Religioscope
- Quand on lit votre Encyclopédie, un volume de plus
de mille pages, rédigé avec une équipe de collaborateurs,
on découvre un paysage de plus de 600 groupes religieux
en Italie. Vu de l’extérieur, pour beaucoup de gens, ce
pays semble monolithiquement catholique. Peut-on dire aujourd’hui
qu’il s’agit d’un cliché qui ne correspond plus à la réalité
italienne?
M.I.
- Si on lit bien l’introduction et les tableaux statistiques,
on s’aperçoit quand même que, parmi les citoyens qui résident
sur le territoire et sont porteurs d’un passeport, toutes
ces minorités religieuses, c’est-à-dire toutes les religions
autres que les catholiques ne font que 1,92%. C’est un pourcentage
très faible par rapport à l’ensemble des pays européens. Les
catholiques pratiquants sont plus nombreux qu'hier: un bon
tiers de la population. Les baptisés - ce qui ne signifie
pas grand chose car les témoins de Jéhovah de la première
génération seront par exemple comptés comme catholiques baptisés
– représentent normalement 97% de la population. La présence
catholique est encore très majoritaire chez les citoyens italiens.
(Il faut arriver, en y incluant les enfants, aux quelques
400.000 personnes que compte la communauté des témoins de
Jéhovah pour trouver la deuxième religion.) Les choses changent
quelque peu si on considère l’immigration. Celle-ci porterait
probablement à 3,5% le pourcentage des non catholiques, grâce
surtout aux musulmans ; cependant, il existe aussi un
pourcentage important de chrétiens orthodoxes qui viennent
de la Roumanie, de la Russie, de l’ex-Yougoslavie ou encore
de la Bulgarie. On n’en parle beaucoup moins, mais il s’agit
tout de même de centaines de millier de personnes.
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Religioscope
- Si nous laissons de côté les apports religieux
migratoires, exogènes, et que nous nous concentrons
sur le paysage religieux indigène en Italie, quels
sont, à votre sens, les grandes transformations de
ce paysage depuis le Concile Vatican II, c'est-à-dire
au cours des trente-cinq dernières années?
M.I.
- Je pense qu’il y a eu un effet de pendule. Mais nous ne
savons pas tout avec exactitude. On trouvera facilement des
sociologues pour critiquer la méthode utilisée pour effectuer
des dans les années 1960, par exemple. Cependant, si nous
faisons confiance au peu d’enquêtes que nous possédons, il
faut dire tout d’abord qu’il y a eu une diminution sans doute
importante des catholiques pratiquants (60% dans les années
50), diminution qui serait descendue jusqu’à 27% ; c’est
vraisemblablement la valeur la plus basse que nous trouvons
aux alentours de 1980. Nous n’avons pas fait d’enquête originale
sur les catholiques pratiquants: nous avons simplement comparé
les données existantes. Il existe en Italie des instituts,
comme la Fondation Agnelli, qui disposent de moyens assez
considérables pour mener des enquêtes. En compilant les résultats
de trois ou quatre instituts de recherche, on observe que,
à partir de la seconde moitié des années 1980, on note de
petites augmentations chaque année. Ce qui est intéressant
pour l’Eglise catholique, c’est que cette faible croissance
ne se produit pas chez les personnes les plus âgées, mais
dans une tranche de la population de moins de 35 ans. La génération
entre 35 et 60 ans demeure la moins religieuse. La proportion
de catholiques pratiquants, passée bien au-dessous des 30%
dans les années 80, a depuis remonté.
Cette
idée d’un retour du religieux qui ne profiterait qu’aux religions
minoritaires est fausse en Italie, car l’Eglise catholique
en a profité également. D’ailleurs, les statistiques que diffuse
l’Eglise romaine elle-même montrent que, au cours des cinq
à six dernières années, la tendance s’est inversée en ce qui
concerne les vocations religieuses. Evidemment, on est loin
des chiffres des années 1950, mais néanmoins, on constate
qu’il n’était pas inévitable que le nombre de vocations ne
fasse que baisser. Certains sociologues européens, comme Karel
Dobbelaere, n’y observe qu’un effet exclusivement italien,
dû à l’activité de propagande du Pape. Cela est possible,
mais il serait nécessaire d’avoir des études comparatives
avec d’autres pays européens.
Le
décalage entre ceux qui se disent religieux (89% en
Italie) et ceux qui déclarent avoir des contacts réguliers,
c'est-à-dire une fois par mois, avec une institution
religieuse (moins de 50%, peut-être plus proche de 40%).
Ce n'est bien sûr n'est pas une question exclusivement
italienne. En tout cas, près de la moitié des
Italiens déclarent être religieux, mais en même
temps n'ont pas de contacts réguliers avec une institution
religieuse. Il y a donc tout un décalage entre ceux
qui se déclarent catholiques à leur façon
et ceux qui se disent spirituels ou religieux à leur
manière. Evidemment, c'est un phénomène
de believing without belonging que l'on constate un peu partout
en Europe, mais qui en Italie est assez frappant. Dans ce
Far West du religieux circulent diverses croyances et c'est
au niveau de ces croyances que l'on trouvera des nouveautés.
Ce n'est pas l'objet spécifique de notre encyclopédie,
mais on trouvera différentes enquêtes sur les
personnes croyant en la réincarnation, en l'efficacité
de la magie, à l'astrologie, dans les communications
avec le monde des esprits, et même à la fin du
monde, bien que cette croyance soit un peu plus faible en
Italie que dans les pays de tradition protestante. En ce qui
concerne les minorités religieuses et ce que l'on appelle
les "nouveaux mouvements religieux", la situation
en Italie n'est pas exceptionnelle. Il existe beaucoup de
mouvements, mais, à quelques exceptions près,
ils n'ont pas de nombreux d'adhérents.
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Religioscope
- En effet, ce qui étonne en lisant votre encyclopédie,
c’est qu’elle confirme les mêmes observations que celles
d’enquêtes sérieuses en d’autres pays européens, c’est-à-dire
qu’il n’y a pas un système de vases communicants de gens
qui quitteraient les Eglises pour rejoindre en masse des
mouvements religieux minoritaires. Est-ce qu’il existe,
dans ce contexte italien, des mouvements qui connaissent
une croissance particulière, telle qu’ils pourraient potentiellement
affecter dans les années ou décennies à venir le paysage
religieux italien.
M.I.
- Tous les chercheurs qui se sont intéressés aux Témoins de
Jéhovah à l’échelle internationale ont parlé du cas italien,
car il s’agissait du pays au monde où ils présentaient le
taux de croissance le plus important. Il est toutefois vrai
que les Témoins de Jéhovah avaient baissé jusqu’à une croissance
avoisinant le zéro entre 1999 et 2000, même s’ils viennent
de diffuser une statistique déclarant qu’ils ont recommencé
une petite croissance d’environ 1%, entre 2000 et 2001. Ce
n’est donc plus une croissance spectaculaire – les perspectives
de croissance connaissent inévitablement toujours des limites
– , même s’ils ont récemment lancé un programme d’évangélisation
en 21 langues, qui se concentre beaucoup sur les populations
immigrées. On trouve, dans une ville comme Turin, cinq ou
six congrégations de langues autres que l’italien. Par exemple,
à en croire tant les Témoins de Jéhovah que les prêtres catholiques
ou orthodoxes, l’importante communauté roumaine en Italie
a connu de nombreuses conversions aux Témoins de Jéhovah.
Les "Salles du Royaume" de langue roumaine sont
actives dans une dizaine de villes italiennes.
Mais
cela montre également que les Témoins de Jéhovah ont besoin
d’un nouveau public et qu’ils se tournent pour cela vers les
populations immigrées. L’effet nouveauté est à présent terminé,
ils sont connus et intégrés dans la société italienne, ils
ont même signé un concordat avec le Premier ministre D’Alema
en mars 2002, même si le Parlement, surtout à cause de certaines
oppositions catholiques, ne l’a pas encore confirmé. En tout
cas, même sans concordat, ils demeurent un groupe très intégré
dans la vie sociale italienne, déjà reconnu comme congrégation
religieuse, à la différence de ce qui se passe dans certains
autre pays.
L’autre
groupe qui a présenté un taux de croissance extraordinaire
en Italie, par rapport aux autres pays européens, est la Soka
Gakkai. Mais elle demeure quand même un groupe assez minoritaire.
Quelques chercheurs qui se limiteraient à des projections
mathématiques pourraient évidemment, sur la base du taux de
croissance, en conclure qu’en l’année 3000, tous les Italiens
seront membres de cette société. Ces même chercheurs, comme
Rodney Stark à propos des Témoins de Jéhovah et des mormons,
ont maintenant fait des prévisions qui considèrent que certains
mouvements peuvent en Occident garder un taux de croissance
de 2% par an, ce qui est assez considérable. Cependant, des
groupes qui ont, comme la Soka Gakkai, moins de 100'000 adhérents,
auront besoin d’un siècle avant de pouvoir prétendre être
des concurrents sérieux pour l’Eglise catholique. Même ces
théoriciens du rational choice parlent à juste titre
de la possibilité pour certains mouvements d’avancer entre
1 et 2% par an. Ces experts ne s’intéressent pas beaucoup
à la Soka Gakkai, mouvement relevant un peu d’une contre-tendance.
Comme le faisait noter récemment Lorne Dawson, ce sont des
groupes conservateurs modérés et anti-modernes qui peuvent
espérer une croissance. La Soka Gakkai est plutôt un groupe
qui prône une intégration complète et parfaite dans la modernité.
Je
pense que c'est vraiment la Soka Gakkai et les Témoins
de Jéhovah qui peuvent être considérés
parmi les groupes religieux, non pas vraiment concurrents
de l'Eglise catholique, mais plus ou moins reconnus comme
des présences qui vont au-delà de la curiosité
et du folklore; comme le sont déjà par exemple,
les vaudois, les luthériens, les juifs, mais aussi
les pentecôtistes et les adventistes. Les pentecôtistes
des Assemblées de Dieu, par exemple, sont reconnus
par un concordat, ils sont une Eglise subventionnée
par la taxe culturelle et religieuse. Dans certains autres
pays, leur situation les ferait qualifier d'Eglise d'Etat.
Les adventistes du 7ème jour se trouvent dans la même
situation. Je pense que les Témoins de Jéhovah,
le monde bouddhiste fédéré dans l'UBI
(l'Union bouddhiste italienne), la Soka Gakkaï, ainsi
que peut-être les mormons, (qui sont plus minoritaires
mais aussi peut-être plus rassurants aux yeux de l'opinion
publique), pourraient entrer dans ce petit club reconnu par
des concordats et consulté lors de problèmes
nationaux.
Le
paradoxe réside dans la difficulté que rencontre
l'islam pour obtenir ce même statut. En effet, l'Etat
peine à trouver un interlocuteur dans une cacophonie
d'associations qui prétendent être le seul et
le vrai représentant de l'islam. Par contre, les orthodoxes,
grâce à l'immigration, pourraient entrer dans
ce club des religions qui ont une influence sur la société
italienne et sont pris en compte par le pouvoir politique.
Et là, le seul problème réside dans la
prétention de l'Eglise orthodoxe grecque de signer
un concordat au nom de toutes les autres Eglises orthodoxes.
Ce qui n'est pas bien considéré par tous les
orthodoxes italiens ou de l'immigration.
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Religioscope
- Nous en arrivons à cette question des relations
entre la société, l'Etat et les groupes religieux,
et ce qui est frappant c'est de voir qu'à travers
l'Europe, plusieurs pays se sont lancés ou ont envisagé
une politique des sectes ces dernières années
avec des sensibilités très diverses. Curieusement,
il ne semble pas y avoir eu de tentatives sérieuses
de ce genre en Italie, alors qu'il existe pourtant un nombre
important de groupes religieux. Comment peut-on expliquer
cette situation italienne ? Est-ce le fait d'une absence
d'un lobby influent, à une tradition politique spécifique?
M.I.
- Vers la fin de l'année 2001, un groupe de sénateurs
inconnus du grand public a quand même proposé
une législation de type français sur la manipulation
mentale - mais il est vrai qu'aucun grand quotidien n'a même
cité la nouvelle. Il s'agit évidemment d'une
initiative pour faire plaisir à quelque partie, mais
qui, très probablement, comme trois ou quatre initiatives
similaires, n'arrivera même pas à être
discutée. La majorité des propositions de lois
de cette nature, en Italie, sont faites pour faire plaisir
à certains électeurs, mais ne seront jamais
même discutée au Sénat ou à la
Chambre.
Il
existe plusieurs raisons qui expliquent la situation italienne.
D'abord, des raisons historiques: au contraire de la France
où le combat contre les sectes est parfois présenté
comme un combat contre le fascisme et l'extrême-droite,
l'Italie connaît des initiatives d'Eglises protestantes
ou de Témoins de Jéhovah, qui rappellent constamment
que la persécution des minorités religieuses
a été le fait du fascisme et qu'il y a eu des
adventistes, pentecôtistes ou Témoins de Jéhovah
qui ont été envoyés par le régime
mussolinien dans les camps de concentrations allemands. Donc
tout ce qui concerne la surveillance des minorités
religieuses est immédiatement soupçonné
de fascisme.
La
deuxième raison est très juridique et pas toujours
facile à expliquer en dehors du contexte italien. Elle
relève de la décision de la Cour Constitutionnelle
de 1981. Cette décision déclarait contraire
à la Constitution et typiquement fasciste une loi qui
n'avait en vérité été appliquée
qu'une ou deux fois sur le plagio. Ce terme dérive
du plagium, en droit romain, qui est l'idée de faire
passer faussement un homme libre pour un esclave, ou de faire
passer l'esclave de son voisin pour son propre esclave pour
ensuite le revendiquer de droit. On doit au poète Martial
l'expression "plagiat", à savoir la copie
non autorisée d'une uvre littéraire. Dans
un de ses épigrammes, il disait "comme c'est du
plagium que de déclarer l'esclave de mon voisin comme
mien, ne serait-ce pas plagium aussi que de faire passer pour
mien un ouvrage littéraire dont je ne suis pas le véritable
auteur". A présent, on ne connaît plus sous
le nom de plagio ou plagiat que la copie non autorisée
de l'ouvrage littéraire. Le délit de plagium
est cependant resté dans la codification italienne
comme réduction non autorisée en esclavage.
Historiquement, c'était un titre de procès que
l'on faisait par exemple à des armées étrangères
qui recrutaient des Italiens de force.
Pendant
le régime fasciste, contre l'opposition de la plupart
des avocats qui avaient rendu des opinions négatives,
le fameux ministre de la justice, Alfredo Rocco, auteur du
code pénal qui est toujours en vigueur, avait voulu
comprendre par ce terme, non seulement l'esclavage physique,
mais aussi l'esclavage mental, ou métaphorique. On
trouvera des scientologues pour dire que c'était une
idée du régime pour poursuivre l'opposition
politique en prétextant l'existence d'une sorte de
lavage de cerveau (l'expression n'existait pas à l'époque,
puisqu'elle n'a été inventée que dans
les années 1950). Cependant, si cela était réellement
le cas, il n'a eu que peu de succès, car, à
l'époque fasciste, aucun procès pour plagio
n'eut lieu. Deux ou trois procès se sont déroulés
après la guerre, procédures qui n'avaient rien
à faire avec la religion: il s'agissait de plaintes
de parents dont les jeunes filles avaient décidé
de s'enfuir avec des maris potentiels de condition économique
moindre. Ces parents essayaient de démontrer que leurs
filles avaient été victimes d'une sorte de lavage
de cerveau. Tous ces procès ont été perdus
par les parents qui les avaient intentés. Dans les
années 1970, l'Italie a finalement déclaré,
sur forte pression de la communauté intellectuelle,
complètement licites les relations homosexuelles et
la propagande de l'homosexualité. Durant ces mêmes
années, il y a eu une affaire célèbre,
l'affaire Braibanti, où un professeur de philosophie,
membre du Comité central du Parti communiste, a été
mis en prison pour avoir réduit en esclavage deux jeunes
étudiants qui vivaient avec lui dans une complexe relation
homosexuelle. On dit souvent à l'étranger, et
quelquefois dans la grande presse en Italie, que la Cour constitutionnelle
est intervenue sur l'affaire Braibanti, mais cela n'est pas
le cas. On est allé jusqu'à la cassation mais
la Cour constitutionnelle ne s'en ai jamais occupé.
Après
Braibanti, premier personnage condamné pour plagio
dans l'histoire juridique italienne, un tribunal sicilien
est intervenu dans le cadre d'une affaire que l'on peut qualifier
de "secte", où était impliqué
Eugenio Siragusa, initiateur d'un mouvement soucoupiste en
Sicile. La Cour constitutionnelle est intervenue lorsque les
parents ont attaqué un prêtre catholique lié
au renouveau charismatique, le Père Grasso. On pourrait
dire, si on faisait de l'histoire juridique un peu sociologiste,
que le prêtre charismatique avait une meilleure presse
en Italie que le professeur homosexuel. La même Cour
constitutionnelle qui n'avait pas voulu se mêler du
professeur homosexuel, s'est occupée de l'affaire du
prêtre catholique. La Cour a rendu une décision
qui demeure toujours très importante, car on y trouve
tous les arguments en faveur ou contre les hypothèses
de lavage de cerveau. Elle écrit qu'à la suite
d'auditions de nombreux psychiatres et experts, ses membres
se sont rendus compte que, même s'il existait, le plagium
était quelque chose de tellement vague que cela revenait
à donner au juge la possibilité de se prononcer
sur les idées et les comportements des individus, au-delà
de ce que la Constitution républicaine autorise. Ce
qui fait que la réintroduction de quelque chose qui
serait similaire aux lois introduites en Espagne et plus récemment
en France, aurait beaucoup de difficulté à surmonter
les décisions de la Cour constitutionnelle qui sont
supérieures aux lois ordinaires. Je ne vois guère
comment les forces politique italiennes, qui avaient célébré
et célèbrent encore cette affaire comme une
grande victoire du mouvement des libertés civiles,
notamment pour les homosexuels et d'autres minorités
relativement impopulaires, pourraient revenir sur le fait
que toute loi sur la manipulation mentale est une loi qui
donnerait aux juges la possibilité de se mêler
des opinions des individus.
L'héritage
du fascisme et la grande controverse nationale, dans les année
1970 perçue comme victoire de la gauche sur le plagium,
conclue avec la décision de la Cour constitutionnelle
de 1981, sont uniquement des affaires italiennes. De plus,
je dirais que le mouvement anti-sectes est demeuré
très faible en Italie et souffre de beaucoup de querelles
de paroisses entre sa composante laïque et catholique.
Et même à l'intérieur de sa composante
catholique, surgissent des problèmes de personnes,
des disputes sur l'opportunité d'intervenir lorsqu'un
mouvement catholique est impliqué, par exemple lors
d'affaires liées à l'Opus Dei ou aux charismatiques.
La hiérarchie catholique italienne a pour habitude
de grandement se méfier de ces querelles, car elle
a aussi connu des affaires délicates, comme celle du
cardinal Giordano de Naples qui a été mis sous
enquête pour des affaires de finance. Elle a compris
qu'il est préférable de ne pas mêler de
juge italien à des affaires intérieures à
l'Eglise. S'il existe des groupes totalitaires, il revient
aux autorités de l'Eglise d'enquêter et sûrement
pas aux juges de l'Etat italien. Par conséquent, l'Eglise
a eu un rôle peu enthousiaste dans le combat contre
les sectes; même si on trouvera ici et là des
prêtres et même des évêques pour
soutenir des mouvements anti-sectes.
Il
est toutefois possible que quelque chose change en Italie,
notamment dans l'Eglise catholique, où l'affaire Milingo
[prélat africain résidant en Italie, marié
par Sun Myung Moon en 2001, mais qui a fait par la suite repentance
et a quitté son épouse] n'a pas laissé
une bonne impression au sujet des "sectes" et a
même entraîné un sentiment anti-sectes
jusqu'alors quasiment inconnu.
Le
milieu laïc subit sans doute des influences étrangères,
par le biais de traductions d'articles de la presse française,
laquelle est très lue en Italie, par l'intermédiaire
des campagnes internationales, comme celle lancée contre
la Scientologie par Madame Gardini, ex-membre du mouvement
à haut niveau et sur d'un homme d'affaire très
connu en Italie qui s'était suicidé à
l'occasion de l'enquête Mani pulite. Rien que pour cela,
cette affaire jouissait d'une certaine curiosité. Cette
dame a eu un écho bien plus important en Allemagne
et en France, mais elle est parvenue à se faire écouter
également par des radios et télévisions
italiennes. Je pense que cette campagne est restée
sans grande influence pour l'instant sur le développement
de la jurisprudence, car même après la tournée
Gardini, on a continué, en Italie, à rendre
des décisions favorables à l'Eglise de Scientologie,
y compris de la part de la Cour de Cassation. Cependant, l'influence
étrangère et des remous au sein de l'Eglise
catholique pourraient donner au sentiment anti-sectes des
possibilités sans précédent.
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Religioscope
- La politique religieuse de l’Italie, repose sur un système
de concordat, une entente entre des communautés religieuses
et l’Etat. A l'intention des personnes peu familières avec
le contexte italien, pourriez-vous rappeler en quelques
mots les principes fondamentaux de ce système : comment
fonctionne-t-il dans la pratique et quels avantages concrets
entraîne-t-il pour les communautés qui accèdent à ce statut ?
M.I.
- En Italie, la pratique religieuse est libre et ne nécessite
aucun besoin d'enregistrement. Des missionnaires américains
découvrent peu à peu qu'ils peuvent venir dans
ce pays et ouvrir une église sans demander d'autorisation.
Cela ne manque pas de poser des problèmes, lorsqu'il
s'agit, par exemple, d'imams de tendance islamiste radicale
qui ouvrent leur boutique en Italie. Mais actuellement, il
n'existe aucun système d'autorisation, si ce n'est
de type urbanistique ou relevant de divers règlements
sans rapport aucun avec une question religieuse.
Il
existe un échelon supérieur qui est l'exemption
d'impôts. Cette exemption, encore une fois, est accordée
assez libéralement en Italie, si le fisc détermine
que la finalité religieuse est la plus importante.
Et même si ce n'est pas le cas, maints procès
intentés par l'Eglise de Scientologie montrent que
les tribunaux vont intervenir et contraindre le fisc à
reconnaître la finalité religieuse. Cela même
dans des cas qui seraient jugés probablement douteux
dans d'autres pays. La peur d'un retour au fascisme ainsi
que la crainte de certains magistrats d'être considérés
comme influencés par le monopole catholique contre
les minorités religieuses demeurent constamment en
toile de fond.
Il
y a un échelon encore supérieur qui est la reconnaissance
en tant que communauté religieuse. Cette reconnaissance
n'est pas obligatoire pour obtenir l'exemption fiscale, mais
elle octroie des avantages, par exemple la possibilité
de visiter les prisons, les hôpitaux, ou encore de nommer
des chapelains dans l'armée si un nombre suffisant
de personnes le demande; il existe une centaine de groupes
ainsi reconnus.
Au-delà,
nous trouvons le club des concordataires. La Constitution
réserve le nom de Concordat à l'accord avec
l'Eglise catholique, accord de droit international sur lequel
les tribunaux italiens n'ont pas de juridiction. Ce n'est
pas un accord entre l'Etat italien et l'Eglise catholique,
mais avec l'Etat du Vatican. Tout litige doit être réglé
par des instances internationales. Le concordat catholique
a cette spécificité d'être soustrait à
la juridiction du juge italien, ce qui signifie que, s'il
existe un litige, plutôt que d'aller jusqu'au tribunal
de La Haye, on s'efforce de trouver un accord, car aucune
des deux parties ne veut se lancer dans un contentieux diplomatique
ou international.
Les
autres concordats sont appelés des ententes, mais on les nommerait
partout ailleurs des concordats. Ce sont des actes de droit
interne, donc soumis au droit italien. La Constitution a créé
ainsi une catégorie complètement discrétionnaire. Tout d’abord,
il faut préciser qu’il s’agit d’un contrat bilatéral. Il se
trouve des minorités protestantes importantes, par exemple
les Frères, qui sont un groupe plus grand que certains mouvements
profitant du concordat, mais qui ne veulent pas le demander
pour des raisons théologiques. Il faut tout d’abord que la
partie le demande et ensuite que l’Etat l’accepte. Une validation
politique discrétionnaire est également nécessaire. Elle est
remise en première instance à la Commission des Affaires constitutionnelles,
composée de parlementaires, en deuxième instance au Premier
ministre, et en troisième instance au vote du Parlement. Nous
sommes bien en présence d’un choix politique, que, soit l’exécutif,
soit le législatif doivent partager.
En
effet, il n’y avait jamais eu d’ «ententes », avant
que Bettino Craxi ne révise le concordat avec l’Eglise
catholique, en 1984. Il s’agissait alors d’une question essentiellement
économique, car cette révision a créé un nouveau système de
taxe religieuse qui n’existait pas auparavant. Jusqu’en 1984,
le concordat signé entre Mussolini et le cardinal Gaspari
donnait un salaire à chaque prêtre de paroisse en Italie;
ce concordat a été révisé et l’Etat ne verse plus de salaire
aux prêtres catholiques. Cependant, chaque contribuable italien
doit payer 0,8% de cette taxe pour un but culturel ou religieux.
Il y a des possibilités de charité d’Etat ou d’entretien de
biens culturels, mais qui ne sont pas très répandues; il y
a des Eglises ou communautés participantes, les catholiques,
les vaudois et les méthodistes réunis, les juifs, les luthériens,
les adventistes et les pentecôtistes des Assemblées de Dieu.
Il pourrait y avoir les baptistes, qui ont signé un concordat,
mais, pour des raisons théologiques, refusent de participer
à la répartition de l’impôt. Le contribuable italien ne peut
donc pas choisir de subventionner les baptistes.
La
personne qui avait négocié pour l’Eglise catholique le concordat
de 1984, Monseigneur Nicora, avait eu beaucoup de consultations
avec les évêques allemands qui lui avaient signalé des problèmes.
En effet, en Allemagne, beaucoup de catholiques ou protestants
se déclarent athées afin de ne pas verser la taxe religieuse.
En Italie, cette possibilité n’existe pas. Tout le monde doit
payer la taxe religieuse et culturelle, et est invité à faire
un choix. S’il ne fait pas le choix du destinataire de sa
contribution, son montant est divisé en proportion de ceux
qui l’ont fait. Par exemple, si je ne fais aucun choix, et
que 50% des contribuables ont choisi de soutenir l’Eglise
catholique, 50% de mon montant ira à cette Eglise. Ce système
ne pouvait fonctionner, sans donner un monopole à l’Eglise
catholique, qu’en faisant rentrer dans le système concordataire
d'autres Eglises. Donc, très rapidement, encore dans la même
année 1984, l’Etat a conclu un concordat avec les vaudois
et les méthodistes, et a commencé à négocier avec d’autres
communautés. C’est un système qui fonctionne assez bien et
qui, peut-être contre leurs prévisions, a rendu certaines
minorités religieuses très riches. Des minorités italiennes
ont la possibilité de soutenir leur Eglise à une échelle européenne.
Evidemment, le système pourrait changer sous la pression du
nombre. Actuellement, il y a une dizaine de communautés en
négociation. A noter que plus de 50% de la population ne fait
pas de choix, c’est-à-dire ne signifient pas la communauté
qu’ils entendent soutenir. Il est vrai que le formulaire des
impôts devient toujours plus compliqué…
Le
système italien est parfois mal compris par les Américains
qui y voient une violation de la séparation de l’Eglise et
de l’Etat, mais il est nécessaire de souligner deux choses :
la première est que, aux Etats-Unis, la donation aux églises
est déductible des impôts, tandis qu’en Italie, il existe
une limite à la déductibilité des donations religieuses qui
est de moins de mille dollars. Une grande société qui voudrait
faire des donations religieuses ne verra aucune incidence
sur ses impôts. Deuxièmement, la mentalité fiscale italienne
est absolument différente de la conception américaine. La
moyenne des impôts directs et indirects payés par le citoyen
américain revient à moins de 40%, tandis qu’en Italie elle
se situe aux alentours de 70%. De ce fait, le citoyen italien
verse bien plus d’impôts que l’Américain, et a le sentiment
que plus de choses qu'il voudrait voir destinées aux écoles,
au système de la médecine publique, aux universités et aux
religions finissent dans les poches de l’Etat. C’est l’Etat
qui prend beaucoup et qui en théorie devrait redistribuer.
Il est donc plus aisé pour un Américain de déclarer, par exemple
à des méthodistes italiens, qu’ils ne devraient pas accepter
cette taxe religieuse ; il faut considérer toutefois
qu’un méthodiste italien qui paie des impôts en Italie et
qui ne peut pas déduire ceux-ci de ses charges, sera moins
incité à faire des donations libres qu’un méthodiste américain.
Les
concordats ne sont pas seulement un instrument économique
mais aussi, dans un certain sens, un signe de distinction.
Par exemple, les musulmans qui demandent un concordat savent
très bien qu'ils ne vont pas s'enrichir grâce
au denier de la taxe religieuse, car les musulmans citoyens
italiens ne sont pas très nombreux et souvent de revenu
modeste. De plus, les organisations musulmanes en Italie sont
assez riches grâce aux contributions de pays arabes.
Ils ont plutôt l'ambition de rentrer dans un petit club
d'organisations religieuses qui ne sont pas seulement reconnues,
mais considérées comme partenaires de l'Etat.
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Religioscope
- Quels sont actuellement les candidats les plus vraisemblables
pour accéder à un concordat dans les mois
et années à venir?
M.I.
- Il y a deux candidats dont le concordat a déjà
été signé par le Premier ministre, mais
doit encore être ratifié par le Parlement: les
Témoins de Jéhovah et l'Union bouddhiste italienne.
Le problème pour les bouddhistes est que les deux concordats
sont votés ensemble ; des opposants aux Témoins
de Jéhovah s'opposent ainsi aux bouddhistes. Toute
la lenteur qui s'est créée pour s'opposer au
concordat avec les témoins de Jéhovah pose des
problèmes aussi aux bouddhistes. Mais ceux-ci possèdent
également leurs propres opposants, notamment à
l'intérieur du monde bouddhiste. En effet, l'UBI serait
le premier cas d'un concordat avec une fédération
qui devrait ensuite répartir cet argent entre 35 centres
autonomes. A cette occasion, des critiques ont été
formulées de la part du milieu du Dalaï Lama faisant
remarquer que l'UBI était aux mains de laïcs et
que ce n'était donc pas les moines qui pourraient juger
de cette répartition, mais, finalement, des professeurs
d'université. On avait donc créé certaines
difficultés. Il faut indiquer qu'à la tête
de L'UBI sont des professeurs d'université, dont une
femme, ce qui n'est pas pour plaire aux plus conservateurs
des moines.
Il
y a également plusieurs négociations avec les mormons, l’Eglise
apostolique (un autre groupe pentecôtiste), l’Union hindouiste
italienne, la Soka Gakkai et l’Eglise orthodoxe grecque. Il
y a également cinq demandes de la part de musulmans, auxquels
le gouvernement répond toujours que les musulmans doivent
d’abord s’entendre entre eux. Comme l’expérience espagnole
le montre, cela n’est pas facile. En Espagne, les deux plus
grandes organisations musulmanes ont signé un concordat, mais
cela ne fonctionne pas à cause de divisions entre les deux
organisations. Les relations entre la plus grande organisation
italienne, d’obédience Frères Musulmans, et l’organisation
la plus riche, qui gère la mosquée de Rome et est chapeautée
par un conseil des ambassadeurs des pays arabes, sont difficiles,
ce qui ne va pas faciliter leur intégration dans un seul organisme.
Il existe de petites organisations qui sont minoritaires dans
l’Islam, mais se veulent philo-occidentales. Devraient-elles
recevoir une sorte de prime pour cette orientation? C’est
la position notamment de Monsieur Pallavicini, qui dirige
une petite organisation musulmane.
Avant
les attentats du 11 septembre, même avant un certain durcissement
de la scène internationale, plusieurs organisations avaient
créé un Conseil islamique d’Italie, où se retrouvaient plusieurs
organisations et certaines personnalités, (y compris le fils
de M. Pallavicini). Mais il était évident que le seul but
du Conseil islamique d’Italie était de signer un concordat
avec l’Etat. A l’occasion de déclarations virulentes d'un
représentant des Frères Musulmans contre des hommes politiques
italiens qui avaient critiqué le fondamentalisme islamique,
incident somme toute assez mineur, le Conseil a implosé, car
les ambassadeurs des pays musulmans ont pris peur et ont demandé
à leur organisation de se dissocier très clairement de la
position des Frères Musulmans. Cela se déroulait déjà avant
le 11 septembre. Après cette date, mettre ensemble un sujet
islamique unique paraît plus difficile, et ce même à l’échelle
locale. Observons cependant que des ouvertures de certaines
personnalités politiques ont conduit à un rapprochement entre
l'UCOII et la mosquée de Rome.
En
Italie, la communauté musulmane est étudiée
comme une sorte de dialectique entre l'islam de base et celui
des Etats. Les représentants de l'islam de base sont
surtout issus des Frères Musulmans. Le président
de l'UCOII est syrien, membre des Frères Musulmans,
citoyen italien. Quant à l'islam des Etats arabes,
il a un poids considérable, car c'est grâce à
eux que la grande mosquée de Rome a été
bâtie. Encore aujourd'hui, le conseil d'administration
de cette mosquée, est composé non pas de musulmans
italiens, mais d'ambassadeurs des pays islamiques qui ont
contribué à sa construction.
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Religioscope
- Est-ce que le modèle italien a fait école
dans d'autres pays ? A-t-il suffisamment intéressé
d'autres nations pour être adopté comme modèle
de référence ?
M.I.
- Je pense qu'il existe un intérêt pour notre
modèle dans certains pays catholiques de l'Europe de
l'Est, notamment en Croatie et en Slovaquie, depuis que se
manifeste dans ce dernier pays un climat de changement politique.
C'est un modèle qui fonctionne dans les pays catholiques.
Il y a une volonté de mettre d'autres Eglises et communautés
sur un plan moins défavorisé par rapport à
l'Eglise catholique. On a par exemple fait des études
en Amérique latine concernant le modèle italien.
L'Eglise catholique n'est pas mécontente de ce modèle,
car d'un point de vue économique, elle se trouve favorisée.
Elle reçoit en effet plus d'argent actuellement, qu'avant
le concordat de 1984. Elle apprécie aussi une certaine
paix religieuse qui règne dans le pays. Je pense que
si au sein de l'Eglise catholique, une personne se lance dans
une lutte anti-secte, il en existe une autre pour se demander
si cela vaut vraiment la peine de risquer de renverser un
bateau qui navigue tranquillement et fournit des avantages
à tout le monde.