www.religion.info : Religioscope
Search
News.Conferences.Archives.FAQ.Site Map.Mailing List.Contact
English HomeFrançais: Accueil
Conférences.Archives.FAQ.Plan.Liste de Diffusion.Liens.Contact

archives

Analyse

RELIGIONS, SPIRITUALITÉS ET SOCIÉTÉS
AU XXIe SIÈCLE:
PERSPECTIVES POUR LA SÉCURITÉ
A L'HORIZON 2025
(Suite et fin)

Retourner à la partie précédente du texte...

*       Dans ce contexte plus individualiste, les élites religieuses traditionnelles se verront toujours plus concurrencées par d’autres sources potentielles d’autorité religieuse.

Cela rejoint la question du contrôle de leurs « troupes » par leurs dirigeants religieux, question que nous avons déjà examinée brièvement. Si nous observons le monde musulman contemporain, nous constatons que les autorités religieuses traditionnelles s’y trouvent de plus en plus en concurrence avec d’autres « experts », qui n’appartiennent pas à ces élites. Nous assistons plutôt à ce que des spécialistes ont décit comme une « fragmentation de l’autorité », avec des sources concurrentes et contradictoires qui se disputent la gestion du sacré et l’autorité qui en dérive[48]. Cela entraîne d’ailleurs dans certains cas une surenchère, des groupes radicaux contraignant de fait les autorités religieuses traditionnelles à durcir leurs positions pour ne pas être dépassées et « délégitimées ». Il convient de prêter attention aussi au développement d’Internet et à la multiplication de sites islamiques en tous genres : comme l’a fait remarquer un universitaire musulman, « le développement de cette technologie va rendre l’itjihad [jugement indépendant fondé sur les sources islamiques] beaucoup plus aisée […]. »[49] La multiplication des sources potentielles d’autorité va ainsi encore s’accentuer dans le monde musulman[50]. Cela renforcera l’impact transnational de certaines propagandes et permettra également à de petits groupes musulmans activistes d’atteindre plus rapidement une présence internationale.

Nous ne sommes qu’au début de ce processus. Et le monde musulman ne sera pas le seul touché, même s’il est vraisemblable que cela présente des conséquences beaucoup plus immédiates en matière de sécurité. De façon générale, les nouveaux moyens de communication paraissent susceptibles de favoriser le développement de liens directs, horizontaux, court-circuitant les autorités religieuses traditionnelles et multipliant les sources d’autorité[51]. En outre, en raison de l’accès à une masse sans précédent de données et du véritable déluge d’informations qui nous submerge (le problème n’est plus tant de trouver l’information que de s’y retrouver !), d’autres sources de renseignement sur les questions religieuses joueront un rôle toujours plus important, en concurrence avec les autorités traditionnelles : par exemple les médias séculiers, comme pourvoyeurs d’information et de culture, y compris dans le domaine spirituel, même si le message y devient parfois insipide ou dilué[52].

[TOP]

*       Certaines formes d’activisme religieux déboucheront vraisemblablement sur des attitudes plus modérées, aptes à composer avec un environnement pluraliste et développant éventuellement des voies originales de participation politique.

Nous avons parfois tendance à considérer que l’activisme religieux débouchera inéluctablement sur la violence et sur des défis périlleux lancés aux sociétés sécularisées. La réalité est plus nuancée, et risque de se nuancer encore durant le quart de siècle qui nous attend. Certes, des mouvements radicaux et violents continueront d’émerger. Mais d’autres groupes d’activistes religieux seront amenés à composer avec des systèmes politiques pluralistes et à s’intégrer au sein de ceux-ci, parfois peut-être en imaginant des formes de participation créatrices. Aux Etats-Unis, la Moral Majority et les différentes manifestations du militantisme politique chrétien qui lui ont succédé ont en grande partie joué le jeu du système et peut-être même contribué à la vitalité du débat politique en incitant à s’y intéresser et à s’y engager des gens qui ne se seraient sinon reconnus dans aucun des courants existants.

Il ne paraît pas exclu que des développements en partie semblables se produisent dans certains secteurs du monde musulman[53]. Il y a une grande variété de courants islamiques militants. Si nous observons la situation en Turquie, nous constatons qu’il s’y trouve de jeunes intellectuels islamiques qui manifestent une réelle curiosité pour d’autres philosophies, en ne remettant nullement en question leurs propres convictions, mais sans que cela entraîne un rejet d’autres réalités religieuses et culturelles – ils sont tellement convaincus que l’avenir leur appartient que cela les incite à une forme de respect et de tolérance. Depuis quelque temps, en dépit de la méfiance traditionnelle de l’islamisme turc pour le rapprochement avec l’Union européenne – longtemps perçue comme une façon de se détourner du monde islamique - , certains militants musulmans commencent à se montrer favorables à une participation de la Turquie à l’UE, espérant bien sûr que cela entraînera une plus forte démocratisation du pays. Ce n’est pas un développement négligeable. Des personnes familières avec la situation indonésienne disent y constater l’existence de courants analogues. Bien entendu, c’est une face de la réalité, il y en a d’autres, mais nous assisterons à plusieurs développements de ce genre au cours des vingt-cinq années à venir dans différents pays, même s’il est évidemment trop tôt pour savoir si cela entraînera des conséquences politiques profondes.

[TOP]

*       Il continuera d’y avoir des actes de violence commis par de petits groupes religieux. Dans la plupart des cas, il est cependant peu vraisemblable qu’ils réussissent à avoir un impact stratégique.

Un autre aspect, malheureusement, sera la poursuite d’actions violentes de la part de petits groupes religieux militants se référant aux croyances les plus variées – qu’il s’agisse de mouvements indépendants ou, au contraire, sur les marges radicales de grandes traditions religieuses. On sait que le nombre de groupes terroristes à motivation religieuse s’est multiplié au cours des années 1980 et 1990, alors qu’il en existait fort peu dans les décennies immédiatement précédentes, au point que certains experts n’écartent pas de ce fait la possibilité d’actes de violence « plus nombreux et plus intenses »[54].

Les prédictions dans ce domaine sont hasardeuses – et aux acteurs prévisibles, déjà identifiés, peuvent s’en ajouter d’autres, dont nous ignorons peut-être jusqu’à l’existence : il y a moins de dix ans, qui aurait pensé à un groupe comme Aum Shinrikyo ? La violence à motivation religieuse n’est cependant pas nouvelle. Elle nous frappe avant tout parce que nous ne l’avions pas attendue, mais aussi parce que, comme tout acte de type terroriste, elle vise à produire des actions spectaculaires, et peut-être plus encore, d’ailleurs, que les actions terroristes séculières : Mark Juergensmeyer fait remarquer que, dans bien des cas, il ne faut pas l’interpréter en terme de tactique visant à atteindre des objectifs terrestres et immédiats, mais plutôt d’actions dramatiques qui veulent frapper les esprits par leur portée symbolique[55].

Je ne doute pas, hélas, que des actes de ce genre continueront de se produire au cours des vingt-cinq prochaines années. Je pense aussi que les acteurs de cette violence à fondement idéologique religieux apparaîtront au sein de différentes traditions. Les craintes liées au contexte de mondialisation, aux mutations technologiques et au sentiment de perte des repères traditionnels qui vont les accompagner, seront propices à susciter dans certains esprits la tentation du recours à des solutions extrêmes, sur des bases aussi bien religieuses (ou quasi-religieuses) que séculières.

[TOP]

§    §    §

A l’aube du XXIe siècle – pour revenir aux considérations exprimées au début de ce texte - , peu d’analystes prendraient le risque de prédire la disparition de la religion : sciences et techniques ont connu des avancées considérables, mais elles n’ont certainement pas apporté la réponse à toutes les questions traditionnelles de l’humanité sur le sens et la précarité de l’existence, et probablement en ont-elles suscité de nouvelles[56]. Mais la recherche de réponses va de moins en moins s’effectuer dans un cadre unique : les itinérances religieuses tendront à devenir plus individualisées, en Occident en tout cas, et le « bricolage religieux » personnel sera de plus en plus répandu, ce qui n’est pas sans conséquences sociales - « des fragments religieux ne constituent pas une communauté morale »[57]. La cohésion de nos sociétés autour de valeurs communes et largement acceptées, au-delà du simple désir de bien-être et de prospérité ou d’un vague humanisme, pourrait devenir une question cruciale.

Cela dit, de grands groupes religieux continuent d’exercer une influence qui, décroissante peut-être dans la plupart des pays occidentaux pour l’instant, joue toujours un rôle plus ou moins important dans d’autres contextes. De plus, l’influence des religions ne se mesure pas seulement à l’impact direct qu’elles peuvent avoir sur des processus politiques, économiques et sociaux : une religion est une manière de penser, d’aborder l’existence quotidienne, de se comporter dans la société. La diffusion ou le recul d’une religion sur un territoire ne restent donc pas sans conséquences à long terme. Or, le XXIe siècle continuera de voir des modifications de la carte religieuse du globe, pas seulement par suite de conversions, mais aussi en raison des facilités de communication et des migrations. Au cours des dernières décennies, par exemple, la mission de groupes protestants (surtout nord-américains) en Amérique latine a entraîné la conversion d’un pourcentage non négligeable de la population dans certains pays ; dans un second temps se sont également développés des groupes religieux autochtones d’inspiration pentecôtiste. Cela ne transforme pas seulement la carte religieuse de certains pays, mais peut avoir des conséquences politiques, économiques, stratégiques, même si elles ne se manifestent que dans la longue durée.

Les religions continueront en l’an 2025 d’affecter à certains égards la sécurité du globe, pour le meilleur ou pour le pire. Mais il ne faut pas non plus exagérer leurs possibilités d’influence, comme nous l’avons vu, d’autant plus que les croyances traditionnelles vont devoir faire face à de multiples défis, à commencer par l’accélération constante des mutations technologiques, mais aussi des problèmes de crédibilité et des tensions internes probablement toujours plus vives entre orientations divergentes au sein d’une même religion. Quel que soit leur rôle dans le monde, les religions ne pourront ignorer qu’elles vivent dans un monde marqué par la modernité et la sécularisation, et ces faits leur imposeront un cadre et des limites : les croyants ne peuvent plus entièrement croire de la même manière.Pourtant, si une durée de 25 ans représente un segment considérable pour une prospective stratégique, l’échelle de temps sur laquelle avancent les religions est beaucoup plus longue, car des mentalités ne se transforment pas du jour au lendemain, des appartenances séculaires et inscrites par de multiples signes dans notre environnement ne disparaissent pas en l’espace d’une génération. Les données stratégiques se modifieront, la politique de sécurité devra s’adapter à un environnement changeant, les conditions dans lesquelles agiront les religions se transformeront plus ou moins profondément, mais il est peu probable qu’elles présenteront un visage radicalement différent dans vingt-cinq ans seulement.

Jean-François Mayer

Fribourg, le 8 octobre 2000 ; revu le 13 novembre 2000.

[TOP]


[48] Dale F. Eickelman et James Piscatori, Muslim Politics, Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 1996, pp. 68-71 et 131.

[49] Cité par Gary Bunt, Virtually Islamic : Computer-mediated Communication and Cyber Islamic Environments, Cardiff, University of Wales Press, 2000, p. 4.

[50] Ibid., chap. 5.

[51] Richard Cimino et Don Lattin, Shopping for Faith : American Religion in the New Millenium, San Francisco, Jossey-Bass, 1998, p. 113.

[52] Ibid., p. 38.

[53] Ainsi, lorsqu’un universitaire pakistanais explique que l’islam est apte à promouvoir un pluralisme socio-politique tout en réfutant le principe démocratique occidental de souveraineté du peuple (contradictoire avec la souveraineté divine), peut-être son discours mérite-t-il l’attention non simplement par son rejet des principes de la démocratie telle que nous la connaissons en Occident, mais aussi par l’aspiration qu’il révèle à trouver les voies d’un modèle islamique pluraliste et éloignée de modèles autoritaires – l’avenir nous dira s’il s’agit ou non d’une utopie, mais il faut analyser l’ensemble du discours, et pas simplement le rejet des croyances politiques dominantes en Occident. Cf. Kurshid Ahmad, « Islam and Democracy : Some Conceptual and Contemporary Dimensions », in Muslim World (Hartford), 90/1-2, printemps 2000, pp. 1-21. En dépit de leur opposition originelle de principe à la démocratie, plusieurs courants islamistes ont été amenés dans la pratique à s’en réclamer pour essayer d’assurer leur propre liberté d’expression face à des régimes répressifs, et il n’est pas certain que cela reste toujours une attitude purement tactique. Pour une brève et éclairante analyse d’ensemble, cf. John Esposito, « Islam and the State in Modern Islamic Political Thought », in Jacob Neusner (dir.), Religion and the Political Order : Politics in Classical and Contemporary Christianity, Islam, and Judaism, Atlanta (Georgia), Scholars Press, 1996, pp. 237-255.

[54] Bruce Hoffman, La Mécanique terroriste, Paris, Calmann-Lévy, 1999, chap. 4.

[55] Il utilise à propos du terrorisme religieux l’expression de performance violence (Mark Juergensmeyer, Terror in the Mind of God : The Global Rise of Religious Violence, Berkeley, University of California Press, 2000, pp. 122-126).

[56] Robert Wuthnow, Rediscovering the Sacred : Perspectives on Religion in Contemporary Society, Grand Rapids (Michigan), William B. Eerdmans, 1992, p. 101.

[57] Christie Davies, « Religion and the Twenty-First Century in the West : Existing Trends and New Directions », in Irena Borowik et Przemysław Jabłoński (dir.), The Future of Religion : East and West, Cracovie, Nomos, 1995, pp. 34-40 (p. 40).

[TOP]

© 2002 www.religioscope.com

Les textes peuvent être reproduits avec indication de la source.
Permission granted to use the article, providing acknowledgment is given.



English: Home
Articles
Interviews
Documents

Francais: Accueil
Articles
Entretiens
Documents