Religioscope
- 5 juin 2002
En
mars 2000, la mort violente de plusieurs centaines de membres
d'un groupe apocalyptique dissident de l'Eglise catholique
en Ouganda, le Mouvement pour la restauration des Dix Commandements
de Dieu, avait fait les grands titres de la presse internationale.
La Commission ougandaise pour les droits de l'homme vient
de publier un rapport à ce sujet.
Les événements de mars 2000 s'étaient produits
dans une région isolée du Sud de l'Ouganda.
Cela explique que, par rapport à d'autres événements
violents impliquant des groupes religieux en Occident, l'affaire
n'ait encore donné lieu - à côté
des articles de presse - qu'à peu de recherches, en
dehors d'un rapport d'un groupe de chercheurs de l'Université
Makerere à Kampala ainsi que d'exposés et articles
du rédacteur responsable de Religioscope, qui s'est
rendu dans ce but à deux reprises en Ouganda, en 2000
et 2001 (pour un résumé de l'affaire, on peut
lire notre reportage
publié le 15 mars 2001 dans le quotidien suisse La Liberté).
C'est
donc avec d'autant plus d'intérêt qu'on prend
connaissance d'un rapport publié au mois de mai 2002
par la Uganda Human Rights Commission, un groupe à
caractère semi-officiel. En raison de la nature du
travail de cet organisme, il ne s'agit pas d'une enquête
complète sur l'affaire: les questions relatives aux
droits de l'homme retiennent particulièrement l'attention
(et le rapport conclut que les pratiques du Mouvement pour
la restauration des Dix Commandements violait lesdits droits
sur plusieurs points). Le rapport émet différentes
recommandations à cet égard. Enfin, certaines
conclusions restent sujettes à discussion: il reste
beaucoup à faire pour avoir une image exacte et complète
de cette tragédie et de son arrière-plan.
Bornons-nous à résumer en quelques lignes certaines conclusions
du rapport (que les lecteurs intéressés pourront consulter
directement sur le Web pour plus de détails [N.B.: le lien indiqué ici ne fonctionnait malheureusement
plus en décembre 2002]).
Tout
d'abord, en accord sur ce point avec tous les autres observateurs,
la commission exclut l'explication du suicide collectif qui
avait été émise dans les premiers jour
suivant le drame: il s'agit plutôt d'un assassinat collectif
planifié par un petit groupe. Une lettre d'adieux d'un
membre dont le texte est cité intégralement
dans le rapport laisse entendre à sa famille que les
adeptes du groupe se réfugieraient dans l'Arche (c'est-à-dire
le quartier général du mouvement à Kanungu),
tandis que l'humanité entrerait dans le temps des grandes
tribulations et que la présente ère prendrait
fin avant le début de l'année 2001.
Le
rapport confirme que, si Joseph Kibwetere était formellement
le chef du groupe, la véritable dirigeante était
en fait Credonia Mwerinde. Il ne paraît pas exclu que
Joseph Kibwetere soit déjà mort plusieurs mois
avant les événements (peut-être victime
du sida, très répandu en Ouganda). Cela recouperait
de façon intéressante d'autres cas dans lesquels
la mort d'un des dirigeants dans un couple à la tête
d'un mouvement semble avoir encouragé la marche vers
une issue radicale.
Le
rapport confirme que les propriétés du groupe
ont été vendues à des prix bradés
dans les jours précédant l'événement.
De même que la lettre déjà citée
plus haut, cela montre bien que les adeptes s'attendaient
à des événements importants et imminents
(même si, en dehors de quelques personnes, ils ne connaissaient
vraisemblablement pas la nature réelle de ceux-ci).
La
majorité des victimes retrouvées dans des fosses
communes dans quatre localités du pays - à côté
des centaines de membres qui périrent dans l'incendie
du 17 mars 2000 - étaient des femmes et des enfants.
Le rapport s'interroge sur cette surreprésentation
de femmes: elle paraît cependant assez conforme à
une tendance observée dans nombre de groupes religieux
à travers le monde.
Le
rapport estime - ce qui recoupe les observations du rédacteur
de Religioscope - que Credonia Mwerinde et la plupart
des autres dirigeants ont très probablement péri
dans les flammes de Kanungu le 17 mars 2000. En revanche,
le rapport conclut que le P. Dominic Kataribabo (un prêtre
bien formé, qui avait séjourné durant
deux ans aux Etats-Unis dans les années 1980 et y avait
obtenu un diplôme universitaire) n'aurait pas péri
dans l'incendie de Kanungu: soit il est mort ailleurs, soit
il aurait survécu aux événements. C'est
peut-être l'une des conclusions les plus originales
du rapport, et qui soulève bien sûr une question
importante. Elle montre en même temps les incertitudes
qui persistent, notamment en raison de l'impossibilité
d'identifier les corps des victimes (brûlées
dans l'église ou décomposées dans les
fosses).
Jean-François
Mayer