Religioscope
- 2 juillet 2002
Rohan
Gunaratna vient de publier (en anglais) l'un des ouvrages
les plus sérieux à ce jour sur Al Qaïda.
Même si l'intérêt de l'auteur porte essentiellement
sur la dimension terroriste, l'ouvrage apporte quelques éclairages
utiles pour mettre le mouvement en contexte et stimuler la
réflexion. Gunaratna a notamment compris qu'il ne s'agissait
pas d'un mouvement auquel il suffirait d'opposer une réponse
militaire et il reconnaît sa dimension idéologique,
même s'il croit discerner dans la manière d'agir
de Bin Laden les traits d'un "businessman at heart":
l'auteur souligne en conclusion de l'introduction la nécessité d'une "contre-idéologie".
Comme
on pouvait s'y attendre, les livres sur Bin Laden et les réseaux
d'Al Qaïda proilifèrent depuis l'automne 2001.
Certains sont de qualité très douteuse. Le travail
de Gunaratna, chercheur au Centre
pour l'étude du terrorisme et de la violence politique
de l'Université de St Andrews (Ecosse), s'inscrit
au contraire dans la catégorie des ouvrages sérieux.
Il recourt à la compilation et à l'analyse minutieuses
d'une abondante masse d'informations, dans laquelle le matériel
provenant de services de renseignements n'est pas négligeable.
Cette force est d'ailleurs peut-être aussi une faiblesse:
les éléments provenant de telles sources ne
sont pas toujours aisément vérifiables.
Sur
différents points de l'histoire d'Al Qaïda, Gunaratna
apporte des précisions utiles: ainsi, il aboutit à
la conclusion que Bin Laden a donné son approbation
à l'assassinat de son mentor, Abdullah Azzam (1941-1989),
voire même l'a ordonné, si l'on en croit la confession
d'un membre du réseau.
Le
livre aidera aussi certains lecteurs à mieux saisir
le fonctionnement d'Al Qaïda et la prudence à
observer avant de ranger dans les rangs de ses réseaux
une multitude d'organisations islamiques avec lesquelles des
membres du groupe ont effectivement été en contact:
différentes organisations islamiques, dans plusieurs
pays, ont été utilisées comme couverture
par Al Qaïda sans toujours en avoir conscience.
Gunaratna
propose une typologie des groupes islamistes violents: il
distingue entre types révolutionnaire, idéologique,
utopique et apocalyptique - ces types pouvant
se combiner ou se succéder dans l'histoire d'un groupe
(pp. 92-03). Les groupes islamistes apocalyptiques recourent
à une violence indiscriminée et massive - tandis
que les groupes utopiques, qui n'ont "pas d'approche
ou de stratégie politique rationnelle", selon
Gunaratna - visent à détruire l'ordre politique
existant en frappant avant tout ceux qui le servent. Tout
en conservant des traits des autres types, Al Qaïda serait
devenu un groupe apocalyptique après les attentats
du 11 septembre 2001. Cependant, le terme "apocalyptique"
est probablement mal choisi, puisque Gunaratna reconnaît
à la page suivante que Al Qaïda n'a jamais poursuivi
un objectif apocalyptique au sens propre du terme (p. 94).
Il reste manifestement des efforts à faire pour élaborer
des typologies plus raffinées.
Le
livre souffre d'occasionnelles répétitions,
qui font sentir qu'il a été rédigé
sous la pression de l'actualité. Et certains éléments
ne sont pas toujours clairs et demanderaient à être
étudiés plus précisément: par
exemple, l'auteur explique que Al Qaïda est capable de
rassembler sunnites et chiites, mais l'on découvre
par ailleurs que l'un des activistes les plus admirés
au sein du réseau aurait été impliqué
dans un attentat contre une mosquée chiite... (p. 179)
Nous
n'avons pas toutes les pièces du puzzle, et il est
probable que certaines de celles que nous avons ne sont pas
à la bonne place: ce livre est bienvenu, mais ne représente
pas l'ouvrage "définitif" annoncé
par l'éditeur - il faudra attendre encore quelques
années pour cela.
Au
delà d'Al Qaïda et de ses possibilités
éventuelles d'action, peut-être faut-il d'ailleurs
prêter tout autant attention à ce que peut représenter
pour l'avenir, dans certains milieux musulmans activistes,
le "mythe" d'Al Qaïda comme source d'inspiration,
sans que cela implique toujours des relations structurelles.
Gunaratna souligne pertinemment l'aptitude d'Ousama Bin Laden
à la manipulation de l'image et à l'utilisation
d'éléments symboliques (p. 41): il pourrait
bien avoir déjà atteint à cet égard
un objectif, indépendamment de sa survie personnelle
ou de celle de son réseau.