Religioscope
- 31 mars 2002
Ce
décès n'a pas fait grand bruit, même s'il
a été signalé dans la presse américaine:
Carl McIntire est décédé dans le New
Jersey le 19 mars 2002. Il n'est guère dans les habitudes
de Religioscope de consacrer beaucoup de place aux rubriques
nécrologiques. Cependant, nous tenons à évoquer
la disparition d'un homme qui a marqué le fondamentalisme
américain au 20e siècle et s'est notamment signalé
par son opposition résolue au mouvement oecuménique.
C'est en effet l'un des derniers acteurs de la controverse
fondamentaliste des années 1920 qui disparaît
avec lui.
Fils
d'un pasteur presbytérien, Carl McIntire était
né dans le Michigan et grandit dans l'Oklahoma. Il
étudia au Princeton Theological Seminary de 1928 à
1929 et fut au nombre de ceux qui le quittèrent en
signe de protestation au moment où il passa entièrement
sous le contrôle de théologiens d'orientation
moderniste. Il suivit John Gresham Machen (1881-1937), professeur
à Princeton depuis 1906, qui abandonna son poste à ce moment et fonda le Westminster Theological Seminary.
McIntire
accéda au ministère en 1931. Avec Machen, il
se sépara de l'Eglise presbytérienne aux Etats-Unis
en 1936, estimant que les tendances de celle-ci étaient
de plus en plus modernistes, et les dissidents formèrent
l'Eglise presbytérienne d'Amérique (rebaptisée
par la suite Eglise presbytérienne orthodoxe). Mais
des divisions traversèrent rapidement celle-ci, et
McIntire fonda alors en 1938 l'Eglise presbytérienne
biblique (Bible Presbyterian Church). Comme évangéliste,
il commença aussi à utiliser intensivement la
radio.
McIntire
et son Eglise jouèrent un rôle important dans
la fondation de l'American Council of Christian Churches (ACCC)
en 1941. Ce conseil entendait présenter un front uni
des dénominations fondamentalistes. Ne pouvaient y
adhérer que des Eglises rejetant clairement le modernisme
et toute appartenance au Federal Council of the Churches of
Christ in America (l'ancêtre du National Council of
the Churches of Christ in the U.S.A., qui lui succéda
en 1950), la plus importante organisation oecuménique
du pays. McIntire devint le premier président de l'American
Council. La même année naquit cependant la National
Association of Evangelicals, qui se distançait explicitement
de la ligne de l'American Council en raison de son caractère
jugé trop militant et réactionnaire. Dans les
années 1950, l'American Council allait connaître
plusieurs défections.
Opposé
au modernisme et au communisme (mais aussi au catholicisme),
McIntire observa avec grande inquiétude l'émergence
du mouvement oecuménique. Non sans un certain flair
publicitaire, il eut notamment son heure de gloire lors de
la fondation du Conseil oecuménique des Eglises (COE
- en anglais World Council of Churches, WCC) à Amsterdam
en 1948. Une semaine avant l'assemblée constituante
du COE, au mois d'août 1948, McIntire réunit
dans la même ville des fondamentalistes séparatistes
et, avec l'appui de mécènes américains,
lança une contre-organisation, l'International Council
of Christian Churches (ICCC), qui entendait rassembler uniquement
des "chrétiens bibliques" et alerter les
fidèles sur les dangers présentés par
le modernisme et le catholicisme romain, affirmaient ses fondateurs.
L'initiative était habile, et fut considérée
par les adversaires de McIntire comme une pure opération
de propagande, car ce lancement d'une organisation rivale
à quelques jours de distance entretint une certaine
confusion.
Le
COE dut s'habituer à cet irritant contestataire, puisque,
au cours des années suivantes, chaque fois que se tenait
une assemblée du COE, McIntire s'arrangeait pour mettre
sur pied dans la même ville une assemblée concurrente
quelques jours plus tôt (l'histoire de l'ICCC par lui-même
fournit quelques
commentaires sur cette stratégie)! On comprend
donc que le service
de presse du COE (ENI) ait pris la peine de consacrer
un article au décès de son vieil adversaire.
Quant à l'ICCC, il existe toujours et a célébré
en 1998 le cinquantième anniversaire de sa fondation
à Amsterdam, avec un message
de McIntire, qui en resta le président jusqu'à
sa mort. L'ICCC a des branches régionales en Amérique
du Nord, en Amérique latine, en Extrême-Orient
et en Afrique, mais n'en indique aucune en Europe. Selon l'Encyclopedia
of American Religions, l'ICCC affirmait en 1998 regrouper
700 dénominations réparties dans 100 pays.
Cependant,
une opposition croissante à McIntire se manifesta jusque
dans les rangs de ses fidèles: en 1956, l'assemblée
générale de l'Eglise presbytérienne biblique
décida de quitter l'ICCC et l'ACCC. Parmi ceux qui
refusèrent de continuer à suivre McIntire se
trouvaient des figures marquantes de l'évangélisme
américain, par exemple Francis Schaeffer (1912-1984).
McIntire se retrouva avec une minorité des membres
de sa propre Eglise, mais finit par pouvoir en conserver le
nom.
Plusieurs
autres schismes suivirent, pour des questions relatives à
l'organisation (et aux méthodes administratives de
McIntire) plus que pour des raisons doctrinales. En 1984,
McIntire finit même par se retirer de l'Eglise
presbytérienne biblique et par fonder la petite
Bible Presbyterian Church - Collingswood Synod. réduite
à quelques petites paroisses aux Etats-Unis, en Australie
et en Birmanie. L'âge et un autoritarisme croissant
n'arrangèrent pas les choses - le cas n'est pas unique
dans l'histoire des groupes religieux. En 1996, sa communauté
vieillissante de Collingswood (50 participants en moyenne
aux services religieux hebdomadaires), dont il avait été
le pasteur depuis 60 ans, fut obligée d'en tirer les
conséquences et de lui offrir une retraite honorable.
Il refusa, cela entraîna de nouvelles controverses.
En 1996, la communauté n'eut d'autre solution que de
déclarer la fonction pastorale vacante. McIntire refusa
la décision et commença à tenir des services
religieux dans sa propre maison.
C'est
ainsi que le vieux lutteur du fondamentalisme devint de plus
en plus isolé. Jusque dans les derniers mois de sa
vie, cependant, il continua d'enregistrer des émissions
radiophoniques à l'enseigne de Reformation Hour,
diffusées sur deux chaînes de radio du New Jersey.
Jean-François
Mayer
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