Analyse
RELIGIONS,
SPIRITUALITÉS ET SOCIÉTÉS
AU XXIe SIÈCLE:
PERSPECTIVES POUR LA SÉCURITÉ
A L'HORIZON 2025
(Suite)
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*
La
mondialisation entraînera également des incertitudes, des crispations
et des peurs. Des groupes vont recourir à des ressources identitaires
face à ces développements perçus comme des menaces. Les références
religieuses resteront l’une de ces voies d’affirmation identitaire.
Il faut notamment s’attendre au développement de mouvements
nationalistes religieux.
Beaucoup
d'avocats de la mondialisation et du développement de grandes
entités supranationales n'ont pas pleinement conscience des
craintes (et parfois des réactions paranoïaques) que cela
peut susciter : cela est pourtant compréhensible, lorsque
le citoyen a le sentiment que son destin dépend d’organismes
complètement hors d’atteinte et extérieurs aux sphères dont
il se sent partie prenante. Lors de la votation populaire
qui a eu lieu en Suisse en l’an 2000 pour ratifier les accords
bilatéraux avec l’Union européenne, plusieurs journalistes
m’ont fait part de leur surprise en observant les opposants
à la ratification de ces accords, car ces opposants percevaient
manifestement la démarche de rapprochement avec l’UE comme
une menace existentielle et un péril pour leur identité, dans
des termes presque apocalyptiques. Chez une partie d’entre
eux, cela se mêlait d’ailleurs à des convictions religieuses
très affirmées.
Mais
c’est à un phénomène plus large que je veux prêter attention
ici : celui des courants qualifiés de « fondamentalistes »,
un terme peu satisfaisant, parce qu’il est utilisé à toutes
les sauces, et souvent pour dénigrer plus que pour décrire
et comprendre : dire « fondamentaliste », c’est
automatiquement ranger la personne ou le groupe dont il s’agit
dans une catégorie peu recommandable. Le chercheur américain
Mark Juergensmeyer avait préféré parler de « nationalismes
religieux »[19]. En effet, dans la
plupart de ces cas, même s’il y a une revendication universaliste,
les messages religieux militants face auxquels nous nous trouvons
expriment un nationalisme religieux.
L’islamisme
du Hamas palestinien, bien qu’il s’inscrive dans un cadre
de référence plus large qu’une lutte de libération nationale,
est amené par sa confrontation avec le messianisme territorial
du sionisme à procéder à une « sanctification de la Palestine
islamique »[20]. L’étude du thème du martyr, du shahîd, qui sacrifie sa vie dans le cadre de la lutte
palestinienne, reflète d’ailleurs toute cette ambivalence :
est-il tombé dans la voie de Dieu ou pour la patrie palestinienne
– ou pour les deux ?[21]
Le
sionisme religieux est l’un des exemples les plus manifestes
de nationalisme à justification religieuse : le sionisme
était à l’origine séculier dans une large mesure, mais il
lui fallait en même temps se référer à l’histoire religieuse
pour établir sa légitimité et il n’a jamais complètement réussi
« à construire une identité capable de transcender l’identification
religieuse »[22].
Les juifs orthodoxes antisionistes considéraient l’Etat d’Israël
comme une parodie sacrilège d’une rédemption qui ne pouvait
venir que de Dieu, mais certains rabbins développèrent une
« théologie nationaliste » qui voyait le sionisme
comme l’agent de Dieu[23]. Alors que le sionisme
séculier a perdu son aura des débuts, le sionisme religieux
peut constituer une réponse attrayante pour ceux qui se trouvent
en quête de valeurs et d’une identité forte.
En
Inde, la contestation de certains sikhs, même si elle est
moins forte aujourd’hui que dans les années 1980, a pour idéal
la création d’un Etat indépendant, le Khalistan. Toujours
dans le sous-continent indien, un puissant mouvement nationaliste
s’est développé et tente de trouver dans l’identité hindoue
sa justification[24].
Ce mouvement ne représente pas la défense d’une orthodoxie
religieuse précisément définie, mais cherche plutôt à rassembler
la diversité indienne derrière quelques dénominateurs communs
et l’idéal de la nation hindoue. Au Sri Lanka, le bouddhisme
est utilisé comme soutien du nationalisme.
En
raison de la mondialisation et des craintes qu’elle fera inévitablement
surgir, il faut s’attendre à voir apparaître au cours des
années à venir des réactions identitaires qui puiseront parfois
dans la religion une partie de leur inspiration. En lisant
les publications de ces groupes, l’on ne peut manquer de constater
qu’ils se sentent menacés par une intrusion – qu’il s’agisse
de missionnaires d’autres religions, de la diffusion de modes
culturelles étrangères ou de transformations économiques qui
ignorent les frontières : autant de facteurs qui ne vont
pas disparaître, au contraire, et paraissent donc nécessairement
devoir entraîner des réactions. L’adjectif « identitaire »
décrit peut-être de façon plus adéquate ces mouvements que
l’étiquette « nationaliste » ; mais la nation
constitue souvent le cadre de l’affirmation identitaire. Du
point de vue religieux, ces mouvements représentent aussi
des courants de revitalisation et de réforme : plus qu’ils
ne perpétuent une tradition intangible, ils répondent (en
adaptant cette tradition) à de nouvelles situations entraînées
par les mutations politiques, sociales et technologiques ainsi
que par la confrontation avec d’autres messages religieux[25]. Mais un courant de revitalisation peut naturellement
prendre différentes formes, pas nécessairement nationalistes.
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Ces
dimensions nationalistes et identitaires ne doivent pas faire
oublier l’autre face du phénomène religieux, c’est-à-dire ses
prédispositions à traverser les frontières : les activités
transnationales des religions continueront d’entrer parfois
en conflit avec les stratégies d’Etats-nations, même si elles
se situent sur des plans en partie différents.
La
mention des nationalismes religieux ne doit pas faire oublier
que la plupart des religions ont une dimension et – parfois
– des stratégies transnationales : la réalité des nations
demeure, elle marque nombre de religions[26], mais les grandes
organisations religieuses tendent à penser et à agir dans
une perspective transnationale. Cela est particulièrement
frappant dans le cas de l’Eglise catholique romaine, qui bénéficie
de l’avantage unique d’avoir également, grâce à l’Etat du
Vatican, un appareil diplomatique et des modalités de présence
sur la scène internationale sans équivalent dans d’autres
religions[27].
Et cela illustre une fois de plus le risque de toute interprétation
trop simple : le nationalisme religieux n’est qu’une
face de la situation et du rôle stratégiques des religions.
C’est
cette dimension transnationale qui inspire en partie les craintes
du régime communiste chinois face aux missions chrétiennes.
C’est également cette dimension transnationale qui motive
des aspirations panislamiques, même si cela est loin de déboucher
toujours sur des coopérations en profondeur[28]; mais elle fait
que les turbulences dans un secteur du monde musulman sont
potentiellement susceptibles d’inspirer des sentiments de
solidarité dans des zones ethniquement différentes, et il
est très probable que cela se développera encore au XXIe siècle, pour toutes les raisons déjà évoquées.
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Le
christianisme sera toujours moins eurocentrique. Outre le poids
démographique de sa présence en Afrique et en Amérique latine,
ses plus importantes possibilités d’expansion se situent en
Asie.
C’est,
pour commencer, une réalité démographique : la part des
pays industrialisés dans la population mondiale diminue d’année
en année. Europe et christianisme sont de moins en moins des
équivalents, et ce n’est pas en Occident que se situent les
perspectives d’avenir du christianisme. Cela ne signifie pas
que le christianisme va disparaître demain de l’Europe :
d’une part, une minorité plus ou moins importante de la population
y restera attachée avec ferveur ; d’autre part, comme
le fait observer une sociologue britannique, aucun système
de valeurs cohérent ne s’est manifesté pour prendre sa place,
ce qui signifie que beaucoup de gens vont conserver quelque
lien avec leur héritage chrétien, même s’ils n’y croient plus
vraiment ou l’arrangent à leur manière[29].
Pour
nous limiter au cas de l’Eglise catholique romaine, dans le
monde occidental, elle peut au plus espérer maintenir ses
positions, peut-être en se développant même dans quelques
pays, mais sans perspective de croissance massive : ce
sera plutôt la stabilité au mieux, le déclin au pire. Les
meilleures perspectives d’avenir se situent en Afrique et
en Asie, deux continents dans lesquels le catholicisme romain
reste statistiquement sous-représenté (en 1997, près de 15%
de la population africaine et 3% de la population asiatique
étaient de foi catholique romaine)[30]. En fait, les plus importantes perspectives pour
le christianisme au XXIe siècle se situent en Asie,
qui est aussi le continent qui connaîtra la plus forte croissance
démographique en chiffres absolus au cours des prochaines
décennies. Pour tout observateur de la stratégie du Saint-Siège,
l’attention prêtée à l’Asie est manifeste, et Jean-Paul II
ne s’est pas simplement laissé aller à un élan oratoire en
déclarant à Manille en 1995 que le troisième millénaire serait
pour le christianisme celui d’une moisson en Asie, affirmation
répétée dans l’exhortation apostolique Ecclesia in Asia
de 1999.
En
Asie, l’un des grands points d’interrogation est constitué
par la Chine, qui ne compte que 1 à 2% d’habitants chrétiens[31]. En raison du déclin idéologique
du communisme et du faible succès de ses tentatives de revitalisation
autour de thèmes comme celui de la « civilisation spirituelle »
et de la « nouvelle culture socialiste », il y aura
de plus en plus un vide que d’autres philosophies pourront
être amenées à combler. En cas d’effondrement complet du système
communiste, un champ missionnaire sans précédent dans l’histoire
s’ouvrirait : ce n’est pas pour rien qu’il y a déjà des
institutions qui préparent les futurs missionnaires pour la
Chine. Un développement du christianisme en Chine aurait également
des conséquences stratégiques.
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Dans
l’Afrique subsaharienne, l’assèchement progressif du réservoir
potentiel de convertis parmi les adeptes des religions africaines
traditionnelles entraînera des frictions croissantes entre groupes
missionnaires ou activistes chrétiens et musulmans. Plus généralement,
des tensions autour des entreprises missionnaires vont continuer
à se manifester dans plusieurs régions du monde.
Le
bouleversement religieux le plus massif du XXe siècle a eu pour cadre le continent africain. Les religions
africaines traditionnelles rassemblaient 58,1% de la population
du continent en 1900; en 1980, leur part était descendue à
13,9%. Même si ces pourcentages devaient être révisés à la
hausse, ils font prendre conscience de l’ampleur du changement
intervenu : la carte religieuse de l’Afrique subsaharienne
n’a plus grand chose de commun avec ce qu’elle était il y
a un siècle. Les Eglises chrétiennes en ont principalement
bénéficié : elles rassemblaient 9,2% de la population
africaine en 1900 ; en 1980, 44,2% des Africains étaient
chrétiens. En ce qui concerne l’islam, il rassemblait déjà 32% de la population africaine en 1900 et atteignait 41,2%
in 1980[32].
Il y a cependant de fortes variations régionales, dans le
détail desquelles je ne puis entrer ici.
En
quoi ces évolutions de la démographie religieuse ont-elles
des conséquences pour la sécurité internationale? Tout simplement,
les missions chrétiennes et musulmanes auront de moins en
moins de convertis potentiels provenant des religions africaines
traditionnelles : elles devront donc exercer leur prosélytisme
soit envers des membres d’autres branches de la même religion,
soit envers des fidèles de la grande religion concurrente.
Il est peu probable que cela n’entraîne pas des frictions
et conflits, surtout dans un contexte où se développent des
mouvements d’activisme religieux[33]. Nous en avons encore eu de tristes
exemples ces derniers mois au Nigeria, avec les heurts entraînés
par la volonté de provinces à majorité musulmane d’introduire
la charia.
De
façon plus large, et paradoxalement, le libre choix de sa
religion par chaque être humain est en principe reconnu par
toutes les conventions internationales, mais de vives réactions
se développent face au prosélytisme dans plusieurs régions
du monde : la liberté religieuse n’est pas toujours contestée
de front, mais l’on suggère que certains types d’activité
missionnaire ne sont pas légitimes et qu’un prosélytisme de
mauvais aloi doit être combattu[34].
Les exemples de réactions de cette nature abondent dans les
pays post-soviétiques, par exemple. Mais il vaut la peine
d’étudier également les réactions antimissionnaires en Inde
de la part de mouvement hindous militants. Et certaines réactions
envers les « sectes » dans des pays occidentaux
présentent des analogies avec ces phénomènes.
Il
est vrai que l’activité de missions étrangères peut entraîner
des turbulences, par exemple lorsqu’elles manquent de respect
pour des traditions locales et suscitent des réactions ou
tensions entre communautés. Cependant, il est illusoire de
penser pouvoir fermer aujourd’hui les frontières à la circulation
d’idées ou de croyances : c’est un combat perdu à long
terme. Cette diffusion continuera à provoquer des suspicions
et des réactions : loin de s’atténuer, celles-ci semblent
prendre de l’essor ces derniers temps. Avec leurs nouveaux
services chargés de s’occuper de la liberté religieuse internationale
et les rapports publiés à ce sujet sous les auspices du Département
d’Etat depuis 1999, les Etats-Unis pensent pouvoir encourager
le respect d’une entière liberté de religion et de diffusion
des croyances à travers le monde, mais il n’est pas certain
que ces bonnes intentions atteignent leur but : dans
certains cas, elles peuvent aussi renforcer la méfiance ou
susciter la crispation face à des ingérences étrangères. Il
est vrai que ce dilemme sur les méthodes d’action appropriées
n’est pas propre aux questions de liberté religieuse et se
pose quant à toute intervention diplomatique relative au respect
des droits de l’homme.
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Dans
un contexte où l’affirmation de l’autonomie individuelle et
du libre choix affecte également le domaine religieux, les grandes
religions pourront de moins en moins prétendre exercer un contrôle
sur leurs troupes, ce qui limitera leurs possibilités d’influencer
une situation politique ou un conflit.
Les
religions peuvent contribuer aussi bien à la guerre qu’à la
paix, attiser les tensions ou encourager le respect du prochain.
En fait, les religions ne sont pas toujours les acteurs volontaires
des conflits dans lesquels elles se trouvent impliquées :
des thèmes ou des symboles religieux peuvent se trouver récupérés
par des gens qui ne sont pas toujours des croyants, sans véritable
consentement des autorités religieuses – ou avec leur assentiment
plus ou moins enthousiaste. En outre, il n’est pas si facile
de déterminer dans quelle mesure une organisation religieuse
est réellement capable d’influencer les choix et actions de
ses fidèles : en France aujourd’hui, par exemple, combien
de baptisés souscrivent-ils réellement à tous les dogmes de
leurs Eglises respectives et agissent-ils selon les consignes
de celles-ci ? Ils ne sont certainement qu’une minorité.
En dehors de petits groupes, les chefs religieux ont rarement
derrière eux des troupes marchant au pas cadencé et prêtes
à s’ébranler sur une simple injonction !
Les
dirigeants des religions ont conscience d’un problème de crédibilité :
si une religion n’influence pas positivement la vie de ses
fidèles, si elle ne contribue pas à l’harmonie du monde, elle
risque de voir peu à peu ses effectifs fondre dans un monde
où s’exerce de moins en moins une pression sociale pour le
maintien d’appartenances. Le génocide qui s’est produit en
1994 au Rwanda, un pays largement christianisé (il ne s’agissait
assurément pas là d’un cas de « guerre de religion » !),
n’a pas seulement donné lieu à de sévères examens de conscience
sur la faillite des Eglises[35], mais aussi à une
floraison de communautés chrétiennes nouvelles[36].
Pour qui est insatisfait, il est facile aujourd’hui d’aller
voir ailleurs. Cette réalité marquera encore plus les religions
dans de larges zones du monde au XXIe siècle.
Les
religions peuvent assurément exercer parfois une influence
positive en faveur de la paix[37].
Ainsi, la communauté de Sant’Egidio a joué un rôle non négligeable
dans la conclusion de l’accord de paix pour le Mozambique
signé à Rome en octobre 1992 après 27 mois de négociation[38]; elle a eu, comme on le sait,
moins de succès dans sa tentative d’intervenir pour résoudre
la crise algérienne. Plusieurs organisations religieuses œuvrent
(parfois très discrètement) à la réconciliation et à la paix.
Mais probablement ont-elles le plus de succès dans des conflits
où elles ne sont pas elles-mêmes impliquées à un titre ou
à un autre. Il ya eu plusieurs déclarations en faveur de la
paix par des dirigeants religieux de l’ex-Yougoslavie – sans
grand effet. Quant au Proche-Orient, en raison de ses liens
historiques avec les racines des grandes religions monothéistes,
il connaît probablement la plus forte densité d’organisations
de dialogue interreligieux[39]: cette prolifération
de groupes qui prétendent contribuer à une meilleure compréhension
ne semble pas avoir exactement les effets qu’on pourrait en
attendre… Les activités de dialogue interreligieux et les
efforts pour promouvoir la paix à travers celui-ci rassemblent
avant tout des professionnels du dialogue, qui vont de colloque
en conférence et de séminaire en rencontre fraternelle. Mais
les « troupes », si l’on ose utiliser cette expression,
ne suivent pas toujours – précisément parce que les fidèles
d’une religion ne sont pas vraiment comparables aux divisions
d’une armée.
Il
vaut certainement la peine de continuer à explorer les voies
par lesquelles les religions peuvent apporter leur pierre
à la résolution de certains conflits, d’autant plus qu’elles
continueront à être des forces qui motiveront profondément
des êtres ou groupes humains à agir pour le meilleur ou pour
le pire[40]. Pourtant, malgré
la bonne volonté et des initiatives particulières toujours
bienvenues (après tout, on ne se plaindra pas si des efforts
de paix peuvent atteindre des résultats, même limités), il
n’est pas sûr que la contribution des religions à la paix
devienne beaucoup plus efficace au cours du quart de siècle
à venir, surtout dans un contexte où les fidèles ne deviennent
certainement pas plus disciplinés… En revanche, cela n’empêche
pas que des religions contribuent à l’évolution de sociétés,
comme nous allons le voir.
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L’influence
des religions sur la vie publique s’exercera de façon différente
selon les régions du monde. Dans des pays où les possibilités
d’expression politique pluraliste sont faibles, il est probable
que la religion demeurera un ressource de liberté de parole
et de changement. Dans les pays démocratiques, les grandes communautés
religieuses resteront présentes à travers des débats sur des
questions éthiques, par exemple.
L’influence
des religions sur la vie publique dépend grandement des contextes
historiques et politiques : dans les pays d’Europe hier
communistes, les religions jouaient un rôle très différent
d’un pays à l’autre. Aujourd’hui, il existe des zones du globe
dans lesquelles des religions, par leur autorité morale, sont
en mesure d’exercer une influence positive. Je pense par exemple
ici à certaines régions d’Afrique, dans lesquelles les Eglises
sont parmi les rares organisations ayant la possibilité et
les moyens d’intervenir avec une certaine autorité dans le
débat public, de compenser certaines insuffisances d’Etats
et de contribuer au renforcement de la société civile[41].
Des Eglises peuvent agir selon des modalités qui ne sont pas
politiques, mais ont des conséquences sur le plan politique.
A l’occasion de la 12e assemblée plénière du Symposium
des Conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar, qui
s’est tenue du 30 septembre au 9 octobre 2000 près de Rome,
le secrétaire général de cette assemblée a expliqué :
« […] nous pouvons dire que, quand il y a eu une crise
en Afrique, le peuple et les politiciens ont demandé l’aide
de l’Eglise. […] Nous prêtons attention à la politique seulement
dans la mesure où cela touche la vie du peuple. »[42]
Par
leur simple existence, en créant un espace de liberté idéologique
dans lequel l’Etat n’a pas le droit de s’immiscer, des Eglises
jouent un rôle politique perçu comme menace par des régimes
fondés sur une forte composante idéologique. Le cas de la
Chine est vraisemblablement le plus frappant. Surtout depuis
l’effondrement du système soviétique, les dirigeants communistes
chinois ont prêté une grande attention au rôle possible joué
par les Eglises dans ce processus d’évolution politique, afin
d’en tirer les leçons et d’éviter si même possible de subir
le même sort. Au milieu des années 1990, l’un des principaux
dirigeants du Parti communiste chinois écrivait : « Je
suis profondément troublé quand je lis [des informations]
sur l’infiltration sans cesse croissante par des groupes religieux,
en particulier les activités antirévolutionnaires qui sont
entreprises sous le couvert de la religion. Ceci a été une
technique employée de longue date par nos ennemis de classe,
tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, d’utiliser la
religion pour tourner nos jeunes contre nous. C’est une pénible
leçon, et nous devons tirer des enseignements de l’expérience
d’autres Etats communistes. »[43]
Non moins révélatrice est la remarque faite en
février 2000 par le président Jiang Zemin : « Falun
Gong représente autant une menace pour le Parti communiste
que l’a été le mouvement Solidarité pour les communistes en
Pologne dans les années 1980. »[44] On ne saurait plus clairement
indiquer la perception de ces activités religieuses par le
régime communiste chinois[45]. La répression
des activités religieuses « illicites » par la Chine,
qui a connu une intensification dans le courant des années
1990, va se poursuivre dans les prochaines années – sans que
cela signifie pour autant l’abandon du discret dialogue diplomatique
avec le Vatican, par exemple, qui pourrait même finir par
déboucher sur une normalisation des relations. A long terme,
cependant, le Parti communiste chinois perdra la partie :
il s’usera avant les groupes religieux qu’il combat – et même
s’il devait réussir à en éliminer complètement certains, d’autres
apparaîtront. Ce que nous ignorons, en revanche, et qu’il
est impossible de se risquer à prédire, ce sont les circonstances
dans lesquels le communisme, tôt ou tard, cédera la place
à un autre régime en Chine continentale.
Bien
entendu, ce n’est pas seulement le christianisme qui est susceptible
de jouer un tel rôle. En Birmanie, même si une partie du clergé
est soumise au pouvoir, qui s’est livré à de gros efforts
pour contrôler les structures du bouddhisme, les observateurs
estiment que la majorité des moines sont favorables à la démocratisation
et encouragent probablement une résistance sourde contre l’autoritarisme
du régime[46]. De même, des informations régulières
en provenance du Vietnam montrent comment des moines, sans
s’engager dans des actions politiques à proprement parler,
adoptent un comportement qui est perçu par le régime comme
une contestation de son contrôle.
Et
l’Occident ? On y trouve dans plusieurs pays des partis
politiques à étiquette religieuse (principalement la démocratie
chrétienne), mais ce n’est pas le principal canal par lequel,
aujourd’hui, des Eglises peuvent espérer influencer la vie
publique : certes, les valeurs chrétiennes orientent
encore les projets d’une minorité d’hommes politiques, mais
peu d’entre eux déterminent leur action en fonction d’orientations
ou de consignes données par leurs Eglises ! Les sociétés
dans lesquelles nous vivons peuvent être dites sécularisées
dans le sens où les Eglises y exercent une influence relativement
modeste. Mais elles ne sont pas absentes des débats contemporains ;
le caractère toujours plus complexe des questions éthiques
dans le monde moderne leur offre une occasion de jouer à nouveau
un rôle, et même d’être sollicitées pour le faire. L’Eglise
catholique romaine s’efforce ainsi de s’affirmer « comme
une autorité morale de référence »[47]. Elle se veut « experte en humanité ».
Les religions continueront à tenter de participer aux débats
de société, parfois en choisissant de nouvelles voies. Il
reste cependant à voir si elles auront ainsi réellement la
possibilité d’influencer des orientations stratégiques.
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