Musulmans
en Occident
L'ISLAM DE FRANCE CHERCHE SA VOIE
La rencontre annuelle des musulmans
de France au Bourget
Religioscope – 18 mai 2002
Une version abrégée de ce texte a été publiée
dans le quotidien suisse La
Liberté du 18 mai 2002
Du
9 au 12 mai s'est déroulée la 19e Rencontre annuelle
des musulmans de France, au Parc des expositions du Bourget,
près de Paris. Lors de la première rencontre, il y avait 200
participants; lors de la deuxième, 300. A la fin des années
1980, le nombre atteignait déjà 2.000. Cette année, pendant
quatre jours, 75.000 visiteurs – selon les chiffres officiels
– auraient fait le déplacement au Bourget. Et les grands médias
nationaux français y ont donné écho. Le rédacteur de Religioscope
s'y trouvait aussi: une occasion de faire, en concentré, une
plongée dans l'islam en France, entre aspirations à l'intégration
et maintien de son identité.
Le
reportage se divise en trois parties:
-
ci-dessous,
un aperçu d'ensemble, avec des observations faites durant
la rencontre;
-
en
cliquant ici,
accès à un bref article sur l'activité
d'associations humanitaires islamiques, très présentes
à la rencontre du Bourget;
-
enfin,
en cliquant
ici, extraits d'un entretien
avec Zuhair Mahmood, membre de l'Union des organisations islamiques
de France (UOIF) – organisatrices de la rencontre – et
directeur d'un institut de formation théologique, qui répond
aux questions de Religioscope sur la situation de l'islam
en France.
A la gare
du Bourget, des navettes assurent le transport vers le Parc
des expositions, où se tenait du 9 au 12 mai la 19e Rencontre annuelle des musulmans de France. Tous les sièges
sont pris, quelques femmes restent debout. Un pieux vendeur
de cassettes du Coran s'en avise, monte aussitôt dans le bus
et invite aussitôt des hommes à céder leurs places aux femmes.
Un peu gênés, ils s'exécutent prestement. Qui a dit que les
musulmans ne respectaient pas les femmes?
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Un
islam de France en mutation
C'est
la première observation qu'inspire une visite à la rencontre
des musulmans de France au Bourget: la présence et le rôle
très actif des femmes. Elles sont un peu partout, dans les
dizaines de stands de la grande halle d'exposition. "En
fait, elles s'engagent beaucoup plus que les hommes",
confesse un responsable d'association. Beaucoup portent le
foulard, d'autres pas. Et chez celles qui l'arborent, ce foulard
se décline dans toutes les tonalités et tous les styles – souvent non sans coquetterie, d'ailleurs!
Deuxième observation: la langue. Particulièrement chez les
jeunes, le français est le véhicule de communication privilégié.
Et beaucoup le maîtrisent aussi bien que les jeunes du même
âge d'origine française. Un signe parmi d'autres des mutations
en train de se produire dans une population musulmane dont
beaucoup de membres sont nés ici. Les interventions en arabe
dans le cadre des allocutions qui ont lieu à l'occasion de
cette rencontre font d'ailleurs l'objet de traductions consécutives
en français.
Enfin, troisième observation, le vocabulaire: des mots typiques
du discours officiel français ont été intégrés. Ainsi, dans
une France où le mot "citoyen" est devenu
depuis quelques années un adjectif omniprésent, les musulmans
ne font pas exception: "Pour un islam authentique
et citoyen", proclame une grande bannière dans la
halle où, devant des milliers d'auditeurs, se succèdent les
orateurs. L'idée de citoyenneté pleinement compatible avec
l'islam revient constamment dans leurs propos. Un islam prôné comme celui du juste milieu: l'Union
des organisations islamiques de France (UOIF), cheville
ouvrière de la rencontre, veut se distinguer "aussi
bien des courants intransigeants que négligents",
déclare son président, Lhaj Thami Breze.
De même, au stand des Etudiants musulmans de France (EMF)
– un syndicat dont le pourcentage de voix est monté sensiblement
lors des dernières élections étudiantes – le responsable avec
lequel nous discutons se réfère constamment à l'idéal "républicain".
Il souligne que les EMF, qui se veulent à la fois syndicat "au service de tous les étudiants" et association
qui "aide l'étudiant musulman à vivre dans l'harmonie
et la complémentarité son appartenance spirituelle et son
engagement citoyen", accueille également sur ses
listes de candidats des étudiants non musulmans. Le "m"
(musulman) de l'intitulé de l'association est justifié un
peu de la même façon que le "c" de l'appellation
"démocrate chrétien" par des militants de ce dernier
courant: une référence à des principes éthiques. (Le site
national des EMF est "en construction": nous
renvoyons donc plutôt à son site
grenoblois.)
L'aspiration affichée est celle d'un islam adapté au contexte
de l'Occident sans rien sacrifier de l'essentiel. Les voies
de cette adaptation se cherchent manifestement encore. Tout
d'abord, l'islam en France est loin de présenter un visage
uni: comme tous les groupes religieux aujourd'hui, il est
traversé par des courants contradictoires - mais s'y
ajoute la nature encore récente de son implantation
massive sur le territoire de la France métropolitaine.
En outre, le débat à mener sur le degré d'adaptation au contexte
français est loin d'être achevé. Prenons-en
pour illustration, parmi les nouveaux livres en vente dans
les stands de librairie de la rencontre, un petit volume de
Youssouf al-Qaradâwî, auteur très apprécié par les responsables
de l'UOIF et très lu parmi les musulmans pratiquants de France
et d'ailleurs. Intitulé Pourquoi l'islam? (Paris,
Ed. Arrissala, 2002), il s'agit du texte d'une conférence
préparée dans les années 1970 à l'intention d'étudiants américains.
Certains éléments ont donc sans doute évolué depuis. Mais
la publication de cette conférence pour la première
fois en 2002 en français et en anglais indique qu'elle est
perçue comme pertinente encore, au moins à certains égards.
On y lit par exemple ce passage:
"L'islam est religion et Etat, foi et Loi, culte
et commandement, Livre et épée, prière et jihâd tout à la
fois, sans division aucune. C'est cela l'islam. L'islam rejette
totalement cette fragmentation entre ce qu'on appelle la religion
et ce qu'on appelle l'Etat: du point de vue de l'islam, tout
relève de la religion, tout relève de la Loi. La vie est un
fleuve unique qu'on ne peut séparer entre plusieurs éléments […].
"C'est pourquoi les grandes idéologies rejettent-elles
aussi l'idée d'une division de la vie. Le communisme et d'autres
idéologies rejettent cette division de la vie et veulent gouverner
la vie toute entière. Ils refusent de laisser à d'autres l'éducation,
la culture ou la pensée, mais veulent contrôler toute la vie
de A à Z.
"L'islam non plus ne saurait accepter de laisser
des aspects de la vie lui échapper." (pp. 38-39)
Vraisemblablement ces propos doivent-ils être compris
comme aspiration à un idéal; en outre, ils font manifestement
référence avant tout aux pays de tradition musulmane.
Publiés en France et en français en l'an 2002, ils posent
cependant la question de la conciliation entre de telles aspirations
et un contexte pluraliste? Est-il envisageable que pareils
principes trouvent des applications à l'échelon de l'individu,
et non à celui de la collectivité? Les modalités de l'adaptation
au contexte occidental se cherchent et vont inévitablement
impliquer des adaptations. Et même dans les pays de
tradition musulmane, la pluralité des voies pourrait
bien devenir de plus en plus une réalité. Nous
mesurons ici l'ampleur du travail de réflexion et d'application
qu'il reste à accomplir.
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De
nombreuses initiatives musulmanes
En tout
cas, la vitalité de l'islam en France saute aux yeux. Les
stands des librairies musulmanes sont pris d'assaut, témoignant
d'une soif d'apprendre, et la production de livres islamiques
en français explose: des dizaines de titres publiés depuis
le début de l'année 2002. Le libraire (débordé) de l'un des
stands avoue qu'il ne sait plus où donner de la tête. On trouve
aussi le stand de la maison d'édition lyonnaise Tawhid, à la production très élégante et très engagée dans la réflexion
sur l'islam en Occident. A côté des livres, on trouve aussi
des enregistrements, des vidéos.
Dans la seule région parisienne, quatre instituts de formation
théologique musulmans ont ouvert leurs portes ces dernières
années, la plupart d'entre eux sous forme de cours du week-end
ou du soir. En outre, à Château-Chinon (Nièvre) existe un Institut européen
des sciences humaines (IESH), institut supérieur de théologie
musulmane, qui entend former des imams et des éducateurs:
la formation peut aller jusqu'à 8 ans (notamment dans le cas
de convertis qui ne sont pas encore familiers avec la langue
arabe). C'est probablement la longueur de ces études qui explique
en partie le nombre encore très insuffisant, selon son directeur
Zuhair Mahmood, de jeunes qui viennent se former dans cet
Institut.
A noter aussi la naissance d'écoles musulmanes. A Aubervilliers,
dans la banlieue parisienne, a été inauguré il y a quelques
mois, après une véritable course d'obstacles, le premier collège
musulman de France. Ce collège à classes mixtes, aux effectifs
encore modestes, est né de l'Ecole de la Réussite,
un travail pour résoudre les problèmes d'échec scolaire dans
cette zone difficile, nous explique son directeur, Meskine
Dhaou. Au programme de l'Education nationale s'ajoutent des
cours de langue arabe et d'éducation islamique – mais ceux-ci
seront facultatifs pour les élèves d'autres confessions, que
le directeur espère voir s'inscrire un jour. En attendant,
la mère d'un élève, venue apporter son aide, au stand raconte
son soulagement: son fils était constamment victime de violences
dans l'école qu'il fréquentait précédemment, il peut maintenant
étudier dans un environnement sain. L'insécurité ne hante
pas que les Français de souche…
Un autre aspect de cette vitalité de l'islam en France est
l'apparition d'un nombre sans cesse croissant de sites musulmans
en langue français, sites qui représentent d'ailleurs différentes
tendances, mais plusieurs également qui essaient d'offrir
une sorte de forum d'information et de discussion à des musulmans,
en particulier des jeunes. Tel est par exemple le cas de www.islamiya.net,
seul site à notre connaissance qui avait un stand à la rencontre
du Bourget. A l'origine, nous explique Khebab, l'un de ses
animateurs, se trouvaient à la fin de l'année 1998 quatre
étudiants, qui souhaitaient parler de l'islam et rectifier
certains malentendus à ce sujet. Puis, en 1999, la question
de la Tchétchénie les sensibilisa et les amena à l'idée de
créer une sorte d'agence de presse musulmane. Aujourd'hui,
l'animateur du site nous assure qu'il lui serait difficile
de dire exactement combien de personnes y participent: Internet
permet à l'information de circuler aisément. Le public est
avant tout musulman, mais l'animateur tient à souligner le
rôle très actif joué également par des convertis.
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Un
souci d'image de l'islam
En arrière-plan
de la rencontre planait quand même le choc de septembre 2001.
"Tant d'efforts pour une meilleure image de l'islam compromis
par un seul événement", soupire ce musulman de Neuchâtel,
croisé dans les couloirs du Bourget. "Quand vous rencontrez
des musulmans, vous avez toujours une crainte au fond de vous,
non?", s'inquiète un Marocain venu d'Amiens. "Voyez
cette paix qui règne parmi ces dizaines de milliers de personnes
rassemblées!", préfère souligner un travailleur du bâtiment
égyptien, qui invite le visiteur non musulman à aller boire
une tasse de thé avec lui.
De façon générale, les drames qui frappent le monde musulman
ne laissent pas les croyants musulmans en France indifférents.
La Palestine représentait ainsi un thème très présent à la
rencontre du Bourget. On pouvait y apporter un soutien à des
associations de bienfaisance pour l'aide aux Palestiniens,
voir des vidéos expliquant la situation humanitaire – ou,
pour les jeunes, se laisser tenter par l'achat du CD-Rom Le
jeu de l'intifada… Mais l'Afghanistan ou la Tchétchénie
suscitent aussi l'émotion. (On lira en
annexe quelques observations sur les activités d'organisations
humanitaires islamiques.)
Le désir de s'expliquer et d'être compris transparaît partout.
Sans sacrifier leur identité, mais encore à la recherche des
voies pour préserver celle-ci tout en étant une composante
à part entière de la société française, les musulmans réunis
au Bourget rêvent d'être un jour vus comme des citoyens exemplaires.
Jean-François Mayer
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Pour
lire les deux autres parties du reportage: