RUSSIE:
LA RELIGION - FACTEUR STRATEGIQUE?
A propos d'une conférence
sur l'Etat et les "religions traditionnelles"
Religioscope – 8 février 2002
Le
concept de "sécurité spirituelle"
a été à l'ordre du jour d'une conférence
qui s'est tenue le 25 janvier 2002 à Moscou. Selon
le président du Comité sur les affaires des
organisations publiques et religieuses de la Douma, "la
sécurité spirituelle est la clé du système
de sécurité nationale".
Les
Russian
Religious News offrent la traduction en anglais de
deux textes relatifs à une conférence qui s'est
tenue le 25 janvier 2002 à l'initiative d'organismes
officiels russes (notamment le Comité sur les affaires
d'organisations publiques et religieuses de la Douma). Le
thème de cette conférence était: "L'Etat
et les associations religieuses traditionnelles - fondements
conceptuels de relations sur le modèle du District
fédéral central". Comme c'est le cas dans
des manifestations de ce genre, les participants ont relevé
l'apport qui peut être celui des spiritualités
traditionnelles pour répondre "aux problèmes
aigus auxquels doit aujourd'hui faire face la société russe".
"Unité
spirituelle": pour une coopération
entre Etat et organisations religieuses traditionnelles
Mais
l'on prêtera particulièrement attention aux propos
tenus par V.I. Zorkaltsev, président du Comité
sur les affaires d'organisations publiques et religieuses
de la Douma. La liberté retrouvée par l'Eglise
orthodoxe et les autres religions traditionnelles, souligne-t-il,
n'a pas rendu les choses plus faciles pour celles-ci - "au
contraire". "Le pays a été
submergé par toutes sortes d'organisations pseudo-religieuses
et de groupes occultes et mystiques, et une littérature
à bon marché est distribuée sans contrôle.
Le développement de telles structures n'a rien de commun
avec la liberté de conscience et les buts sociaux.
La société est sans défense et les confessions
traditionnelles sont paralysées devant cette menace [...]", a-t-il ajouté.
Notons
cependant que le conférencier ne s'est pas borné
à dénoncer des groupes religieux nouveaux ou
à suggérer le soutien plus actif de l'Etat aux
religions traditionnelles: il suggère également
le développement d'un enseignement neutre sur les religions,
partant du principe que l'analphabétisme religieux
crée des adeptes potentiels pour des groupes prosélytes,
tandis qu'une bonne connaissance des faits religieux équipe
intellectuellement ceux qui ont bénéficié
d'une telle formation. L'on ne peut que noter le parallélisme
de ces préoccupations avec celles qui s'expriment ces
dernières années dans plusieurs pays occidentaux.
On
remarque aussi, dans les propos de Zorkaltsev, des craintes
quant aux interférences étrangères dans
le domaine religieux, qui ne vont pas sans rappeler des préoccupations
analogues en Chine. Il se félicite des restrictions
apportées aux activités de missionnaires étrangers, "mais attention", ajoute-t-il: "nous
ne contrôlons pas la formation de personnel religieux
russe à l'étranger", par exemple "des
milliers d'imams russes" formés dans des pays
tels que l'Arabie saoudite.
Zorkaltsev
appelle donc à développer des principes de coopération
entre l'Etat et les organisations religieuses. Il s'oppose
à l'idée d'amendements à la loi de 1997
sur la liberté de conscience, mais suggère la
création d'actes de régulation additionnels.
Il mentionne des projets en préparation, qui vont du
souci de "contrer la propagande de l'extrémisme
religieux" à la "protection de la
moralité publique" et au statut des "religions
traditionnelles (indigènes) de la Russie"
[1]. Zorkaltsev
semble accorder au premier thème une importance particulière:
il souhaite une définition légale des activités
extrémistes.
Un
développement réussit, estime Zorkaltsev, doit
se fonder sur des conditions d'"unité spirituelle".
"La
sécurité spirituelle est la clé d'un
système de sécurité nationale; c'est
un bouclier contre une 'cinquième colonne'; c'est
la principale protection de notre culture multinationale
et de notre civilisation indigène séculaire
ainsi que la garantie d'une identité stable. Perdre
la guerre des esprits et des coeurs du peuple dans le monde
contemporain est une défaite beaucoup plus sérieuse
qu'une défaite militaire [...]."
Coopération,
mais pas contrôle:
l'opinion du Métropolite Cyrille de Smolensk
Le
Métropolite Cyrille de Smolensk et Kaliningrad [2],
qui préside le Département des relations extérieures
du Patriarcat de Moscou, a également pris la parole
à l'occasion de cette conférence, aux côtés
de représentants à haut niveau de l'islam et
du judaïsme. Comme Zorkaltsev, le Métropolite
se montre hostile aux propositions d'amendement de la loi
sur la liberté de conscience "adoptée
avec de grandes difficultés en 1997". Celle-ci
refléterait "un fragile équilibre d'intérêts
et un compromis entre des forces différentes".
Malgré ses imperfections, la loi a le mérite
d'exister et de contribuer à la "stabilité publique". Le Métropolite se montre particulièrement
soucieux a l'égard d'amendements qui seraient proposés "sans la moindre consultation avec les organisations
religieuses".
Le
Métropolite a réaffirmé l'opposition
de l'Eglise russe à la création d'un ministère
ou service officiel du gouvernement pour les affaires d'organisations
religieuses. En effet, "la logique même de telles
institutions administratives est que les organisations religieuses
sont perçues non comme un partenaire, mais comme objet
d'administration". Il y a dans ces propos du Métropolite
comme un écho de préoccupations d'indépendance
de l'Eglise russe face au contrôle de l'Etat, qui remontent
déjà à la période pré-soviétique
(même si la période soviétique a bien
entendu exacerbé ce problème à travers
le contrôle d'un Etat déterminé à
anéantir la religion).
La
position du Métropolite est nuancée sur la question
du renforcement des mesures pour contrer l'extrémisme
à motivation religieuse dans le sillage des événements
du 11 septembre 2001: le renforcement des mécanismes
de contrôle et de sécurité ne suffit pas
à obtenir la paix et l'harmonie dans la société.
Le Métropolite croit à la valeur du dialogue
interreligieux - et à la coopération de l'Etat
avec les organisations religieuses traditionnelles pour atteindre
ces objectifs.
Quant à la question scolaire, le Métropolite est opposé
à une instruction religieuse obligatoire dans les écoles
publiques. En revanche, le système scolaire devrait
fournir (aux élèves qui le souhaitent) une connaissance
de base des religions fortement représentéee
dans une région, pendant que les non croyants pourraient
recevoir une formation sur le comportement éthique.
Les
opinions sur toutes ces questions sont bien entendu divisées
dans la Russie d'aujourd'hui. Les positions exprimées
par les intervenants de la conférence du 25 janvier
représentent le point de vue d'un courant, mais qui
ne manque pas d'influence et de relais dans la société.
Ils expriment également la recherche de solutions dans
la gestion des relations entre Etat et religions en Russie,
mais aussi les soucis entraînés par la circulation
des croyances. (JFM)
[1]
Un projet de loi d'Alexandre Chuev, député à
la Douma (faction "Edinstvo") sur les religions traditionnelles
de la Russie a été présenté publiquement
le 5 février 2002, rapporte
un article de Mir religii dans son édition du
6 février 2002 (cliquer
ici pour la traduction en anglais). Le député
assure que son projet aurait reçu l'appui du Président
Poutine lui-même. La loi introduit les nouveaux concepts
d'"organisation religieuse traditionnelle de la Fédération
de Russie", d'"organisation religieuse traditionnelle
des peuples de la Fédération de Russie",d'"organisation
religieuse traditionnelle historique" et de "représentation
d'une organisation religieuse traditionnelle étrangère".
Selon le projet du député Chuev, les critères
pour déterminer le caractère traditionnel d'une
organisation religieuse reposeraient sur le nombre de fidèles
(un million pour les organisations religieuses traditionnelles
de la Fédération de Russie et 100.000 pour les
organisations traditionnelles des peuples séparés
de la Fédération, la durée d'existence
(pas moins de 80 ans pour les "organisations traditionnelles
historiques") et une reconnaissance par l'Etat du rôle
de l'organisation quant à l'héritage spirituel,
culturel et historique représenté par celle-ci.
Une commission spéciale (à laquelle seraient adjointes
des représentants des organisations traditionnelles au
fur et à mesure de la reconnaissance de celle-ci) déterminerait
quelles organisations auraient droit à ce statut. Elles
jouiraient de privilèges spéciaux (par exemple,
pas d'impôts sur le revenu). Elles bénéficieraient
d'une priorité dans la coopération avec l'Etat
(par exemple dans le domaine social).
[2]
Le Métropolite Cyrille de Smolensk a derrière
lui un parcours ecclésiastique très rapide dès
la période soviétique. De son nom civil Vladimir
Gundaiev, il naquit à Leningrad le 20 novembre 1946.
Dès 1969, il devint en quelques mois moine, diacre, puis
prêtre. De 1971 à 1974, il représenta l'Eglise
orthodoxe russe au Conseil oecuménique des Eglises (COE)
à Genève. Il devint ensuite recteur de l'Académie
de théologie de Leningrad (1974-1984). Il accéda
à l'épiscopat dès 1976, fut promu archevêque
en 1984 et métropolite en 1991. Il dirige le Département
des affaires extérieures de l'Eglise depuis 1989 (source:
Orthodoxia 2002, Regensburg, Ostkirchliches Institut,
2001, p. 137).
Cette
synthèse se fonde sur la traduction anglaise fournie
par les Russian Religious News. Pour suivre l'actualité
religieuse de la Russie et des républiques slaves voisines,
dont l'Ukraine, les Russian Religious News offertes
sur son site par Paul Steeves (Stetson University, DeLand,
Floride) constituent une précieuse ressource. Presque
chaque semaine, plusieurs articles de la presse russophone
sur les questions religieuses y sont traduits en anglais et
mis ainsi à la disposition de lecteurs ne parlant pas
le russe:
http://www.stetson.edu/~psteeves/relnews/