New York, Pinter, 1999, pp. 26-53.

[47] Liliane Voyé, « Religion in Modern Europe : Pertinence of the Globalization Theories ? », in Nobutaka Inoue (dir.), Globalization and Indigenous Culture, Tokyo, Kokugakuin University, 1997, pp. 155-186 (p. 172).

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