Religioscope – 6 février 2002
Les
suites des événements du 11 septembre 2001 se
font sentir pour les tenants de l'islam radical. Si la nouvelle
donne accentue des divisions préexistantes dans les
rangs des groupes jihadistes et les oblige à revoir
leur stratrégie, il ne faut pas perdre de vue les poussées
plus profondes que l'on peut observer dans les contextes différents
de pays comme l'Egypte ou l'Arabie saoudite. Quelques perspectives
esquissées à travers une revue de presse.
Un
article publié dans l'Economist du 31 janvier 2002 s'interroge
sur les conséquences des événements des
derniers mois sur l'islam militant. Le magazine dresse un
bilan nuancé. Même les jihadistes, note-t-il,
sont divisés: interrogé par l'Economist,
un ancien compagnon de combat nord-africain d'Ousama Ben Laden
déclare que ce dernier a commis une erreur en s'en
prenant à une Amérique au faîte de sa
puissance. Ces différends entre jihadistes sur la stratégie
à suivre remonteraient déjà à
plusieurs années. En effet, certains groupes militants
qui menaient un combat contre les régimes de leurs
pays avaient déjà le sentiment qu'un "jihad
global" desservirait leur cause et serait utilisé
pour justifier la répression. Les événements
du 11 septembre 2001 ont fourni un prétexte inespéré
aux régimes qu'inquiète l'activisme islamiste;
ces régimes ont le sentiment que les pays occidentaux
rejoignent enfin leurs vues. Quant aux groupes jihadistes,
ils sont pour l'instant sur la défensive et revoient
leur stratégie, se préparant à un combat
de longue durée.
Mais
l'islamisme ne se résume pas aux courants jihadistes
que l'actualité des derniers mois a mis à la
une. Notons la parution au mois de janvier de plusieurs articles
dans de grands journaux nord-américains pour souligner
la persistance et même le développement de l'influence
des Frères Musulmans en Egypte. Dans son édition
du 11 janvier 2002, le quotidien canadien Globe
and Mail attribue ainsi aux Frères Musulmans
une bonne partie du mérite des tendances à la
"réislamisation" de la vie égyptienne
depuis plusieurs années."Nous sommes encore
loin d'avoir atteint notre objectif d'un Etat islamique, mais
nous avons réussi dans une large mesure à transformer
la structure de la société vers plus de piété,
sauf pour une minorité encore attachée aux valeurs
occidentales", déclare au journal canadien
un représentant des Frères Musulmans. Même
si des vagues d'arrestations régulières frappent
le mouvement, les dernières en date au mois de novembre
2001.
Le
New York Times (20 janvier 2002) rappelle que 17 membres du mouvement des
Frères Musulmans sont élus au Parlement sous
l'étiquette d'indépendants. Certaines voix en
Egypte suggèrent que les Frères Musulmans représentent
le meilleur antidote contre l'extrémisme. Les critiques
du mouvement sont, bien entendu, d'un autre avis. Interrogée
par le grand quotidien américain, Bassma Kodmani, analyste
politique attachée à la Ford Foundation, souligne
également l'influence exercée par les Frères
Musulmans dans la société égyptienne:
ils ne manquent pas de sympathisants dans l'administration
et dans les forces armées, affirme-t-elle.
Enfin,
l'attention se porte depuis quelque temps en direction de
l'Arabie saoudite: plusieurs articles évoquent notamment
les perspectives d'une transformation des relations privilégiées
qui avaient jusqu'alors existé entre le Royaume et
les Etats-Unis. En effet, dans le sillage des événements
du 11 septembre 2001, l'influence wahhabite et l'encouragement
apporté par des milieux saoudiens à certains
courants islamistes deviennent suspects. Mais cela ne signifie
pas pour autant que les musulmans critiques à l'égard
du régime saoudien deviennent mieux disposés
à son égard. Reproduit par le site ummah.com,
un article
de Crescent International (daté du 20 décembre
2001) souligne que de nombreux oulémas saoudiens
se montrent de plus en plus critiques à l'égard
du régime en raison de son absence d'opposition à
l'intervention américaine contre un pays musulman:
"Quiconque soutient et appuie les infidèles contre
des musulmans est considéré comme un infidèle",
telle est la teneur générale de ces prises de
position. Elles ne font en fait que prolonger des critiques
depuis la guerre du Golfe, avec la présence de troupes
américaines dans la Péninsule arabique. L'auteur
de l'article estime d'ailleurs que les autorités saoudiennes
préfèrent éviter de forger une alliance
trop forte avec les Etats-Unis dans les circonstances présentes,
de crainte de voir un tel soutien susciter des oppositions
de plus en plus virulentes à l'intérieur du
Royaume. Tout laisse supposer que cette contestation sourde
ne va pas s'arrêter. (JFM)