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TRIOMPHE DE L'ISLAM
OU EMERGENCE
D'UN PLURALISME DES VALEURS?
A propos d'un livre récent
A
la vague d'intérêt pour les questions liées
à l'islam depuis quelques années sont aussi
associés bien des slogans. Faut-il mettre l'accent
sur un déclin de l'islamisme? Ou au contraire insister
sur des indices d'islamisation de la société dans des pays musulmans? Habitant au Caire, chercheur au CEDEJ (Centre d'études et de documentation économiques,
juridiques et sociales), Patrick Haenni observe attentivement
depuis des années les complexes réalités
de la société égyptienne contemporaine
et son rapport à la religion. Il nous présente
ici quelques observations, à travers une analyse de
l'important ouvrage de Geneive Abdo, No God but God. Egypt
and the Triumph of Islam (Oxford University Press, 2000).
2000
restera une année faste pour les amateurs d’études sur l’islamisme.
Après Gilles Kepel et et Antoine Basbous annonçant avec fracas
respectivement le déclin et l’avortement de l’islamisme[1],
voici que Geneive Abdo annonce le "triomphe de l’islam"
dans l’Egypte des années 1990 "A failed militant movement
in no way spells the death of Islamic revivalism"
(p. 199), rappelle-t-elle à contre-courant des thèses aux
refrains de requiem en vogue dans le milieu académique parisien.
L'auteur
a pris le parti de ne pas ramener l'islamisation de la société
à l'influence de l'islamisme et de la considérer
au contraire comme un processus multiforme sans vecteur central,
démentant en cela les propos convenus sur l'influence
des pétrodollars, des Frères musulmans ou d'al-Azhar:
"where society once looked to those with prophetic
zeal, such as al-Banna, to lead them along the islamic path,
today's revival is more evenly diffused throughout Egyptian
society. It relies neither on one man, nor on one group nor
one institution" (p. 8).
En conséquence de ces judicieuses pétitions de principe,
l’ouvrage offre un tableau riche et varié des différentes
composantes impliquées dans l’aventure de l’islamisation de
"l’ère post-militante". Et ce n’est pas le moindre
de ses mérites que de bien montrer que, nonobstant les analyses
économicistes articulées sur l’indissociable tandem paupérisation-islamisation
ou celles guères plus convaincantes considérant l’islamisation
comme par essence de nature oppositionnelle, les promoteurs
de l’islamisation sont autant en bas qu’en haut de l’échelle
sociale, dans l’Etat et en dehors de l’Etat et, last but
not least, des deux côtés de la barrière des sexes.
Un à un, l’auteur
passe alors en revue les différents champs sociaux les plus
directement frappés par le "triomphe de l’islam".
Geneive Abdo montre comment les entrepreneurs de l’islamisation
ont conquis les quartiers déshérités de l’Ouest du Caire (chapitre
2), sont parvenus à nuancer l’assujettissement du leadership
religieux officiel prônés par Mohamed Aly et Gamâl Abdel Nasser
permettant à al-Azhar de retrouver une partie de son autonomie
perdue vis-à-vis du Pouvoir (chapitre 3). Elle décrit ensuite
la subversion de la dominance des groupes de gauche par les
islamistes dans les syndicats professionnels (chapitre 4).
Elle n’oublie pas le revival au sein des universités,
où les islamistes ont acquis une influence énorme au sein
des mobilisations estudiantines (chapitre 5). Elle rend finement
compte également comment, sous l’influence de prêcheurs focalisés
sur les classes aisées, certaines femmes du monde avec à leur
tête les "actrices repentantes", participent aussi
à ce renouveau islamique (chapitre 6). Elle montre finalement
comment la dynamique d’islamisation est parvenue à se loger
au cœur des appareils de l’Etat moderne via le recours aux
tribunaux à partir de diverses affaires portant sur des questions
comme le voile, l’excision, ou encore la censure d’ouvrages
jugés diffamatoires envers l’islam (chapitre 7).
C'est
donc dans les marges de l'expérience militante que
l'auteur situe son sujet, parlant tantôt d'islamization,
de popular islam ou de grassroot islamic revival.
Ni subversif comme en Algérie, ni imposé "par
le haut" comme en Iran, "Egypt's 'popular Islam',
a grassroots movement emerging from the streets, aims to transform
the social structure of Egyptian society from the bottom up,
creating an Islamic order" (p. 5) et contribue progressivement
à "the transformation of a secular nation-state
to an islamic social order without the violent overthrow of
the ruling power" (p. 11).
Ainsi, loin des
perspectives révolutionnaires et putschistes des militants
des années 1970, les promoteurs du renouveau islamique de
l’ère "post-militante" sont en train de restaurer
avec force la primauté du religieux dans l’espace public,
parce que, c’est l’hypothèse du livre, ils seraient enfin
parvenus à réconcilier tradition et modernité et à donner
des réponses religieuses adéquates aux exigences du monde
moderne.
[TOP]
Les
apories de l’illusion du référentiel
Au-delà de ses évidentes
qualités et de ses bonnes intuitions de départ, le livre invite
à quelques réserves, dérivant toutes de l’absence de problématisation
rigoureuse du thème même de l’islamisation. En raison d’une
approche plus descriptive qu’analytique, la mise en parallèle
d’expériences diverses dans une progression narrative plus
cumulative que conceptuelle donne un semblant d’homogénéité
à une dynamique (l’islamisation) qui est sans doute plus complexe
que cela. D’où un sérieux problème de cohérence interne. En
effet, au-delà du constat de la plus grande visibilité de
l’islam actuellement qu’il y a trente ans, le livre manque
de finesse dans l’interprétation de ce revival, se
contentant souvent de rendre compte, sans véritable mise en
perspective, les pétitions de principe avancées par ses interlocuteurs.
Ce qui laisse parfois le lecteur sur sa faim. On aurait parfois
voulu en savoir plus sur le projet des islamistes du Wasat,
mieux connaître la vision de la société autour de laquelle
s’organise le discours des artistes voilées et des nouvelles
prédicatrices des classes aisées, mieux comprendre aussi le
pourquoi des affaires de censure ou encore les logiques sociales
présidant à la conquête par les Gama`ât islâmiyya de
quartiers comme Imbâba. Il est en effet difficile de quasiment
éluder le contenu d’une mouvance socio-politique en le décrivant
simplement comme la volonté de réconcilier tradition et modernité,
sans plus d’explication sur ces termes ou sur les modalités
de leur articulation. Emportée par ses propres hypothèses
et sa volonté d’empathie, et manquant de distance avec le
discours de ses interlocuteurs, Geneive Abdo est par exemple
trop emphatique en considérant que Omar Abdel Kâfî et Shaykh
Mohamed Mitwallî Shaarawi ont réussi à "broaden the
parameters of islamic womanhood in order to respond to the
demands of the modern world". En gros, ils auraient
réussi à attirer les femmes des classes supérieures "by
explanding the limits of religious debate and creating a place
for feminism within the Islamic agenda" (p.
147), alors qu’ils ne font qu’entériner une dynamique sociale
massive en Egypte depuis les années 1950 (la scolarisation
des filles et leur accès au monde du travail). De surcroît,
leur argumentaire est fondé sur le principe de nécessité plus
que de droit: "if it is necessary economically for
a woman to work, she should work. But if not, she shouldn’t
… ", déclarait ainsi Abdel Kâfî dans un entretien
avec l’auteur (p. 153), ôtant du coup passablement de crédit
à son message général pour lequel "a woman could be
both modern and islamic at the same time" (p.
147). Défenseur d’une modernité au rabais, il est aux antipodes
par exemple du discours d’autres entrepreneurs de l’islamisation,
comme les leaders du Wasat, qu’elle décrit abondamment,
pour lesquels la femme, comme les chrétiens, doit accéder
sans limitation aux plus hautes fonctions de l’Etat, y compris
la magistrature et la présidence. Le projet du Wasat
justifie ses avancées sur un discours citoyen et sur un appel
à un "réagencement de la place du religieux" qu’il
faudrait limiter au statut de guide général de l’existence,
c’est-à-dire à extirper le religieux de domaines comme le
politique (articulant de la sorte islamisation et sécularisation)
que d’autres entrepreneurs de la réislamisation s’escriment
à investir à grands renforts de hesba et de censure.
Là encore on est loin de cet "islam populaire" et
sans doute plus proche du rapport au religieux des "élites
sécularisantes" de l’Etat, dont les agents se sont montrés
parfois plus islamistes que les islamistes dans certaines
affaires comme la condamnation de Nasr Abu Zeid. Bref, quand
on s’intéresse d’un peu près au contenu des différents proches
des hommes et femmes engagés dans les dynamiques de réislamisation,
les choses se compliquent suffisamment pour faire voler en
éclat l’apparente unité de cet "islam populaire"
censé investir de haut en bas la pyramide sociale égyptienne.
Tant les motifs que les projets, les motivations et les causes
des différents phénomènes de la réislamisation qu’elle traite
dans ses chapitres sont trop différents pour faire de l’islamisation
une problématique véritablement cohérente.
En
effet, on peut se demander si le "grassroot religious
revival" peut être forcé dans une grille d’analyse
unique : au-delà du référentiel, qu’y a-t-il de commun,
par exemple, entre Hassan Karaté pour lequel l’appel de la
religion est très clairement le moyen d’exprimer son ras-le-bol
du box (les fourgons de la police), des passages à
tabac dans les commissariats, de l’opportunisme des élus municipaux
et de l’arbitraire des agents du fisc (et qui pour information,
n’est pas maintenant membre du groupe Tablîgh, mais
s’est transformé, après sa repentance en voyou sympathique,
dragueur et buveur à ses heures) et Mona, femme du monde,
qui s’en retourne à un islam sans doute plus salafiste et
puritain lequel se laisse difficilement forcer dans la catégorie
"popular islam", "grassroot mouvement
emerging from the street". Peut-on en outre forcer
dans une problématique commune les mobilisations des étudiants
sur les campus sans perspective d’emploi et le moralisme puritain
des shaykhs circulant dans les salons de la bonne société?
Sans doute l’usage d’un vocabulaire commun n’est pas suffisant
pour assurer une unité thématique à l’ouvrage.
[TOP]
Sous
la quête d’authenticité,
des conflits de traditions
Après
les pièges du nominalisme (soit la confusion entre
référence et contenu), une autre critique doit
être adressée l'un de ses thèmes majeurs,
à savoir que le renouveau religieux serait une sorte
de triomphe de la culture populaire - dont les entrepreneurs
de l'islamisation sont implicitement posés comme les
représentants - sur les ambitions des élites
séculières à la tête des trois
régimes de l'Etat post-colonial de Nasser à
Moubarak. L'islamisation prendrait ainsi sens dans le cadre
de "a century of tug-of-war between competing demands
of Westernization dictated from above and religious authenticity
driven from below" (p.164). Au-delà du fait
que l'on peut légitimement mettre en doute l'idée
que l'islamisation s'est faite contre ou en dehors de la politique
de l'Etat égyptien (à tout le moins sous la
période Sadate, le "président croyant",
mais sans doute également sous Moubarak), il est sans
doute risqué de poser l'adéquation entre l'entreprise
d'islamisation et la culture religieuse populaire, sans doute
plus souple sur les principes religieux que le projet salafiste
que promeuvent nombre d'islamistes. Entre ceux-ci et la culture
religieuse populaire les facteurs de tensions sont nombreux,
de la danse du ventre dans les cérémonies de
mariage, au niveau d'intimité toléré
dans les fiançailles en passant par les perspectives
divergentes sur les formes de l'application de la sharia ou
encore sur les relations avec les coptes. En réalité,
l'islamisation peut être un vecteur d'acculturation
et porter en lui un programme aux antipodes du souci d'authenticité
qui le caractériserait: le Wasat promeut implicitement
une vision anglo-saxonne des rapport entre Etat et société
et entre politique et religion (la religion est une affaire
privée, mais elle motive et justifie la geste solidaire
au sein des communautés religieuses au sein de la société
civile rendue nécessaire par la dérégulation
de l'Etat qu'il s'agit de rendre plus efficace), on pourrait
aussi considérer le discours d'un nouveau prêcheur
"branché" comme `Amr Khâlid comme un
vecteur paradoxal d'acculturation ; ses visions du temps (qu'il
faut utiliser de façon efficace) ou de la richesse
(signe d'élection divine), jurant avec l'imaginaire
populaire, rappellent ironiquement l'éthique protestante
décrite par Max Weber alors que son style décontracté
et empathique a des saveurs de télévangélisme
à l'américaine, en rupture totale avec les traditions
du prône azharite classique.
Ainsi
de quelle tradition parle-t-on quand on décrit les nouvelles
sociabilités religieuses au sein de la classe bourgeoise ?
Celle de l’islam populaire ? Certainement pa … ce
qu’elle présente comme "islam populaire" tient plutôt
de la régénérescence d’un rigorisme ultra-conservateur en
rupture tant avec la modernité dans son acceptation académique
(individualisation, subjectivation, réflexivité) qu’avec l’islam
populaire (qui a bien moins de problèmes avec la mixité et
l’alcool par exemple que l’on veut bien le dire). C’est ce
que reconnaît bien par exemple un Gamâl al-Banna, penseur
islamiste celui-là bien "moderne" (valorisant implicitement
le triptyque de la modernité au sens définit plus haut), pour
qui la nouvelle ferveur religieuse dans les salons islamiques
des femmes du monde au Caire correspond au retour d’un salafisme
intransigeant qu’il ne cesse de condamner dans ses propres
écrits[2]. Dans le même temps, l’islam populaire,
faiblement idéologisé et du coup passablement éloigné du discours
des promoteurs de l’islamisation marqué par une forte composante
identitaire est tout sauf une "quête d’authenticité religieuse
par le bas"; le succès du fast-food, de la mode
étrangère, la généralisation de termes anglais dans la langue
populaire, le style vestimentaire des habits accompagnant
le foulard dans les boutiques branchées pour femmes voilées
brossent le tableau d’une culture populaire syncrétique ne
refusant pas forcément l’acculturation.
[TOP]
Déconstruction
et recadrages conceptuels
Finalement, c’est
la notion même de "triomphe", pierre de touche de
l’argumentaire de l’ouvrage, qui pose problème : au-delà
du fait que, pour pouvoir parler du triomphe des dynamiques
d’islamisation, il faudrait logiquement prendre en compte
les dynamiques – réelles – de "désislamisatio"»
et affirmer la primauté des premières sur les secondes (négligées
pour les besoins de la cause par l’auteur), le livre de Geneive
Abdo attribue au triomphe de l’islam des réalités qui relèvent
peut-être d’autres explications.
Prenons l’exemple
du regain de piété au sein de l’élite. C’est certes plus d’islam.
Mais est-ce la progression d’un "islam populaire"?
C’est plutôt une forme de réinvention religieuse de la tradition
élitiste des salons qui avait cours dans l’aristocratie égyptienne
au temps de la royauté, à mettre sur le compte, par exemple,
de la remoralisation des normes de certains secteurs de la
bourgeoisie post-infitah accompagnant son itinéraire
d’accumulation politique entamé au début des années 1990.
De son côté, le discours du Wasat est sans doute moins
un vecteur "d’islamisation" que des thèses néo-libérales
de la philanthropie anglo-saxonne, ruse plus que réaction
à la globalisation.
Autre
exemple de la nécessité de déconstruction puis de recadrage
conceptuel des phénomènes classés, sans plus d’explication,
sous la rubrique "islamisation": la généralisation
du foulard. Celle-ci a bien eut lieu, mais elle s’est faite
au prix d’une régression claire de sa signification idéologique:
le hijâb n’est plus, comme dans les années 1970, le
fruit d’une raison militante ou identitaire, mais un style
vestimentaire banalisé dont la progression ne peut être imputée
à une entreprise concertée par "this new religious
milieu, a powerful alliance of sheikhs, informal street preachers,
scholars, doctors lawyers and women are groping their way
toward a new, Islamic order" censés être au centre
de l’islamisation (p. 8). Il s’explique par des logiques sectorielles
de mutations des normes sociales. Par exemple le phénomène
du retour du foulard dans les villages du pourtour du Caire.
On pourrait y voir l’expression de l’islamisation rampante
de ces villages, mais il faudrait plutôt le considérer comme
un indice de leur urbanisation: porter le foulard pour ces
femmes, c’est en effet, plus que de souscrire à la rhétorique
puritaine et identitaire des acteurs et actrices du revoilement,
annoncer la fin de la gallabeya et de la tarha,
le fichu traditionnel des campagnes, pour s’inscrire dans
une condition urbaine populaire dont l’expression est le hijâb.
Au total, il faudrait
se garder de confondre "revival religieux",
quête identitaire et réorganisation des normes dans certains
champs sociaux autour de la symbolique religieuse, ce qui
n’est pas tout à fait la même chose : on peut très bien
participer à la réorganisation des normes autour de la symbolique
religieuse sans pour autant être impliqué dans cette quête
de "religious authenticity driven from below":
des boutiques de foulard comme "Flash pour femmes voilées"
ou encore le port ostentatoire de fausses griffes occidentales
sont autant de pied-de-nez des "voilées libérales"
(muhagabât mutaharrira) à ce programme d’authenticité
religieuse censé être l’essence de l’islamisation.
[TOP]
Triomphe
de l’islam ou nouveaux pluralismes?
On le croit d’autant
plus que si l’on se penche sur les manières de porter le voile,
le relatif déclin du port du foulard dans les universités,
son déclin également dans les ex-banlieues islamistes comme
Imbâba où la délinquance a succédé à la violence islamiste,
un quartier qui est loin d’être "an Islamic state
where every act of life is defined by religion"(p.25),
le boom des bars branchés dans les quartiers aisés
de la capitale, la généralisation du mariage `urfî
(déclaration d’engagement devant deux témoins qu’il est possible
d’effectuer en dehors de tout accord parental) ou du mariage
wahb (simple déclaration verbale), les soirées délirantes
et arrosées de la haute bourgeoisie dont seul une portion
infime est engagée dans le mouvement d’islamisation, le substantiel
retrait du religieux dans le projet politique proposé par
les jeunes islamistes du Wasat dont la substance rappelle
plus les thèses de la philanthropie anglo-saxonne que l’idéologie
des maîtres à penser de l’islam politique, ou encore la campagne
des candidats des Frères aux élections parlementaires de 2001
(où le slogan "la Constitution est la solution"
prima sur la vieille rengaine "l’islam c’est la solution"),
l’on aboutirait à une autre conclusion. Nul doute l’Egypte
se révélera alors dans le fond (mais pas nécessairement sur
la forme) moins religieuse que le livre de Geneive Abdo ne
le laisse de prime abord supposer.
Peut-être
alors que, face à la poussée simultanée
de ces courants contradictoires, il serait peut-être
plus judicieux de voir l'Egypte de ces dernières années
moins sous la lunette trop étroite du "triomphe
de l'islam" et y déceler plutôt l'installation
d'un pluralisme des valeurs sociales où la norme islamique
commence à coexister de façon non polémique
avec d'autres manières d'être au monde que celles
proposées par les promoteurs de la "revanche de
Dieu" sur les bords du Nil. Geneive Abdo en avait par
ailleurs l'intuition lorsqu'elle considérait, comparant
l'Egypte et la Turquie, que "the 'conversion' of a
leading Turkish celebrity aside, the broader movement toward
Islam and the veil among well-off, educated women resembling
Mona, Deljane and Suzanne is virtually unthinkable in Turkey.
The dividing lines between the secular and the religious are
too deep, too rigid. Nor is the common Egyptian tableau of
a veiled daughter walking with her 'uncovered'westernized
mother likely to be encountered anytime soon in the streets
of Istanbul or Ankara, where often only the older women of
a family are veiled" (p. 161). La modernité
de l'Egypte se situe vraisemblablement plus dans ce pluralisme-là
que dans un islam égyptien réconcilié
avec la modernité.
Patrick
Haenni
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