L'Amérique
peut être atteinte en traversant l'Atlantique, mais
plus facilement encore en traversant le Détroit de
Béring. Tout naturellement, dans la foulée de
son expansion vers l'Est, la Russie finit par atteindre l'Alaska.
Dès
1784, des comptoirs russes permanents furent établis
en Alaska. De 1799 à 1867, l'Alaska fut administré
par une compagnie russo-américaine, avant d'être
cédé aux Etats-Unis d'Amérique.
En
fait, les premiers aventuriers russes avaient déjà
atteint l'Alaska avant 1784: quelques trappeurs russes parcouraient
ces territoires. Bien que privés de tout clergé
et peu instruits religieusement, ils se considéraient
comme orthodoxes et baptisèrent les épouses
indigènes qu'ils prenaient et les enfants qu'ils en
avaient - non sans exploiter d'ailleurs quelque peu leurs
"convertis"! Mais cela valut, des années
plus tard, aux premiers missionnaires russes de rencontrer
des Amérindiens se déclarant déjà
chrétiens.
A
la suite des démarches insistantes d'un négociant
qui tenait à une présence orthodoxe russe en
Alaska, Catherine II et le Saint Synode de l'Eglise russe
donnèrent leur approbation. Ainsi arrivèrent
huit moines sur l'île de Kodiak, au large de l'Alaska,
le 2 octobre 1794. Une église dédiée
à la Résurrection du Christ y fut construite
la même année.
Comme
toutes les épopées missionnaires, celle-ci connut
ses épisodes dramatiques. Envoyé sur le continent,
l'un des moines ne revint jamais, probablement tué
par ceux auxquels il voulait apporter l'Evangile. En 1798,
alors qu'il y avait déjà des milliers de convertis,
l'un des membres du groupe fut envoyé à Irkoutsk
pour y être consacré évêque - ce
qui fut fait, mais il périt dans un naufrage sur le
chemin du retour.
Bien
que trouvant des âmes réceptives, la mission
connut de nombreux obstacles durant des années, à
commencer par le manque de clergé (les volontaires
ne se pressaient pas au portillon!) et par l'attitude pas
toujours favorable des commerçants russes, qui donnaient
parfois une piètre image du christianisme.
Parmi
ces premiers missionnaires se trouvait une figure attachante
et dont le rayonnement se poursuit aujourd'hui: un moine nommé
Germain (1756-1837), canonisé en 1970 par l'Eglise
orthodoxe en Amérique sous le nom de Saint Germain
de l'Alaska.
Homme
d'une grande bonté, il pratiquait un monachisme rigoureux,
dormant sur un banc de bois, avec une brique pour oreiller.
Il construisit un ermitage sur une île aléoutienne,
mais en prêtant en même temps attention aux populations
indiennes: il se dévoua sans compter pour les enfants
indigènes, notamment lors d'épidémies.
Cet homme qui, par humilité, refusa toujours de devenir
prêtre, gagna l'affection des Aléoutes, prenant
leur défense face aux abus dont ils étaient
l'objet, au point que certains commerçants russes tentèrent
même de le faire expulser.
A
sa mort, une tempête empêcha des personnes venues
de l'extérieur d'atteindre l'île: selon les instructions
laissées par le moine Germain, ses fidèles aléoutes
l'enterrèrent, sans prêtre. Sa figure tomba dans
l'oubli, avant d'être redécouverte des années
plus tard. On trouve aujourd'hui son icône dans de nombreuses
églises orthodoxes, en particulier aux Etats-Unis.
Le
rude Alaska attirait des hommes de forte trempe - et l'un
devint le véritable organisateur du christianisme orthodoxe
dans cette région. Il s'appelait Innocent Veniaminov
et allait devenir par la suite métropolite de Moscou,
dix ans avant sa mort, en 1868.
A
son arrivée en Alaska en 1824, il s'installa sur l'île
d'Unalaska. Presque tous les habitants de cette île
avaient été baptisés en 1795, mais laissés
en grande partie à eux-mêmes par la suite, faute
de clergé. Il construisit une église, apprit
l'aléoute, créa un alphabet pour le transcrire
et prépara même le terrain pour l'ordination
de prêtres indigènes, ce qui était assez
audacieux.
En
1834, Innocent fut transféré sur l'île
de Sitka, centre des colonies, où il apprit le tlingit
et créa également un alphabet, en utilisant
des caractères cyrilliques. Les Tlingits se montraient
plus réticents à se convertir, d'autant plus
qu'ils avaient vu de près les colons russes!
Innocent
fut consacré évêque en 1840, lors d'un
voyage en Russie. Il exerça un apostolat inlassable,
construisant églises et écoles, multipliant
les missions et encourageant les missionnaires à utiliser
les mêmes méthodes que lui. En 1850, il y avait
dans les territoires russes de l'Amérique du Nord 9
églises, 35 chapelles et 15.000 fidèles, desservis
par 32 prêtres.
Innocent
poursuivit ensuite son labeur épiscopal sur le continent
asiatique, chez les Yakoutes du Kamatchatka. Il a été
canonisé en 1977. De façon presque prophétique,
il vit dans l'achat de l'Alaska par les Etats-Unis une voie
de la Providence pour diffuser la foi orthodoxe sur le continent
nord-américain: il suggéra de déplacer
alors le siège du diocèse à San Francisco,
avec un évêque sachant parler l'anglais. Depuis
cette époque, bien sûr, l'Eglise orthodoxe s'est
fermement implantée aux Etats-Unis, mais avant tout
par l'immigration en provenance de pays orthodoxes. (Sur
la situation actuelle - statistiques, etc. - des Eglises orthodoxes
aux Etats-Unis, on peut lire un article
publié en mars 2002 sur Religioscope.)
Mais
l'intégration dans les Etats-Unis valut aux orthodoxes
indigènes de l'Alaska de nombreux problèmes.
Pour beaucoup de représentants des nouvelles autorités,
"assimiler" les Indiens signifiait les détourner
de leur héritage orthodoxe, qui était devenue
quasiment indissociable de leur identité. La foi orthodoxe
ne correspondait pas au christianisme tel que le comprenaient
les fonctionnaires américains!
De
plus, en 1942, les îles Aléoutiennes furent envahies
par les Japonais: cet épisode est peu connu, mais trois
îles de cette zone furent la seule partie du territoire
nord-américain occupée pendant la 2e guerre
mondiale. Certains indigènes orthodoxes furent emmenés
au Japon comme prisonniers de guerre; d'autres virent leurs
maisons détruites par les forces américaines
pour éviter de les voir tomber aux mains des Japonais
et furent déportés dans le Sud de l'Alaska,
où ils vécurent dans des conditions très
précaires. De nombreux Aléoutes périrent
- au Japon aussi bien qu'aux Etats-Unis - non pas dans des
combats, mais en raison des pitoyables conditions d'existence
qui leur étaient imposées de part et d'autre.
25 d'entre eux servirent cependant dans les forces armées
américaines.
Après
la guerre, ils retrouvèrent leurs villages dévastés
(en partie par les troupes américaines elles-mêmes
- ils ne retrouvèrent ni leurs icônes ni leurs
bateaux). Certains ne furent même pas autorisés
à rebâtir leurs villages. Ce ne fut qu'en 1988
(!) qu'ils finirent par recevoir du Président et du
Congrès des Etats-Unis des excuses officielles pour
le traitement qui leur avait été infligé
et des compensations financières.
Les
orthodoxes de l'Alaska ont donc connu de nombreux problèmes,
qui ne sont pas encore tous résolus. Les efforts bien
intentionnés d'aide sociale développés
en Alaska à partir des années 1960 ont également
causé des dégâts involontaires, comme
dans de nombreuses autres communautés indigènes,
avec l'alcoolisme, la violence et les actes de désespoir
qu'engendrent ces situations (neuf suicides dans le Diocèse
d'Alaska de l'Eglise orthodoxe d'Amérique durant le
seul mois de février 2001...).
Pourtant,
malgré ces difficultés, la foi orthodoxe reste
bien vivante en Alaska. Le diocèse compte plus de 80
églises, desservies par 25 prêtres, et possède
un séminaire. En outre, malgré les difficultés
de l'histoire, l'héritage architectural de l'orthodoxie
russe reste bien présent en Alaska: 38 églises
sont considérées comme monuments historiques.
Des efforts sont en cours pour les rénover et en assurer
ainsi la préservation: six églises ont pu être
rénovées entre 1992 et 2001 grâce aux
indemnités de 1988, et dix autres églises ont
été désignées en mai 2002 pour
être restaurées dans le cadre d'un programme
d'ensemble mené par une nouvelle association intitulée
ROSSIA
(Russian Orthodox Sacred Sites in Alaska).
Jean-François
Mayer