MOLDAVIE:
ASPECTS RELIGIEUX DE LA CRISE
Les divisions au sein de l'Église orthodoxe
Religioscope
- 15 avril 2002
La
Moldavie est un pays dont le nom apparaît rarement à
la une des médias internationaux. Pourtant, la crise
politique qu'elle traverse lui a valu d'être mentionnée
à plusieurs reprises ces dernières semaines.
Mais il est très rare que la grande presse fasse allusion
à la composante religieuse de la situation. Elle joue
cependant un rôle symbolique non négligeable.
Mise
à jour: cliquer ici!
Depuis
la réintroduction des cours obligatoires de langue
russe au mois de janvier, les manifestations se multiplient
à Chisinau, capitale de la Moldavie. Comme on le sait,
la Moldavie est constituée en grande partie de la Bessarabie
roumanophone. Elle est devenue indépendante avec l'éclatement
de l'ex-URSS en 1992. Mais une partie de la classe politique
moldave était en fait favorable à une réunification
avec la Roumanie - ce qui avait provoqué la sécession
de la Transnistrie (proclamée République du
Dniestr), région qui n'avait pratiquement jamais été
roumaine. Un cessez-le-feu a été accepté
en 1992, mais cette bande de terre outre-Dniestr continue
d'échapper au contrôle de Chisinau.
Les
manifestations se sont intensifiées en raison de la
disparition, le 21 mars (dans des circonstances suspectes),
d'un journaliste et homme politique, Vlad Cubreacov. Ce membre
du Parlement moldave est également vice-président
du Parti populaire démocrate chrétien et membre
de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe.
De plus, comme le rapporte Keston News Service (10
avril 2002), il est un membre laïc actif de l'Eglise
orthodoxe de Bessarabie.
Mise
à jour: dans la nuit du 25 au 26 mai 2002, Vlad
Cubreacov est réapparu dans des circonstances aussi
mystérieuses que celles de sa disparition. Il a été
retrouvé dans un village à une cinquantaine
de kilomètres de la capitale, où il aurait
été relâché par ses ravisseurs.
(5.6.2002)
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La
division entre orthodoxes moldaves
En
effet, l'indépendance moldave a également eu
des conséquences sur le plan ecclésiastique.
En 1992, le Patriarcat de Bucarest étendit sa juridiction
à la Moldavie, ce qui allait dans le sens de l'irrédentisme
roumain (et cet acte théopolitique avait indéniablement
une connotation forte, puisqu'il revenait à affirmer
le caractère roumain de la Moldavie). Appuyée
par les courant favorables au rattachement de la Moldavie
à la Roumanie, le Patriarcat de Bucarest créa
en décembre 1992 une Métropole de Bessarabie,
à la tête de laquelle fut placé l'évêque
Petru (Paduraru), né en 1946 et jusqu'alors clerc du
Patriarcat de Moscou, dans la juridiction duquel il avait
été consacré en 1990. Le Patriarcat de
Moscou, de son côté, avait pris acte de l'indépendance
politique de la Moldavie en conférant en octobre 1992
à l'Eglise moldave un statut d'autonomie (tout en demeurant
dans l'orbite moscovite).
L'initiative
roumaine entraîna une crise dans les relations entre
les Patriarcats de Moscou et de Bucarest. Moscou qualifia
l'initiative roumaine d'"ingérence non canonique
dans les affaires intérieures de l'Eglise de Moldavie".
Même s'il est difficile d'avoir des chiffres sûrs
et de source indépendante, tout semble indiquer que
la majorité des paroisses et fidèles moldaves
sont restés du côté moscovite, et apparemment
une poignée de prêtres seulement passèrent
sous la juridiction roumaine. En outre, la vie monastique
- dont on sait l'importance dans la tradition orthodoxe -
semble essentiellement concentrée dans la branche fidèle
à Moscou, qui créa plusieurs monastères
dès la première moitié des années
1990.
Un
dialogue entre les Patriarcats de Moscou et de Bucarest tente
depuis de trouver une solution mutuellement acceptable pour
les deux Eglises. A la suite d'une rencontre avec le Patriarche
Alexis II à Moscou en août 2000, le Patriarche
Théoctiste de Bucarest expliquait: "Nous avons
exposé nos arguments et écouté ceux de
l'Eglise russe, qui affirme que l'existence de ce deuxième
archevêché est un moyen de diviser les fidèles.
Mais nous avons expliqué que cette division est une
réalité et que nous, en tant que frères
des Moldaves, ne pouvons ignorer leur désir." (Service Orthodoxe de Presse, N° 251, sept.-oct.
2000)
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Une
saga juridique
Mais
le rétablissement de la Métropole de Bessarabie
a également entraîné un long feuilleton
judiciaire. Le gouvernement moldave s'est en effet opposé
à la reconnaissance de la Métropole de Bessarabie.
On a pensé un moment que l'affaire allait trouver une
solution en 1997, lorsque la Cour d'appel de Chisinau décida
que le gouvernement devait légaliser la Métropole
de Bessarabie. Accueillie avec joie en Roumanie, cette décision
se heurta en revanche à l'opposition déterminée
de la branche orthodoxe: le Métropolite Vladimir de
Chisinau prédit un "schisme catastrophique",
dont les remous se feraient sentir dans toute la société
moldave - insistant lourdement sur les conséquences
potentielles pour l'Etat et pour de futurs autres mouvements
séparatistes.
En
décembre 1997, la Cour suprême moldave décida
cependant que le gouvernement devait s'abstenir de prendre
des mesures en vue de la reconnaissance légale de la
Métropole de Bessarabie. Les possibilités de
recours en Moldavie étant épuisées, la
Métropole décida de porter l'affaire devant
la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) à
Strasbourg. Le 26 septembre 2001, alors qu'approchait la date
du jugement, le Premier ministre Vasile Tarlev laissa entendre
qu'une décision en sens contraire de celle du gouvernement
n'apporterait pas nécessairement une solution du problème:
il déclara en effet que son gouvernement n'appliquerait "pas aveuglément" une décision
strasbourgeoise, car "la Moldavie est un Etat indépendant
et doit poursuivre ses propres intérêts nationaux." (RFE/RL, 3 octobre 2001)
De
fait, la CEDH conclut unanimement en faveur de la Métropole
de Bessarabie: le refus de reconnaissance du gouvernement
moldave avait, estimèrent les juges, violé les
droits des croyants et leur liberté de religion, en
maintenant un groupe dans la précarité et en
l'empêchant de bénéficier d'une protection
judiciaire pour ses biens. Certes, le gouvernement moldave
avait expliqué qu'il s'était néanmoins
comporté de façon tolérante en laissant
les membres de la Métropole, mais une telle tolérance
ne pouvait être considérée comme un substitut
à une reconnaissance légale, estima la Cour: "en l'absence de reconnaissance, l'Eglise requérante
ne peut ni s'organiser ni fonctionner". Le jugement
de la CEDH observait également que cette absence de
reconnaissance n'avait pas permis aux plaignants de se défendre
adéquatement contre des actes d'intimidation. De plus,
d'autres groupes religieux ayant été reconnus
depuis 1992, il y avait donc différence de traitement
manifeste envers la Métropole de Bessarabie.
Le texte
intégral de la décision de la Cour Européenne
des Droits de l'Homme (décembre 2001) peut être
déchargé
directement (format Word, 177 Ko) à partir du
site de la CEDH.
Le
gouvernement moldave réagit avec irritation à
la décision de la CEDH et décida de contester
ce jugement. Cependant, le 27 mars 2002, la CEDH déclara
l'appel non recevable, rapporte Keston News Service (10 avril 2002): le jugement est donc considéré
comme définitif. Chacun attend maintenant de voir si
la Métropole de Bessarabie va effectivement obtenir
son enregistrement légal.
Cette
confirmation de la décision de la CEDH intervient dans
le climat tendu que connaît actuellement la Moldavie.
A noter que le parlementaire disparu Vlad Cubreacov était
l'un des plaignants dans l'affaire jugée à Strasbourg.
Jean-François
Mayer
Mises à jour
(22.04.2002)
Selon
Keston News Service (15 avril 2002), l'enregistrement
légal de l'Eglise de Bessarabie risque de prendre encore
du temps. Les représentants de l'administration moldave
donnent l'impression de vouloir temporiser. Ils affirment
que la décision de la CEDH sera respectée, mais
laissent entendre que différents aménagements
légaux (non précisés) sont d'abord nécessaires
(voir une révocation préalable de la décision
de la Cour suprême de décembre 1997). Des problèmes
éventuels de droits de propriété sont
également invoqués. Les paroisses locales ne
pourront en tout cas pas être enregistrées sans
une reconnaissance préalable de la Métropole
de Bessarabie en tant que communauté religieuse à
l'échelle nationale.
(5.06.2002)
Le
29 mai 2002, le ministre de la Justice de la Moldavie a déclaré
sur les ondes de la radio ne pas considérer la décision
de la Cour européenne des droits de l'homme comme contraignante.
Selon son interprétation, seules les décisions
de la Cour suprême de la Moldavie seraient contraignantes
pour le gouvernement de ce pays...
(2.08.2002)
L'Eglise
de Bessarabie obtient finalement son enregistrement légal.