ÉGLISES
ORTHODOXES AUX ÉTATS-UNIS:
UNE IDENTITÉ EN MUTATION
Religioscope
- 11 mars 2002
Le
nombre d'orthodoxes aux États-Unis est bien moins élevé
que les chiffres généralement avancés.
Telle est la conclusion la plus frappante de l'étude
effectuée par Alexei Krindtach, chercheur à
l'Institut de géographie de Moscou, mandaté par l'Association of Statisticians of American Religious
Bodies. Mais cette recherche, qui vient d'être rendue
publique par le Hartford Institute for Religion Research,
offre également d'autres observations sur la situation
actuelle des Églises orthodoxes et orientales en Amérique
du Nord.
Commençons
par les chiffres, puisque c'est surtout ce résultat
statistique qui a retenu l'attention des médias; il
est d'ailleurs intéressant de noter que d'autres enquêtes
récentes suggéraient également que le
nombre de musulmans aux États-Unis serait surévalué.
Les estimations avancées le plus souvent faisaient
état d'une population orthodoxe qui aurait compté
entre 2 et 4 millions d'adhérents. Or, la recherche
d'Alexei Krindatch - conduite en collaboration avec les services
compétents des différents diocèses orthodoxes
- aboutit à la conclusion que le chiffre réel
se situe plutôt aux abords de 1.200.000 pour toutes
les Églises d'origine orientale réunies, avec
2.400 paroisses.
Les écarts sont particulièrement frappants dans
le cas des deux juridictions les plus importantes. L'Archevêché
grec est loin d'avoir près de 2 millions de fidèles,
comme plusieurs annuaires l'affirment, mais seulement 440.000.
Quant à l'Église orthodoxe en Amérique,
elle n'a pas 1 million de fidèles, mais 115.000.
La surestimation statistique était probablement due
à une tendance d'assimiler tout membre d'un groupe
ethnique à l'Église correspondante, même
après les changements souvent intervenus à la
deuxième ou troisième génération.
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Démographie
et identité ethnique
L'étude
offre d'autres observations intéressantes sur la démographie.
Ainsi, explique Krindatch, "dans presque toutes les
juridictions orthodoxes, les nouveaux immigrants sont à
peu près aussi importants pour la croissance du nombre
de membres que les enfants des membres déjà
existants; dans nombre de cas, l'immigration reste la source
principale de croissance ecclésiale."
Les Églises orientales (arménienne, syriaque et,
plus récemment, copte et malankare de l'Inde) conservent
une identité ethnique beaucoup plus forte - car issues
de groupes habitués à vivre dans un statut de
minorités, estime Krindatch. En revanche, les orthodoxes
de tradition byzantine connaissent un processus d'américanisation
plus net: ils utilisent beaucoup plus largement l'anglais
comme langue liturgique, montrent une assez grande ouverture
aux convertis, et les mariages avec des membres d'autres confessions
chrétiennes y sont courants.
Il
est possible, même si Krindatch ne le mentionne pas,
que cette différence soit en partie aussi attribuable
au caractère plus récent de l'immigration: des
communautés installées depuis plusieurs générations
tendront plus naturellement à s'intégrer dans
leur environnement que des immigrants fraîchement débarqués
et ne maîtrisant peut-être ni la langue ni certaines
pratiques de leur société d'adoption. En effet,
le développement de la présence copte et malankare
est tout récent: 3 communautés coptes aux
États-Unis en 1971, 115 trente ans plus tard; 2 petites
paroisses malankares en 1971, 81 aujourd'hui (réparties
entre les deux juridictions que connaît cette communauté).
Outre
l'immigration ou le renouvellement interne, un autre facteur
important de croissance est bien entendu représenté
par les conversions. Les tableaux de la croissance de 22 juridictions
(y compris les assyriens et six juridictions d'Églises
orientales préchalcédoniennes) offrent d'intéressantes
informations. Parmi les Églises orthodoxes de tradition
byzantine, les convertis jouent un rôle essentiel dans
la croissance de l'Église orthodoxe antiochienne aux
États-Unis. Ils représentent la moitié
des nouveaux membres des deux principales juridictions vieilles-calendaristes,
et environ un tiers des nouveaux membres de l'Église
orthodoxe en Amérique et de l'Église orthodoxe
russe hors-frontières. Bien entendu, tous ces chiffres
pourraient donner lieu à d'intéressantes études
plus détaillées, notamment quant au type et
à l'origine des convertis qui rejoignent ces différentes
juridictions (on sait par exemple qu'il existe un Vicariat
pour les orthodoxes de rite occidental au sein de l'Église
antiochienne des États-Unis).
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Eclatement
des juridictions
L'étude
ne peut manquer de souligner la multiplicité des juridictions,
qui rend le paysage orthodoxe américain extrêmement
complexe: plus de 20 principales juridictions orthodoxes,
réparties en 50 diocèses. En raison de leurs
liens étroits avec les Églises-mères,
auxquelles elles restaient liées, les communautés
orthodoxes sur sol américain ont été
directement affectées par les développements
dans leurs pays d'origine.
C'est
ainsi que l'établissement du régime soviétique
entraîna l'apparition de trois juridictions russes différentes
(dont l'une est devenue en 1970 la juridiction intitulée
Église orthodoxe en Amérique). Une division
politique consécutive au contrôle soviétique
de la mère patrie avait de même séparé
les Arméniens en deux juridictions. Par la suite, l'établissement
de régimes communistes dans les pays de l'Europe de
l'Est conduisirent à des divisions dans les diocèses
serbe, bulgare et roumain. Et la création d'un Église
orthodoxe macédonienne dans la Yougoslavie titiste
provoqua également l'apparition d'une juridiction supplémentaire
aux États-Unis dès 1963.
D'autres
divisions découlèrent de développements
internes à la vie des Églises. Le Diocèse
carpatho-russe, par exemple, fut formé par la conversion
de 25.000 uniates grecs catholiques à l'Église
orthodoxe dans l'entre-deux-guerres. La persécution
contre les vieux-calendaristes en Grèce dans les années
1950 encouragea certains d'entre eux à émigrer,
et plus encore vinrent avec la reprise d'une émigration
à large échelle de la Grèce vers l'Amérique
à partir des années 1960. Il existe aujourd'hui
aux États-Unis plusieurs juridictions vieilles-calendaristes
grecques (qui rejettent la réforme du calendrier adoptée
par l'Église d'Hellade en 1924).
La
perception de former des "Églises de diaspora",
éloignées de la mère-patrie par les turbulences
de l'histoire, a longtemps marqué la vie des paroisses
américaines, souligne Krindatch: elles se comprenaient
comme une extension géographique de leur Église
d'origine, des communautés ethniques dispersées,
dont un rôle essentiel était d'organiser la vie
sociale de ces communautés et de venir en aide aux
nouveaux immigrants.
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Inévitable
américanisation?
Mais
les statistiques révèlent des facteurs qui vont
transformer considérablement le visage des juridictions
orthodoxes en Amérique du Nord. On découvre
en effet la part extrêmement forte des mariages mixtes.
65% des mariages célébrés au sein de
l'Archevêché grec sont des mariages mixtes, et
la proportion est équivalente du côté
de la seconde juridiction par ordre d'importance numérique,
l'Église orthodoxe en Amérique. La proportion
de mariages mixtes est même encore plus élevée
dans d'autres juridictions (80% chez les orthodoxes antiochiens).
Quant à l'usage des langues pour la célébration
de la liturgie, l'anglais domine (à 90%) dans l'Église
orthodoxe en Amérique, ainsi que dans l'Église
antiochienne. Même dans l'Église grecque, l'usage
de l'anglais dans la liturgie est évalué à
50% environ. Ce n'est que chez les Macédoniens, les
Bulgares, les Roumain et les Russes hors-frontières
ainsi que dans les Églises arméniennes et malankares
que l'usage de la langue liturgique d'origine reste très
nettement dominant. Dans les deux juridictions malankares,
par exemple, il devient courant de célébrer
un dimanche par mois en anglais. Si l'on songe au caractère
récent de cette immigration, il n'est pas interdit
d'imaginer que ce n'est là qu'un début.
Les
tendances vers l'"indigénisation" sont nettes,
explique Krindatch: il en veut pour preuve les demandes d'autonomie
qui s'expriment actuellement dans les juridictions grecque
et antiochienne par rapport à leurs Églises-mères.
Longtemps considérées comme inséparables,
les identités ethnique et religieuse se différencient
parmi les membres de deuxième, troisième et
quatrième générations, parlant l'anglais,
vivant dans une société très mobile -
sans parler des convertis venus à l'orthodoxie après
avoir été élevés dans d'autres
traditions.
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Idéal
de l'unité orthodoxe et réalité
Pour
exprimer l'unité de l'orthodoxie en dépit des
divisions entre juridictions, des organismes réunissant
plusieurs Églises ont été établis:
pour les communautés byzantines, la Standing Conference
of Orthodox Bishops of the Americas (SCOBA, 1960) et,
pour les Eglises orientales préchalcédoniennes,
la Standing Conference of Oriental Orthodox Churches in
America (SCOOA, 1973). Bien qu'elles aient pu promouvoir
des activités communes, "elles sont toujours
restées rien de plus que des organismes consultatifs
et des associations volontaires d'évêques qui
sont les chefs de juridictions particulières".
Sans parler des liens avec les Églises d'origine.
Il
manque donc à la SCOBA et à la SCOOA une autorité
sur les juridictions qui les composent. Elles sont loin d'avoir
été en mesure de parler d'une même voix
au nom de l'Église orthodoxe aux États-Unis.
Il est peu vraisemblable que cette situation change. La division
entre juridictions demeure donc la principale caractéristique
de la structure de l'Église orthodoxe sur sol américain.
En même temps, le concept de "diaspora" paraît
de plus en plus contesté, car considérée
comme inadéquat pour décrire la véritable
nature ecclésiale de la présence orthodoxe aux
États-Unis. (JFM)
L'étude
d'Alexei Krindatch, un bref résumé de celle-ci et
les différents tableaux statistiques qu'il a mis au point
sont disponibles sur le site du Hartford Institute for Religion
Research. A partir de cette page, il est également possible
d'accéder à une petite liste choisie de sites web
de l'Église orthodoxe aux États-Unis et à
une description de la prochaine étape de la recherche de
l'auteur, qui portera particulièrement sur l'insertion
de quatre juridictions orthodoxes dans le contexte américain.
URL: http://hirr.hartsem.edu/research/research_orthodoxindex.html
Sur les
communautés orthodoxes aux Etats-Unis, une introduction
de lecture facile, dans un volume agréable, à
la typographie aérée et enrichi de photographies
d'archives, par l'un des principaux historiens de la présence
orthodoxe en Amérique: John H. Erickson, Orthodox
Christians in America, New York/Oxford, Oxford University
Press, 1999, 144 p.
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