JUDAÏSME:
LES ABAYUDAYA DE L'OUGANDA
ENFIN RECONNUS COMME JUIFS
Religioscope
- 18 mars 2002
Depuis
plus de 80 ans, un groupe religieux en Ouganda se considérait
comme juif et pratiquait le judaïsme. A la suite de nombreux
contacts avec des organisations juives, environ 400 membres
de la communauté Abayudaya ont été formellement
convertis par cinq rabbins de la branche conservatrice du
judaïsme au mois de février 2002.
Le
cas n'est pas unique: un peu partout dans le monde existent
de tels phénomènes d'adhésion spontanée
au judaïsme, sans contact direct avec une communauté
juive. Cela s'est même produit en Europe, avec l'extraordinaire
aventure d'un petit groupe d'Italiens de la localité
de San Nicandro (Pouilles), que la découverte de l'Ancien
Testament à la suite d'un certain Donato Manduzio (1885-1948)
avait conduits au judaïsme dans l'entre-deux-guerres,
alors qu'ils ignoraient même que le peuple juif existait
encore! Ils entrèrent par la suite en contact avec
des juifs et émigrèrent pour la plupart en Israël
après la guerre. Sur le continent américain,
en Asie ou au fond de l'Afrique, on trouve aujourd'hui des
groupes qui affirment être juifs, parfois en se considérant
comme descendants de l'une des tribus perdues d'Israël
et souvent en mêlant bien sûr à leur reconstruction
du judaïsme des éléments hérités
d'autres traditions religieuses. Et il existe également
quelques petits groupes juifs qui s'intéressent de
façon sympathique à ces différents mouvements
qui s'autoproclament juifs.
Origines
des Abayudaya de l'Ouganda
A
l'origine de la communauté Abayudaya (Bayudaya signifie "juifs" en luganda; ba est un préfixe
marquant le pluriel) se trouve une figure charismatique, comme
souvent dans ces initiatives: Semei Lwakilenzi Kakungulu (env.
1860-1928). Converti au protestantisme dans les années
1880, il se révéla aussi être un brillant
chef militaire au service du roi du Buganda. Il s'affirma
notamment comme tel dans les guerres contre les musulmans
et les catholiques. Il réussit également à
soumettre d'importantes tribus à la périphérie
du Royaume du Buganda et fonda la ville de Mbale, à
250km au nord-est de Kampala. Au début du 20e siècle,
Kakungulu aspirait à établir son propre royaume
et espérait y parvenir avec l'appui britannique, mais
ses espoirs furent déçus. En 1913, il se retira
pour se consacrer aux questions religieuses.
Kakungulu
adhéra d'abord à la secte chrétienne
des Bamalaki, qui se signalait également par son respect
du samedi comme jour du sabbat et par son refus farouche des
vaccins et médicaments. Cependant, Kakungulu manifesta
la volonté d'adhérer plus strictement que les
Bamalaki à l'Ancien Testament: il souhaitait le respect
de tous les commandements mosaïques, à commencer
par la circoncision. Les Bamalaki s'y opposèrent en
disant qu'il s'agissait d'une pratique juive. "Dans
ce cas, je suis désormais un juif", rétorqua
Kakungulu, qui se fit circoncire en 1919: cela marqua le début
de l'aventure des Abayudaya.
Kakungulu
s'éloigna de plus en plus du christianisme pour adhérer
à ce qu'il percevait comme le judaïsme et fut
suivi par un certain nombre de ses compatriotes - jusqu'à
2.000 environ à l'apogée du mouvement. Il publia
en 1922 un livre contenant les règles et prières
de la communauté et fit édifier un lieu de culte
en 1923. En 1926, il rencontra à Kampala un commerçant
juif et se lia d'amitié avec lui. Son ami juif instruisit
Kakungulu, ce qui conduisit le groupe à l'abandon complet
du Nouveau Testament et de la foi au Christ. La pratique du
baptême cessa et l'abattage rituel fut introduit pour
la viande consommée par la communauté. Les dirigeants
du groupe commencèrent même à apprendre
l'alphabet hébreu.
Après
le décès de Kakungulu, la communauté
déclina, d'autant plus qu'il y eut des rivalités
internes pour la direction du groupe. Sans parler des problèmes
propres à toute minorité isolée: trouver
des conjoints, maintenir les enfants dans la foi de leurs
parents, etc. En 1961, le nombre d'adhérents était
descendu à 300.
Développement
des contacts avec le monde juif
De
rares contacts avec des juifs établis en Ouganda eurent
lieu au cours des décennies suivant le décès
de Kakungulu. Dans les années 1960, les Abayudaya reçurent
la visite d'Arye Oded, un chercheur israélien qui travaillait
alors à l'Université Makerere à Kampala
et eut par la suite une carrière diplomatique dans
plusieurs pays africains. A l'exception de la période
du régime d'Idi Amin Dada, il maintint un contact permanent
avec la communauté et rédigea un intéressant
petit ouvrage en anglais dont la moitié est consacrée
à ce sujet.
L'établissement
de contacts avec des organisations juives à partir
des années 1960 permirent enfin aux Abayudaya de sortir
un peu de leur isolement et de recevoir quelque assistance.
Dès cette époque, la World Union for the Propagation
of Judaism (créée en 1955 par Israel Ben-Zeev,
professeur à l'Université Bar-Ilan) s'intéressa
ainsi aux Abayudaya: elle y voyait un point de départ
possible pour des efforts de conversion d'Africains au judaïsme.
Tout cela contribua certainement à redresser le sort
de la communauté, dont le nombre de membres serait
remonté à 800 environ au début des années
1970, en partie à la suite du retour de certains adhérents
qui l'avaient abandonnée. Les années difficiles
du régime d'Idi Amin Dada affaiblirent le groupe sans
le faire disparaître, et il y eut de nouvelles conversions
après la chute du dictateur. Au début des années
1990, la communauté comptait environ 500 membres, selon
Arye Oded. Ils continuaient de vivre non loin de Mbale.
En
1995, les Abayudaya reçurent la visite de représentants
de Kulanu,
une organisation juive américaine qui se consacre aux
"juifs oubliés", qui s'intéresse à
tous ceux qui, à travers le monde, se reconnaissent
comme juifs tout en restant sur les marges du judaïsme.
Kulanu aida financièrement la scolarisation des 150
enfants de la communauté. Avec d'autres, Kulanu semble
avoir joué un rôle clé dans le processus
qui a maintenant abouti à l'intégration formelle
des Abayudaya dans le monde juif. Cela a été
préparé par des contacts toujours plus nombreux,
y compris des visites de juifs noirs ougandais aux Etats-Unis.
Aboutissement:
la conversion au judaïsme
Le
dirigeant spirituel de la communauté, Gershom Sizomu,
petit-fils de l'homme qui a permis à la communauté
de survivre contre vents et marées de 1936 à
1992, passa tout l'été 2001 à suivre
des cours rabbiniques au Hebrew Union College de New York
(une institution qui s'inscrit dans la branche réformée
de la tradition juive).
Au
mois de février, quatre rabbins conservateurs des Etats-Unis
et un de leurs collègues venu d'Israël se rendirent
finalement en Ouganda afin de procéder à la
conversion formelle des Abayudaya, 83 ans après le
début du cheminement de Kakungulu vers le judaïsme!
Deux tiers environ de la communauté, soit 400 personnes,
ont accepté de passer par le processus de conversion,
relate Rachel Pomerance dans un article
de l'agence d'information juive JTA (18 février
2002). "La plupart de ceux qui ont choisi de ne pas
se soumettre à la conversion ont invoqué la
maladie ou des problèmes de voyage. Quelques-uns ont
déclaré que leur judaïté n'avait
pas besoin d'une telle confirmation venue de l'extérieur."
Les membres masculins de la communauté, déjà
tous circoncis à la naissance, ne durent passer que
par une circoncision symbolique (hatafat dam brith,
extraction d'une goutte de sang du pénis).
Le
fait que la réception formelle des Abayudaya dans le
judaïsme ait été effectuée par des
rabbins conservateurs signifie bien sûr que les milieux
juifs orthodoxes resteront probablement réservés
face à cette conversion. A vrai dire, Kulanu s'était
d'abord adressé à des rabbins orthodoxes, mais
ceux-ci avaient refusé de procéder à
la conversion, en estimant qu'il n'existait pas à Mbale
une infrastructure orthodoxe suffisante (boucheries, écoles,
etc.) pour permettre aux convertis de mener un mode de vie
conforme aux préceptes du judaïsme orthodoxe.
Cependant,
rapporte un article
d'Alison Swersky dans Totally Jewish (26 février
2002), Arye Oded a indiqué que le Ministère
de l'Intérieur semblait décidé à
considérer les Abayudaya comme juifs en ce qui concerne
le bénéfice du "droit au retour",
c'est-à-dire de l'installation en Israël.
L'article
de Totally Jewish remarque également l'interaction
croissante des Abayudaya de l'Ouganda avec des visiteurs juifs
de l'extérieur, après ses décennies d'isolement.
Jack Zeller, président de Kulanu, précise que "la communauté a reçu à peu près
100 visiteurs l'an dernier et que le nombre montera probablement
à 1.000 après toute cette publicité [autour
de la conversion], et c'est merveilleux, parce que c'est très
important pour les juifs autour du monde d'être en réseau
les uns avec les autres."
Sur
un plan pratique, l'intégration dans le monde juif
devrait aider la communauté à assurer son avenir,
notamment quant aux possibilités de mariage entre juifs:
il y a en effet plus d'hommes que de femmes chez les Abayudaya,
et les liens de parenté entre membres d'un si petit
groupe sont nombreux.
Jean-François
Mayer
Quelques
nouvelles des Abayudaya à la fin du mois de mars 2002:
cliquer
ici.
Adresse:
Abayudaya Congregation, P.O. Box 225, Mbale, Ouganda.
Bibliographie:
Arye Oded, Religion and Politics in Uganda: A Study of Islam
and Judaism, Nairobi, East African Educational Publishers,
1995, 124p. (les pp. 67-119 sont consacrées aux
Abayudaya).
Il
existe également une histoire des Abayudaya par Arye
Oded sur Internet:
http://www.us-israel.org/jsource/Judaism/uganda1.html
Une partie d'un livre publié à l'initiative de
Kulanu
(voir ci-dessous) est consacré aux Abayudaya:
Karen Primack (dir.), Jews in Places You Never Thought Of,
Hoboken (N.J.), KTAV Publishing House, 1998, pp. 168-244
(le livre contient d'autres chapitres qui permettent de découvrir
différentes communautés juives méconnues).
Sites
Internet:
On trouve
de nombreuses informations et plusieurs articles sur les Abayudaya
(ainsi que sur de nombreux autres groupes de "juifs perdus"
à travers le monde) sur le site de Kulanu:
http://www.kulanu.org/
Voir également:
http://www.haruth.com/JewsUganda.html
Un
autre site qui offre des informations sur les Abayudaya:
http://www.umich.edu/~meyerm/Abayudaya
Sur
ces trois sites, il est également possible d'écouter
des échantillons des chants des Abayudaya. A noter qu'il
existe un disque compact avec les chants des juifs noirs de
l'Ouganda, produit par Kulanu: Shalom Everybody Everywhere!
Introducing the Abayudaya Jews of Uganda - Kohavim Tikvah Choir,
1997 (KUL-9701). Il peut être commandé directement
auprès de Kulanu.
Pour
voir quelques photographies des Abayudaya:
http://www.wildfoto.com/abayudaya/abaindex.html
Au
sujet de différentes communautés qui se réclament
du judaïsme à travers le continent africain, voir
le site "The Jews of Africa":
http://www.mindspring.com/~jaypsand/index.htm
Et
sur les juifs de San Nicandro...
Puisque nous y avons fait allusion en début d'article,
signalons aussi qu'il existe deux livres en français
sur l'étonnant épisode de San Nicandro: P.E. Lapide,
Les Compagnons de San Nicandro ou retour aux sources,
Paris, Albin Michel, 1961, 270p.; Elena Cassin, San Nicandro:
histoire d'une conversion, Paris, Plon, 1957, 258p. (rééd
en 1993 par les Ed. Quai Voltaire, 324p.).