Religioscope
- 23 février 2002
Un élève sikh d'une école de Montréal
a-t-il le droit de continuer à venir en classe en portant
le kirpan, un petit poignard considéré
comme un symbole religieux par les croyants sikhs? Le conseil
d'établissement s'y oppose: le kirpan peut être
utilisé comme arme. Un exemple de plus de la difficile
frontière entre liberté religieuse et questions
de sécurité dans le contexte de l'après-11
septembre. Mais les problèmes posés par le port
du kirpan ne sont pas nouveaux.
Nouveau:
après
avoir lu l'article ci-dessous, cliquez
ici pour les développements de l'affaire de Montréal
et quelques autres informations sur l'affirmation de leur
identité par les sikhs (23.04.2002).
Puis voyez une note
d'information sur les nouveaux développements
au mois de mai (3.06.2002).
Dixième
gourou du sikhisme, Guru Gobind Singh (1666-1708) donna à
cette tradition sa forme définitive (le sikhisme "orthodoxe"
ne reconnaît d'ailleurs aucun gourou après lui,
et le livre sacré des sikhs, le Guru Granth Sahib,
est considéré comme tenant lieu de gourou pour
la communauté). L'une des initiatives de Gobind Singh
fut l'établissement de la Khalsa, à laquelle
on accède par la célébration de l'amrit (équivalent, dans le sikhisme, de ce que sont le baptême
ou l'initiation dans d'autres traditions religieuses). Comme
dans d'autres traditions, cela s'accompagne du respect de
certains signes distinctifs pour celui qui entend rester fidèle
à sa tradition. Cela signifie, dans le cas des sikhs,
le port des "cinq K": kesha (ne jamais se
couper les cheveux ou la barbe), kangha (peigne dans
la chevelure), kara (bracelet en acier), kaccha
(culottes courtes) et kirpan (une dague d'une dizaine
de centimètres).
Ces
signes distinctifs entraînent parfois des difficultés
pour les sikhs, notamment lorsqu'ils trouvent en situation
de diaspora. Plus d'un sikh en Occident peut ainsi relater
comment un emploi lui fut refusé parce qu'îl
insistait pour conserver son turban et sa barbe. Le port du
turban a également d'autres conséquences: par
exemple, il n'est pas conciliable avec le port d'un casque
de motocyliste. Si certains pays ont admis l'exemption du
casque pour les sikhs, ce n'est pas le cas partout: en Suisse,
par exemple, le Tribunal fédéral a décidé
en 1993 que le port du casque était également
obligatoire pour les motocyclistes sikhs (le plaignant était
d'accord de porter un casque, mais invoquait la complexité
du changement de couvre-chef, car il estimait que sa religion
ne l'autorisait pas à montrer publiquement sa tête
non couverte).
Mais
plus délicat encore est la question du kirpan,
ce petit poignard que portent les sikhs, et le contexte de
l'après-11 septembre ne va certainement pas améliorer
la situation. Le dernier cas en date est relaté ces
jours par la presse canadienne et a pour cadre le quartier
de LaSalle (Montréal). Inscrit dans une classe d'accueil
pour y apprendre le français, un enfant sikh de 12
ans a reçu cette semaine une lettre de la direction
de son école l'informant qu'il ne serait pas autorisé
à retourner en classe tant qu'il voudrait continuer
à y porter son kirpan. Celui-ci est considéré
comme une arme et n'a donc pas sa place à l'école.
L'intervention de la mère d'un autre élève
a conduit l'école à prendre cette décision,
bien qu'aucun reproche de violence ne soit fait au jeune sikh.
Ce
n'est pas le premier cas au Canada, rappelle la Montreal
Gazette (21 février 2002). Une interdiction
avait déjà eu lieu en 1988 dans les écoles
de Toronto, mais une décision de justice avait par
la suite estimé que cette interdiction représentait
une discrimination à l'égard des sikhs, notant
que jamais une école canadienne n'avait connu un cas
de violence dans lequel un kirpan avait été
utilisé. Certaines restrictions peuvent cependant être
admises, par exemple d'envelopper soigneusement le kirpan ou de s'arranger pour qu'il ne puisse pas être vu.
Selon
l'avocat des parents du garçon, relate La
Presse (16 février 2002), " il n'y
a aucun précédent au Québec relatif au
port du kirpan. L'Ontario dispose cependant d'une jurisprudence
volumineuse - et complètement en faveur du port de
cet objet." Les parents de l'enfant avaient proposé de placer le kirpan dans une enveloppe de coton cousue,
mais cette solution de compromis élaborée en
accord avec la direction de l'école a été
rejetée à l'unanimité par le conseil
d'établissement réunissant les représentants
des parents d'élèves et professeurs.
Les
opinions à Montréal sont divisées. Janet
Bagall, éditorialiste de la Gazette, fait observer
que le souci d'interdire les armes dans le cadre scolaire
est légitime et souligne que les sikhs admettent bien
de placer leur kirpan dans les bagages de soute afin
de pouvoir accéder à des avions - des consignes
dans ce sens ont été diffusées par des
organes représentatifs de la communauté à
la suite des événements du 11 septembre. D'ailleurs,
rappelle Alain-Robert Nadeau dans Le
Devoir (20 février 2002), en 1999, "le
Tribunal canadien des droits de la personne avait conclu que
l'interdiction faite à un sikh de porter un kirpan
à bord d'un avion constituait une limite raisonnable
à sa liberté de religion". De fait,
il y avait eu en septembre 1981 une tentative de détournement
d'avion au Canada avec usage d'un kirpan. Indéniablement
symbole religieux, le kirpan peut aussi devenir une
arme.
Répondant
au National Post (22 février 2002), la directrice de l'école
signale que d'autres enfants ont accepté de porter
des répliques en plastique ou des pendentifs symboliques
lorsqu'ils se trouvent dans les bâtiments scolaires.
Mais
le père de l'enfant insiste et affirme que seul un
vrai kirpan est acceptable à ses yeux: "Si
je ne porte pas le kirpan, cela signifie que je ne crois pas
en mon Dieu", a-t-il déclaré au National
Post. Quant à l'avocat de la famille, il souligne
que, dans toutes les traditions, certains croyants sont plus
stricts que d'autres et que les ciseaux utilisés dans
les classes artistiques devraient alors aussi être considérés
comme des armes potentielles et faire l'objet d'une interdiction.
A
certains égards, remarque Marc Thibodeau dans La
Presse (13 février 2002), "l'incident n'est
pas sans rappeler la controverse entourant l'expulsion au
milieu des années 1990 d'une élève [...]
qui portait le hidjab. La Commission des droits de la personne
du Québec avait conclu que l'interdiction vestimentaire
imposée constituait un geste discriminatoire compromettant
le droit à l'instruction publique ainsi que la liberté de religion." Le fait que le kirpan puisse être utilisé comme arme semble cependant rendre
la question plus épineuse cette fois-ci.
Jean-François
Mayer