Religioscope
- 5 novembre 2002
Dans
un intéressant article, un chercheur vient d'analyser
les mutations dans l'attitude de l'opinion publique turque
à l'égard du Patriarcat oecuménique au
cours de la décennie écoulée. L'approche
devient plus positive, même si des milieux nationalistes
et islamistes restent très soupçonneux.
En
1991, Dimitrios, patriarche de Constantinople, décéda.
Il eut pour successeur le patriarche Bartholomée, âgé
de 52 ans au moment de son élection. Dans un article
que viennent de publier les Cahiers
d'études sur la Méditerranée orientale
et le monde turco-iranien(CEMOTI), Samim Akgönül,
chercheur associé à un laboratoire du CNRS à
Strasbourg, analyse l'évolution de la perception des
activités du Patriarcat dans l'opinion publique turque,
notamment à travers les médias. A vrai dire,
tout le N° 33 des CEMOTI (daté de janvier-juin
2002, mais qui vient de paraître), autour du thème
général des "Musulmans d'Europe",
mériterait l'attention, mais nous nous bornerons à
évoquer cet article sur un thème rarement traité.
Comme
le rappelle l'auteur, les activités du Patriarcat oecuménique
suscitent surtout depuis les années 1950 en Turquie
des préoccupations et polémiques inversement
proportionnelles à son nombre de fidèles sur
territoire turc, puisque n'y demeurent que quelques milliers
de fidèles orthodoxes grecs.
Tant
que le Patriarcat ne s'occupe que de l'administration spirituelle
de ce petit troupeau - lointain souvenir de l'importante population
grecque qui vivait encore là au début du 20e
siècle - aucun problème. En revanche, ce sont
les activités internationales, panorthodoxes, soulignées
par le terme "oecuménique" (c'est-à-dire
"universel") qui provoquent des réactions.
Certains milieux turcs soupçonnent le Patriarche de
vouloir créer une sorte de Vatican orthodoxe à
Istanbul. En outre, les conflits (en particulier dans les
Balkans) qui ont mis aux prises des populations se réclamant
d'un héritage culturel orthodoxe et d'autres d'origine
musulmane n'ont pas amélioré la situation.
Le
contentieux gréco-turc pèse également.
Même si, dans la réalité, le Patriarcat
de Constantinople et l'Eglise de Grèce sont loin de
se trouver toujours sur la même ligne, le Patriarcat
est soupçonné par certains nationalistes de
constituer une "cinquième colonne" au service
du rêve de la megali idea, c'est-à-dire
du rétablissement de l'empire byzantin, ou tout au
moins d'une grande Grèce englobant une partie de l'Asie
mineure.
Cela
dit, même si le Patriarcat a toujours des ennemis en
Turquie et si son image n'est pas très bonne, Samim
Akgönül observe qu'une partie de l'opinion publique
a une approche plus positive. Certains milieux estiment en
outre que la place que le patriarche Bartholomée s'efforce
avec un certain succès (et le traditionnel appui américain
pour contrebalancer le Patriarcat de Moscou) de développer
sur le plan international peut en définitive entraîner
des conséquences positives pour la Turquie. "De
toute manière, toutes les activités du Patriarcat
sont jugées par l'opinion publique turque et les décideurs
selon les [...] critères de 'gains' ou de 'pertes'."
En
outre, parmi les alliés que le patriarche Bartholomée
a trouvés en Turquie figure Fetullah Gülen, figure
de proue d'un courant musulman très actif. Jusqu'au
milieu des années 1990, le groupe de Fetullah Gülen
se montrait très critique envers le Patriarcat, mais
l'attitude a changé du tout au tout et de chaleureuses
relations se sont développées (comme d'ailleurs
entre Fetullah Gülen et des représentants de l'Eglise
catholique romaine).
Même
si elles n'ont pas encore radicalement modifié la situation,
on peut donc dire que des changements sont déjà
amorcés. Reste à voir jusqu'où ils iront.
Il sera notamment intéressant d'observer comment le
nouveau gouvernement turc qui entrera prochainement en fonction,
dominé par les islamistes modérés, gérera
cette question. Il n'est pas impossible qu'il puisse, mieux
que tout autre, amener la situation à évoluer
positivement. Un signe fort - et qui ne manquerait pas d'être
apprécié et noté très attentivement
aux Etats-Unis comme en Grèce - serait l'autorisation
de réouverture de l'école théologique
de Halki, fermée depuis 1971: cela marquerait visiblement
une nouvelle étape, et pas seulement pour le Patriarcat
oecuménique. (JFM)