CLERGE
ET PEDOPHILIE:
UNE CONTROVERSE TRANSRELIGIEUSE
ET TRANSNATIONALE
Religioscope
- 25 février 2002
Ces
dernières semaines, il n'y a presque pas de jour sans
que la presse américaine ne contienne des nouvelles
sur des affaires de pédophilie impliquant des membres
du clergé catholique romain aux Etats-Unis. Ces affaires
ont des conséquences tant pour l'image que pour les
finances de l'Eglise catholique romaine aux Etats-Unis. Mais
les controverses au sujet d'abus sexuels dans le cadre de
communautés religieuses sont loin de se limiter au
catholicisme.
Le
21 février, un ex-prêtre du diocèse de
Boston a été condamné à 9 à
10 ans de prison pour avoir abusé sexuellement d'un
garçon; de nombreuses autres poursuites sont en cours
contre lui, puisqu'il aurait été impliqué
dans 130 cas au total en 30 ans de ministère. Plus
encore que les faits eux-mêmes, note le Guardian (23 février 2002), l'opinion publique a été
choquée par le fait que le prêtre impliqué
(et d'autres) avait simplement été déplacé
d'une paroisse à l'autre au fur et à mesure
qu'il faisait l'objet d'accusations. La volonté de
prévenir le scandale en l'étouffant se révèle
maintenant être un gros revers du point de vue des relations
publiques.
Réactions
de l'Eglise catholique
Mais
ce n'est pas fini, car plusieurs autres prêtres se trouvent
également en ligne de mire. Le procès très
largement médiatisé entraîne en outre
un effet boule de neige: dans le seul diocèse de Boston,
au cours des dernières semaines, rapporte le Boston
Globe (24 février 2002), plus de 200 personnes
déclarant avoir été victimes d'abus sexuels
de la part du clergé ont pris contact avec des avocats.
Il faut dire que le système américain peut déboucher
sur d'importants dommages-intérêts accordés
aux plaignants, et que des avocats se spécialisent
dans des cas d'abus sexuels par des membres du clergé.
Le diocèse de Boston a déjà dépensé plus de 10 millions de dollars pour indemniser des plaignants
dans l'affaire en cours. "L'impact financier est sévère",
déclare le conseiller légal de la Conférence
des évêques catholiques des Etats-Unis (Time
Europe, 11 février 2002). Il faut s'attendre
à des ondes de choc à travers tout le pays,
même si certains diocèses avaient déjà
empoigné le problème il y a plusieurs années
à la suite de scandales locaux (par exemple le diocèse
de Dallas, qui avait fini par payer aux plaignants contre
un de ses prêtres plus de 23 millions de dollars il
y a quelques années).
Face à ces turbulences, une politique beaucoup plus ferme
se dessine à l'échelle de toute l'Amérique
du Nord - et au-delà. Des prêtres soupçonnés
d'implication dans des affaires de pédophilie sont
maintenant suspendus. Ainsi, le 23 février 2002, l'Archevêché
de Philadelphie a déclaré avoir connaissance
de 35 cas depuis les années 1950 et a immédiatement
suspendu les six prêtres concernés encore en
activité (Reuters,
23 février 2002). Le président de la Conférence
des évêques a présenté le 19 février
2002 des excuses publiques et écrites "pour
cette défaillance dans nos responsabilités pastorales"
(Associated Press, 20 février 2002). Il faudra cependant
de grands efforts encore pour rétablir la confiance,
et la pression médiatique s'annonce forte: une enquête
du Boston Globe (25 février 2002) aboutit à la conclusion que
plusieurs diocèses n'ont pas encore adopté une
approche rigoureuse (plusieurs n'interdisent pas encore strictement
l'emploi dans une paroisse d'un prêtre ayant commis
des abus sexuels, selon les documents de 13 diocèses
examinés par le Boston Globe). Scott Appleby,
directeur du Centre pour l'étude du catholicisme américain
à l'Université Notre Dame, se montre cependant
optimiste: les scandales de Boston "vont avoir un
effet catalysateur pour changer la politique ecclésiastique" sur ces questions.
Les
affaires de pédophilie ne se limitent évidemment
pas à l'Amérique du Nord: on se souvient de
la condamnation de l'évêque de Bayeux (France)
en 2001, parce qu'il n'avait pas alerté la justice
sur les actes pédophiles d'un de ses prêtres.
L'Eglise catholique de l'Irlande vient d'annoncer le paiement
d'une importante somme aux personnes ayant été
victimes d'abus physiques et sexuels au cours des dernières
décennies. Et des accusations viennent d'être
émises à l'encontre d'un prélat polonais.
L'Eglise catholique romaine entend donc manifestement s'attaquer
à ce problème (potentiellement dommageable pour
son image) non seulement à l'échelle diocésaine
ou nationale, mais internationale: dans un document de novembre
2001, le pape Jean Paul II a consacré son premier courrier
électronique avait demandé pardon aux victimes
d'abus sexuels commis par des membres du clergé.
Les
abus ne sont pas l'apanage
de l'Eglise catholique romaine
Inévitablement
survient la question de savoir s'il s'agit d'une conséquence
de l'obligation du célibat sacerdotal? En fait, "même
les critiques de l'Eglise concèdent que ce n'en est
pas la cause", relève le New
York Times (17 février 2002). Nombreux
sont également les cas d'abus sexuels commis par les
clergés d'autres confessions chrétiennes, dans
lesquelles n'existe pas la règle du célibat.
Ainsi, en Australie, une controverse sur des cas de pédophilie
touche actuellement l'Eglise anglicane, également accusée
d'avoir voulu étouffer des affaires de ce type.
Hors
de la sphère chrétienne, l'Association internationale
pour la conscience de Krishna affirme être actuellement
menacée de se retrouver ruinée financièrement
en raison de plaintes pour des abus sexuels et autres commis
par des membres dans le passé; les plaintes portent
sur des demandes de dommages-intérêts de 400
millions de dollars (Independent,
8 février 2002). De nombreux élèves
de ses écoles ont été victimes d'abus
jusqu'au début des années 1980. A noter que
c'est le cabinet d'avocats Windle Turley (Dallas), qui avait
obtenu les 120 millions de dollars versés par le diocèse
catholique de Dallas déjà mentionnés
plus haut, qui se trouve à la tête de l'offensive
contre les dévots de Krishna.
Nul
doute que les affaires de pédophilie ne sont pas nouvelles.
Mais la sensibilité à ces méfaits est
beaucoup plus forte: la pédophilie est aujourd'hui
un thème beaucoup plus fréquemment mis en lumière
sur la place publique. Elle se conjoint à l'exigence
de "transparence" souvent invoquée aujourd'hui.
En outre, l'implication de membres du clergé suscite
presque à coup sûr l'intérêt soutenu
des médias. (JFM)
Références:
le texte en anglais de la prise de position du 19 février
2002 de Mgr Wilton D. Gregory, Président de la Conférence
des évêques catholiques des Etats-Unis, se trouve
sur le site Web de celle-ci:
http://www.usccb.org/comm/gregorystatement.htm
On trouve également sur le site plusieurs autres documents
relatifs à la pratique de l'Eglise catholique romaine
aux Etats-Unis pour faire face aux abus sexuels commis par des
membres du clergé. Ces documents s'efforcent également
de montrer que cette préoccupation n'est pas nouvelle:
ils se réfèrent notamment à un questionnaire
qui avait été adressé à tous les
diocèses du pays en 1993-94.
En
ce qui concerne les plaintes déposées contre les
dévots de Krishna, on peut en trouver les textes ainsi
que d'autres précisions sur le site du cabinet Windle
Turley:
http://www.wturley.com
A noter que l'Association internationale pour la conscience
de Krishna avait pris il y a quelques années déjà
l'initiative assez inhabituelle d'entamer une réflexion
critique sur les abus du passé en demandant au sociologue
Burke Rochford de mener une enquête pour faire toute la
lumière et en publiant les résultats de cette
recherche dans l'un de ses périodiques, l'ISKCON Communications
Journal (6/1, juin 1998). Ce texte est disponible en ligne:
http://www.iskcon.com/icj/6_1/6_1rochford.html
On y trouve également un texte rédigé par
un membre du mouvement pour expliquer quelles furent les réactions
de celui-ci: "ISKCON's Response to Child Abuse: 1990-1998":
http://www.iskcon.com/icj/6_1/6_1bharata.html
A noter
que les affaires de pédophilie impliquant des membres
du clergé sont également exploitées dans
des buts polémiques par des associations critiques à
l'égard de l'Eglise catholique romaine. C'est par exemple
le cas du Mouvement raëlien et de son "Association
pour la dénonciation des prêtres pédophiles":
http://www.nopedo.org/index.html
L'analyse des cas de pédophilie par des membres du clergé
et des controverses à ce sujet devrait donc également
inclure l'utilisation polémique qui en est faite par
des acteurs dont les objectifs varient.