Depuis
la chute des régimes communistes, nombreux sont les
groupes orientaux qui ont pris pied dans les pays anciennement
soviétiques. Moscou ou d'autres grandes villes de l'ancien
Bloc de l'Est sont devenues des étapes presque obligées
des circuits de visites internationales de plusieurs gourous.
Moins nombreux, en revanche, sont ceux dont les fidèles
avaient déjà pris pied dans ces pays à
l'époque communiste.
Fondateur
de l'Association
internationale pour la conscience de Krishna (AICK), qui
se situe dans le prolongement d'une tradition dévotionnelle
indienne, Swami Prabhupada (1896-1977) était arrivé
aux Etats-Unis, à un âge déjà respectable,
en septembre 1965. Il y avait rapidement rencontré
un écho dans une jeunesse "en recherche"
et fascinée par l'Orient.
En
1971, Swami Prabhupada a l'occasion de passer à Moscou,
à l'occasion d'une invitation du Département
d'études indiennes d'une université. Ses hôtes
n'avaient pas prévu les conséquences qu'allait
entraîner cette visite. Alors que Swami Prabhupada se
promène dans une rue, non loin de la Place Rouge, un
jeune Moscovite, intrigué par ce personnage, l'aborde.
Swami Prabhupada l'invite à son hôtel et l'instruit
dans la Conscience de Krishna.
Le
jeune homme, Anatoly Pinyayev, devient le premier dévot
de Krishna russe, sous le nom religieux d'Ananda-shanti Dasa.
Il
commence à diffuser discrètement la conscience
de Krishna dans le pays, réunissant ici et là
de petits groupes. Il reçoit d'occasionnelles visites
de dévots venus de l'étranger.
1979
marque un tournant important: cette année-là,
en effet, le Bhaktivedanta
Book Trust, maison d'édition des dévots
de Krishna, est présent à la foire du livre
de Moscou. Même s'il est en principe interdit de vendre
ou donner des volumes aux Russes, des livres sont discrètement
passés sous le manteau à des lecteurs intéressés.
C'est
une véritable période de samizdat. Exactement
comme des dissidents recopient les livres interdits par le
régime, des lecteurs copient à la main les ouvrages
de la conscience de Krishna. Il semble aussi y avoir des exemplaires
imprimés clandestinement sur territoire soviétique.
Les dévots de Krishna font un peu la même chose
que les groupes de chrétiens clandestins de l'époque.
Tout
se passe sans trop de problèmes à la fin de
l'époque Brejnev, mais l'arrivée au pouvoir
d'Andropov marque un durcissement. En 1980, Anatoly Pinyayev
est arrêté à Riga, en Lettonie. Le régime
commence à s'inquiéter de la propagation de
la conscience de Krishna. Il est vrai qu'on note alors leur
présence jusqu'en Sibérie déjà,
très loin de Moscou!
En
1981, le journal du Parti communiste décrit les dévots
de Krishna comme l'une des menaces qui pèsent sur l'Union
soviétique. La presse communiste voit dans le mouvement
un instrument idéologique subversif au service de l'ennemi
américain.
Comme
d'autres dissidents, Anatoly Pinyayev se retrouve interné
dans un hôpital psychiatrique. Il va y faire plusieurs
séjours au cours des années suivantes. Les médecins
expliquaient qu'il fallait le faire revenir à une façon
de penser "normale". La psychiatrisation est toujours
un outil commode pour expliquer des comportements à
contre-courant
D'autres
dévots sont arrêtés et se retrouvent en
prison, en asile psychiatrique ou dans des camps de travaux
forcés. A plusieurs, on dit que, s'ils rejettent leurs
croyances, ils seront libérés.
Pour
quelques-uns, les conséquences sont dramatiques. En
particulier, une femme, emprisonnée alors qu'elle est
enceinte, accouche en prison, puis est envoyée en camp
de travail - où son bébé périt
à l'âge de 11 mois.
De
telles affaires suscitent non seulement l'émotion des
dévots de Krishna à l'étranger, qui organisent
des comités de soutien (en particulier à partir
de la Suède, tête de pont de l'action vers le
monde soviétique), mais aussi d'organisations de défense
des droits de l'homme. En 1986, Amnesty International recensait
au moins 31 cas d'emprisonnements ou internements de dévots.
Comme pour d'autres croyants ou dissidents politiques, cette
pression internationale entraîne quelques effets (par
exemple des libérations anticipées).
L'Union
soviétique de l'époque n'est plus celle de Staline:
le système est en trai n de s'ébranler. Au début
de la période Gorbachov, la situation est assez étrange:
certains dévots sont toujours en prison, mais d'autres
manifestent publiquement dans les rues de Moscou, et il faut
plusieurs jours pour que la police finisse par se décider
à les arrêter. Manifestement, la volonté
de répression n'est plus aussi ferme.
C'est
en mai 1988 que se produit le tournant décisif: l'Association
internationale pour la conscience de Krishna obtient enfin
sa reconnaissance officielle comme communauté religieuse
à Moscou, sur décision du Conseil pour les affaires
religieuses attaché au Conseil des ministres!
C'est
ainsi que, dans le numéro du 10 juillet 1988 des Moscow
News, on peut lire dans la section "Votre droit,
citoyen de l'U.R.S.S." un article du chef adjoint
du Conseil pour les affaires religieuses, qui non seulement
rappelle cette récente reconnaissance officielle, mais
prend la défense des dévots de Krishna face
à une émission de télévision qui
les avait présentés comme une secte dangereuse
et critique le caractère sensationnel et infondé
de l'émission! C'est dire la rapidité du retournement
- même si les dévots de Krishna continuent aujourd'hui
encore de rencontrer des oppositions dans certaines parties
de l'ex-U.R.S.S.
Jean-François
Mayer