Religioscope
- 18 mai 2002
Depuis des années, le problème des musulmans de France
est l'absence d'un organe représentatif à l'échelle nationale.
Lancée depuis plus de deux ans, une consultation sur l'islam
de France devait aboutir à l'élection du Conseil français
du culte musulman, prévue pour le 26 mai. Près de 80% des
organisations musulmanes françaises avaient adhéré à cette
consultation. Les élections ont été reportées au 23 juin à
la demande de la Grande Mosquée de Paris, mais celle-ci invoque
différentes raisons pour demander un nouveau report. L'UOIF
et d'autres organisations ne veulent cependant plus différer.
Dans cette affaire se mêlent la compétition entre tendances
de l'islam en France, les tentatives de gouvernements étrangers
de conserver une influence et les retombées de querelles politiques
bien françaises.
Sur l'islam en France à ce tournant, questions à Zuhair Mahmood,
membre de l'UOIF et directeur de l'Institut européen de sciences
humaines (IESH), qui forme des imams à Château-Chinon, dans
la Nièvre.
Religioscope – On parle de 17 millions musulmans
dans l'Union européenne. Et en France?
Zuhair Mahmood – Il n'y a pas de statistiques officielles.
Mais nous estimons que leur nombre se situe entre 5 et 7 millions.
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Religioscope – Les participants aux rencontres
du Bourget représentent-ils l'ensemble de l'islam français,
ou certains segments de l'islam en France sont-ils moins
impliqués? Par exemple je n'ai pas eu le sentiment de voir
des stands animés par des personnes originaires de l'Afrique
subsaharienne. L'islam de France dépasse-t-il les divisions
ethniques et nationales?
Zuhair
Mahmood – Presque toutes les composantes
de l'islam essaient d'avoir ici une place et de participer
d'une façon ou d'une autre, à travers des stands, des conférences
ou discussions. Les associations musulmanes en France dépassent
de plus en plus les divisions ethniques et nationales. Mais
il y a encore des mosquées et associations fondées sur une
base ethnique, surtout des Turcs dans certaines régions de
l'Est de la France et des personnes originaires de l'Afrique
subsaharienne dans la région parisienne.
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Religioscope – Sans doute y a-t-il de plus en plus de gens qui se convertissent à l'islam, par quête personnelle ou par mariage. Existe-t-il
des programmes pour assurer leur formation?
Zuhair
Mahmood – Au sein de l'IESH, où nous avons une bonne dizaine
de musulmans convertis qui suivent la formation complète,
nous organisons chaque année des stages de formation pour
les musulmans francophones ou nouveaux musulmans qui veulent
s'instruire. Ce ne sont pas des cours de longue durée, mais
plutôt des stages de trois semaines pendant l'été. La plupart
des musulmans convertis se forment au sein des mosquées.
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Religioscope - A travers tous les exposés de
cette rencontre et en visitant les stands, nous voyons un
peu partout le souci d'inscrire l'islam dans le contexte
européen et d'essayer de réfléchir sur ce qu'implique l'islam
dans le cadre européen. Est-ce avant tout un souci de répondre
aux interrogations de jeunes sur leur identité? Ce que nous
voyons en France est-il la suite de développements semblables
dans d'autres pays, ou y a-t-il un caractère spécifiquement
français à cette démarche?
Zuhair
Mahmood – Je pense que c'est un phénomène
spécifiquement français. Compte tenu du nombre important de
musulmans de France, et aussi du fait que ces musulmans –
depuis les années 1970 et 1980 – ont commencé à s'installer
définitivement en France et à y former leurs familles. Leurs
enfants – ce qu'on appelle la jeune génération – se comptent
aujourd'hui par millions en France. Cette intégration a donc
pris une forme collective: il faut donc maintenant voir le
contexte européen, étudier les problèmes posés par cette intégration
et d'essayer de trouver, à partir de notre héritage jurisprudentiel,
des solutions aux problèmes qui se posent.
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Religioscope – Dans le contexte très intégrateur
de la France, sans doute entendez-vous souvent des remarques
qui vous soupçonnent de communautarisme. Comment trouver
l'équilibre entre la préservation des valeurs nécessaire
à la communauté et cette réponse à une attente d'intégration?
Zuhair
Mahmood – Nous essayons de résoudre ces
problèmes au fur et à mesure. Nous poursuivons deux buts.
Le premier, c'est d'être toujours authentiques: l'islam authentique,
des musulmans authentiques. Le second est d'être en conformité
avec les règles de la société, avec les lois de la République.
Ce n'est pas facile. Ce n'est pas toujours possible.
Au sein de l'UOIF, cela fait quinze ans que nous avons décidé
que notre présence ici est permanente, qu'il ne s'agit plus
d'une présence migratoire ou dans l'attente d'un retour. Qu'on
le veuille ou non, les musulmans sont lé, leurs enfants aussi.
Nos enfants parlent le français, même pas l'arabe ou le turc
parfois. Ils sont français et ont le sentiment d'avoir une
seule patrie qui est la France.
Le problème se pose à la fois à nous, responsables musulmans,
et à la société, de savoir intégrer ces jeunes et de maintenir
l'identité – un identité qui ne se fasse ni par opposition
à l'identité originelle ni par opposition à l'identité française.
C'est un travail à long terme. Cela fait deux ans que nous
travaillons à ce que nous appelons la consultation, pour essayer
de mettre en place une instance représentative du culte musulman
de France.
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Religioscope – Parlons-en, justement. L'idée
est d'avoir une instance représentative, mais cela ne va
pas sans difficultés. Des tensions (en partie politiques)
aussi bien en France que dans les pays d'origine conditionnent
des attitudes par rapport à ce projet. Vous semblez cependant
décidés maintenant à aller de l'avant?
Zuhair
Mahmood – Cela fait deux ans que nous travaillons
à cette consultation, partie d'une initiative des pouvoirs
publics, que nous avons saluée et un peu modifiée. Nous sommes
arrivés au stade où plus de mille mosquées (80%) ont déjà
adhéré à cette consultation et désigné des délégués, à peu
près 4.000 délégués…
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Religioscope - … chaque mosquée désigne donc
un nombre de délégués? en fonction de la superficie de chaque
lieu de culte, n'est-ce pas?…
Zuhair
Mahmood - … oui, c'est cela. Outre ces 4.000
délégués, nous avons déjà des listes pour les élections. Ces
délégués devront en effet élire des conseils régionaux, mais
aussi des représentants pour le conseil national, qui désignera
un conseil d'administration de cette instance représentative.
Certains acteurs, notamment certains pays d'origine, essaient
de retarder les choses, craignant de n'avoir plus la même
importance avec le nouveau système. Les associations sont
nombreuses, les délégués vont élire librement, démocratiquement
leurs représentants – et cela inquiète certaines personnes.
Mais il faut bien que nous arrivions à une solution, à l'aboutissement
de ce travail! Différentes composantes de l'islam de France
ont participé, il est dommage d'abandonner une consultation
qui a fait l'objet d'un bon travail.
Vouloir retarder les élections avec une date déterminée,
d'accord, mais sans fixer une date équivaudrait à tuer ce
projet. C'est notamment la Mosquée de Paris qui s'oppose.
Mais je crois que c'est une vision assez réductrice des choses.
Il ne faut pas voir nos intérêts de demain ou d'après-demain,
mais les intérêts de l'islam. L'islam obtiendra une représentativité
reocnnue par les pouvoirs publics et par les musulmans. Nous
allons aussi prouver à la société dans laquelle nous vivons
que nous sommes capables de nous organiser. Jusqu'à maintenant,
beaucoup de gens disent que les musulmans ne sont pas capables
de s'organiser.
Il faut donc aller de l'avant. Tout le monde bénéficiera
de cette représentativité. Au sein de l'UOIF, nous sommes
ouverts à toutes les discussions pour qu'on puisse arriver
à une représentation officielle, démocratique, libre et transparente
de l'islam de France.
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Religioscope – Et indépendante des interférences
des pays d'origine…
Zuhair
Mahmood – Oui, mais ça ne veut pas dire
en conflit. Nous voulons au contraire être des interlocuteurs,
d'abord pour les pouvoirs publics français, mais ensuite aussi
pour nos pays d'origine aussi. Nous y avons des familles,
des amis, des frères, des sœurs…. C'est tout à fait normal
d'avoir des relations privilégiées, comme d'autres citoyens
français: par exemple les juifs ont des relations très étroites
avec l'Etat d'Israël, nous l'avons vu à plusieurs occasions.
Il n'y a pas de raisons de ne pas avoir des relations privilégiées.
Mais il faut savoir que notre patrie, c'est la France, et
que les intérêts des musulmans et de la France passent avant
tout.
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Religioscope – Dans d'autres pays européens,
quels sont les cas réussis d'instances représentatives?
Zuhair
Mahmood – Il y a eu des tentatives en Belgique,
notamment, mais avec des points négatifs. En France, nous
avons la chance d'être dans un Etat laïc. L'Etat s'interdit
d'intervenir dans les affaires des communautés religieuses.
C'est bien qu'ils nous aident à nous organiser, mais il faut
qu'ils s'arrêtent là.
En Grande-Bretagne a été choisi un régime totalement différent
de juxtaposition des communautés. Ce modèle ne convient pas
à une société homogène – homogène et diversfiée à la fois.
Nous pouvons créer une telle société: je suis là, à côté de
moi un chrétien, de l'autre côté un juif, nous vivons ensemble,
en ayant la capacité de sentir ce que sent l'autre. Ce modèle
français me semble pouvoir être un modèle exemplaire pour
les autres pays européens.
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Religioscope – Et le problème de réunir des courants
divers au sein de l'islam? Cela implique-t-il de se mettre
d'accord sur une sorte de programme minimal commun? Jusqu'où?
Quelle base?
Zuhair
Mahmood – C'est une chance pour l'islam.
Dans les pays musulmans, nous avons la voix unique: c'est
toujours telle ou telle tendance. Ici, en France, règne la
diversité. La création de cette instance va nous permettre
de parler les uns aux autres et de nous mettre d'accord sur
une plate-forme commune, que nous pourrons améliorer au fur
et à mesure. Cela nous donne aussi l'occasion d'ouvrir la
porte de l'ijtihad. Il faut que tout le monde travaille
et réfléchisse pour trouver des solutions.
Ainsi pourra avancer l'islam – et aussi la société multiculturelle,
multireligieuse. Toutes les religions seront là, mais elles
seront là en paix et se respecteront les unes les autres.
C'est donc une chance pour nous de pouvoir parler, de pouvoir
discuter entre tendances de l'islam, qui représentent leur
vrai poids, sans que qui que ce soit puisse prétendre être
le seul.
Cela va nous pousser vers une intégration meilleure, et aussi
un respect de la société vis-à-vis des musulmans. Et plus
de compréhension des musulmans les uns envers les autres!
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Religioscope – Un tel processus aura aussi un
impact dans les pays d'origine…
Zuhair
Mahmood – Tout à fait. Au sein de l'UOIF,
nous croyons aussi que notre exemple peut être bénéfique pour
nos amis dans les pays musulmans. En montrant que nous sommes
capabales de discuter, d'inventer, de trouver des solutions
à nos problèmes en paix et en fraternité.
(Propos recueillis par Jean-François Mayer)