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musulmanes d'Asie orientale
ROHINGYAS - LA RÉPRESSION
DES MUSULMANS EN BIRMANIE
Mis
en ligne sur RELIGIOSCOPE le 20 avril 2002
Connaisseur
des minorités musulmanes en Asie, Michel Gilquin -
associé au Centre Jacques Berque de Rabat et travaillant
également avec l'IRASEC (Institut de Recherche sur
l'Asie du Sud-Est Contemporaine), à Bangkok - avait
déjà offert aux lecteurs de Religioscope une synthèse
sur les musulmans du Sri Lanka. Dans ce nouveau texte,
il se penche sur une autre communauté musulmane peu
connue du grand public: les Rohingyas du Maynmar (Birmanie).
Comme on le verra, leur situation est précaire.
Connue
pour être une mosaïque d’ethnies, la Birmanie - Etat fédéral
que la junte au pouvoir à Rangoon a rebaptisée, en 1989, Myanmar
- est également un patchwork de confessions: à côté des bouddhistes,
très largement majoritaires, on trouve des chrétiens, principalement
dans les ethnies Chin ou Karen, et des musulmans.
Comme
dans beaucoup d'autres régions de l'Asie, si ethnicité
et religion se superposent souvent, les aléas de l'Histoire
etles déplacements de population ont toutefois quelque
peu brouillé cette équation simpliste.
L'Islam
en Birmanie est en effet, pour une large part, la culture
d'une population ayant ses racines sur un territoire où
elle était implantée, l'Arakan, aux confins
du Bangladesh, mais aussi le référent d'un archipel
de petites communautés, issues d'ethnies diverses,
parfois installées à l'époque coloniale,
et saupoudrées dans tout le pays.
Les
conditions de vie imposées aux musulmans permettent d’établir
un double constat: d’une part, il s’agit de placer sous tutelle
une population frontalière dont les liens avec le Bengale
musulman est ancien, et, à ce titre, ce contrôle et cette
répression s’inscrivent dans le schéma général de domination
des ethnies minoritaires situées dans les régions périphériques ;
d’autre part, il s’agit de "casser", là où elles
se trouvent, les particularités de communautés qui apparaissent
comme rétives aux injonctions d’un pouvoir centralisateur
et homogénéisateur qui veut asseoir l’hégémonie du nationalisme
birman (2/3 des habitants du pays sont d’ethnie birmane).
A l’oppression que subit l’ensemble des composantes de la
société birmane, s’ajoute là une discrimination implicite
et les exemples abondent où les autorités, bien que se déclarant
officiellement non responsables des incidents, ont attisé,
voire déclenché de violents heurts interconfessionnels, n’hésitant
pas à déguiser en bonzes des agents provocateurs. Il est,
en outre, notoire que, à chaque vague de rapatriements de
réfugiés, qui interviennent épisodiquement lors d’accords
avec Dacca ou Bangkok, nombreux sont les musulmans écartés
de ces retours sous le prétexte avancé par les autorités birmanes
que leur nationalité (citoyenneté) serait sujette à caution.
Les
musulmans de l’Arakan : les Rohingyas[1]
L’Arakan,
Etat occidental de Birmanie, qui fut un royaume indépendant
où régnèrent des sultans de 1430 jusqu’en 1783, se trouva,
à cette date, conquis par l’empire birman en pleine expansion[2]
. Par la suite, à partir de 1825, il connut la
domination britannique qui finit par s’étendre sur l’ensemble
de la Birmanie actuelle. Divisant pour régner, les autorités
du Colonial Office, qui rattachèrent l’ensemble des territoires
nouvellement sous leur contrôle à leur Empire des Indes (ils
n’en furent détachés qu’en 1937), s’employèrent à opposer
ethnies et confessions. En outre, des Bengalis ou des musulmans
originaires d’autres régions du sous-continent s’installèrent
en petit nombre, dans le commerce ou dans les emplois subalternes
de l’administration coloniale. Ce phénomène migratoire, exagéré
par les nationalistes birmans depuis la lutte pour l’indépendance,
leur a toujours servi d’argument pour considérer les musulmans
- dans leur globalité - comme des auxiliaires du colonialisme
britannique. De là à les considérer comme "étrangers"
suspects de déloyauté à l’égard de la Birmanie, il n’y avait
qu’un pas, que beaucoup de Birmans, y compris démocrates,
n’ont pas hésité à franchir. L’Arakan actuel étant, pour une
part, peuplé de bouddhistes, appelés Rakhines, la tentation
de récuser l’autochtonie des habitants musulmans a pu se faire
jour, bien que ceux-ci, jusqu’en 2000[3],
aient toujours revendiqué, non une séparation mais une autonomie
authentique au sein d’une Fédération de Birmanie respectant
de manière démocratique leur spécificité culturelle et confessionnelle.
Ce
poids des contentieux de l'Histoire explique la défiance
dont sont victimes les musulmans de l'Arakan. Dans le langage
courant, les musulmans sont ainsi désignés par
le vocable de "kala", qui suggère une altérité
géographique, une extranéité. Ce n'est
donc pas la junte au pouvoir à Rangoon qui a inventé, ex nihilo, des comportements hostiles - ou, à
tout le moins, très marqués de préjugés
- vis à vis de la minorité musulmane du pays.
Cependant, après son désaveu par les urnes en
1990 et en s'accrochant malgré tout au pouvoir pour
poursuivre la prédation du pays, elle s'est employée
à faire de la minorité musulmane un bouc émissaire
commode pour détourner sur elle les frustrations et
la colère d'une population qui subit le travail forcé
et la misère grandissante.
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Oppression
et exode
C’est
ainsi que, au début de la décennie 1990, soit peu après l’annulation
des élections, une vague de répression prenant la forme d’une
entreprise de "nettoyage ethnique"s’est abattue
sur la population musulmane de l’Arakan, concentrée surtout
dans la partie septentrionale de cet Etat: cela a entraîné
l’exode de 250.000 à 280.000 réfugiés vers le Bangladesh voisin,
bien en peine de les accueillir, leurs conditions de vie dans
des camps de fortune étaient épouvantables. L’UNHCR est toutefois
parvenue, dans une opération qui s’est achevée vers 1996,
et en acceptant des compromis fort controversés[4], à pouvoir faire rapatrier environ 90% d’entre eux ; il en
reste encore 21.000 dans deux camps proches de Cox’s Bazar,
dans la partie méridionale de l’ancien Pakistan oriental,
sans parler, selon diverses sources convergentes, de plusieurs
dizaines de milliers de clandestins qui ont de nouveau franchi
la frontière.
[Sur
la situation des Rohingyas réfugiés au Bangladesh,
l'ONG Médecins sans Frontières (MSF) vient
de lancer un signal d'alarme: cliquer
ici pour des précisions.]
Car
ceux à qui on a imposé le retour se voient dénier les droits
élémentaires, sont soumis au travail forcé et discriminés
par rapport aux Rakhines. Leur statut de citoyens de Birmanie
leur est généralement contesté, en fonction d’un décret de
1982[5] . Une milice constituée par la junte, la Nasaka,
fait régner la terreur, confisquant des terres et commettant
de multiples exactions: assassinats, viols, tortures sont
monnaie courante… De véritables raids destructeurs sont opérés
sur des villages qui apparaissent suspects, comme en ont encore
été victimes six à proximité de la capitale de l’Etat, Sittwe
(que les musulmans appellent Akyab) le 4 février 2001. En
dépit des restrictions pour circuler, certains Rohingyas tentent
parfois de s’exiler plus loin, mais de façon plus discrète
et sur une base individuelle : de façon chronique, et
bien que ce pays refuse les immigrants depuis la crise de
97, parviennent en Malaisie des candidats au droit d’asile,
les derniers en date s’étant, il y a quelques semaines, barricadés
dans un bâtiment des Nations Unies de Kuala Lumpur…
Certes,
d'autres minorités ethniques de Birmanie sont également
victimes du pouvoir en place à Rangoon et guerroient
depuis des décennies contre l'armée du pouvoir
central: Shans, Karens, Kachins, Môns, avec des cessez-le-feu
sporadiques en fonction d'accords militaires toujours précaires.
Celles-ci fournissent leur lot de personnes déplacées,
la plupart trouvant refuge dans les zones frontalières
de Thaïlande.
Mais,
contrairement aux Rohingyas, elles sont, institutionnellement
du moins, reconnues comme des groupes ethniques ayant des
droits théoriques.
L'exaspération
suscitée par une telle situation, où est déniée
jusqu'à l'identité d'une population, ne peut
que nourrir une radicalisation identitaire, où le référent
à la culture et à la foi musulmanes occupe une
place centrale. Les autorités ne s'y trompent pas en
détruisant assez régulièrement des mosquées
et en ayant remplacé les enseignants musulmans par
des enseignants bouddhistes. Pour autant, rien n'indique l'émergence
de groupes dont la radicalité aurait pris la forme
d'un Islam politique de nature néo-fondamentaliste;
sans doute, le profond ancrage dans la ruralité de
cette population, composée pour l'essentiel de petits
paysans et de quelques pêcheurs, explique pour une part
cette absence de dérive; en outre, l'influence éventuelle
des néo-fondamentalistes bangladeshis n'a pu guère
s'exercer, ceux-ci ayant manifesté davantage d'indifférence
que de solidarité avec leurs coreligionnaires persécutés
du pays voisin.
Les
rumeurs selon lesquelles le réseau Al Qaida d’Ousama Ben Laden
serait implanté parmi des membres de la résistance rohingya
ont été propagées dès la fin septembre 2001 par les hommes
du Nasaka, entraînant la fermeture totale de la frontière
durant 3 jours (du 13 au 16 octobre) et justifiant une répression
accrue. Ces rumeurs, sans fondements, participent de la diabolisation
de la résistance rohingya, dont les activités militaires restent
très réduites, essentiellement quelques coups de main à partir
du Bangladesh. Selon Thet Lwin Oo, porte-parole du Muslim
Information Committee of Burma (MICB), si les militants
de l’ARNO ou d’autres groupes avaient
bénéficié d’un entraînement quelconque ou d’un soutien de
la part d’Al Qaida, la zone frontalière aurait connu une activité
de guérilla de grande ampleur, ce qui n’est pas le cas.
[TOP]
Pogromes
islamophobes
Dans
le reste de la Birmanie, les diverses communautés musulmanes[6] servent aussi de
cibles désignées pour dévier les mécontentements de la population.
Sans être aussi dramatique que celui des Rohingyas, leur sort
s’est considérablement détérioré depuis les dernières années:
de véritables pogromes ponctuent leur existence, avec une
fréquence qui s’est accélérée. Présentés comme des incidents
intercommunautaires spontanés, alors que la présence de provocateurs
est presque toujours attestée, et alors que police ou armée
se gardent d’intervenir, ils se soldent régulièrement par
des destructions de mosquées, des tentatives de conversions
forcées, des incendies systématiques de maisons et de boutiques
et, bien sûr, entraînent morts et blessés. C’est dans les
villes que ces pogromes éclatent le plus souvent, à partir
de prétextes futiles: en mars 1997, les grandes cités de Rangoon,
de Pegu, de Mandalay et de Moulmein furent le théâtre de ces
incidents sanglants. Plus récemment, en mai et juin 2001,
Pegu et d’autres villes du nord comme Taungoo, Yadashe et
Nyaunglebin, connurent de nouveau une vague de violence islamophobe,
se soldant par une centaine de morts. Les informations ne
parvenant que tardivement et difficilement depuis un pays
où les étrangers ne peuvent circuler librement, l’inventaire
de toutes ces violences n’est que parcellaire. Au lendemain
du 11 septembre, c’est la région de Prome, à l’Ouest de Pegu,
qui a de nouveau été ensanglantée et un couvre-feu instauré le 10 octobre 2001.
Dans
les campagnes, l'armée, directement, s'en prend aux
musulmans, leur extorquant leurs pauvres biens, exigeant qu'ils
se convertissent au bouddhisme, religion d'Etat, et les poussant
à fuir: dans l'Etat Karen, par exemple, où vivent
quelques petites communautés musulmanes (les "Black
Karen"), cette politique est si systématique que
l'on a pu constater, parmi les nouveaux arrivants karen dans
les camps de Thaïlande les derniers mois de 2001, que
1/3 étaient musulmans, sans commune mesure avec leur
proportion dans la population de cet Etat.
Dans
quelques rares cas, dont se sert la propagande du régime,
et pour des raisons d'alliance tactique entre les groupes
mafieux qui se partagent le pays, certaines communautés
échappent (provisoirement?) à la vindicte islamophobe:
c'est le cas de la petite communauté hui (musulmans
chinois) de l'Etat shan qui a pu édifier une mosquée
à Tachilek.
Cette
exception ne saurait masquer la réalité globale: celle d’un
pays totalitaire où l’on cherche à éradiquer, dans le silence[7] des médias mondiaux et des chancelleries,
une culture minoritaire, musulmane en l’occurrence. Rohingyas
et autres musulmans du Myanmar sauront-ils, en dépit des préjugés
respectifs, s’allier avec les démocrates et les autres minorités
opprimées du pays pour enfin que naisse une Birmanie démocratique ?
Rien n’est, hélas, moins sûr… et la conjoncture internationale,
où le soupçon pèse sur les musulmans, quels qu’ils soient,
ne facilite pas cette perspective.
Michel
Gilquin
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