Religioscope
- 5 décembre 2002
Lors
des élections du mois de novembre 2002 en Turquie,
les Turcs musulmans vivant en Allemagne sont loin d'avoir
tous soutenu l'AKP d'Erdogan: certains ont voté pour
son concurrent, le Saadet (SP), tandis que d'autres soutenaient
des formations "séculières".
L'observateur
superficiel sous-estime souvent la complexité du paysage
politique turc: ainsi, les associations musulmanes de ce pays
ne soutiennent pas toujours des partis d'orientation islamique,
mais appuient fréquemment - pour différentes
raisons - d'autres formations politiques.
Un
très intéressant article de Sami Alphan, paru
dans le mensuel allemand Islamisch Zeitung (déc.
2002), s'intéresse à l'attitude des principales
organisations musulmanes turques dans ce pays lors des élections
du mois dernier, qui ont vu la victoire massive de l'AKP d'Erdogan,
arrivé en tête et, surtout, en mesure d'occuper
la majorité des sièges du Parlement grâce
à une clause électorale interdisant l'accès
à celui-ci à tout parti obtenant moins de 10%
des suffrages.
Le
Milli
Görüs (IGMG, Vision nationale) est la plus grande
organisation musulmane en Allemagne (où les musulmans
d'origine turque sont massivement présents). Il a toujours
été étroitement lié à Erbakan
et aux partis successifs dont celui-ci a été
le chef ou la cheville ouvrière - et donc, dans le
cas présent, le Saadet. Les adhérents du Milli
Görüs ont longtemps fourni un soutien financier
non négligeable aux groupes liés à Erbakan.
Cependant, si les cadres du Milli Görüs sont restés
loyaux à Erbakan, les membres n'ont pas tous suivi
les consignes de l'organisation, signale Sami Alphan, et nombreux
sont ceux qui, depuis quelque temps déjà, se
tournent vers Erdogan. Une réorientation qui s'est
produite aussi bien en Turquie qu'en Allemagne, puisque le
Saadet n'a obtenu qu'un résultat très décevant:
2,5% des voix.
Le
VIKZ (Verband
der islamische Kulturzentren) se situe pour sa part dans la
ligne de Süleyman Hilmi Tunahan Efendi (1888-1959). En
général, il n'essayait pas de mobiliser ses
membres en Allemagne pour le soutien de l'une ou l'autre formation.
Tout a changé avec les élections de cette année,
rapporte Sami Alphan, puisque le VIKZ a encouragé ses
adhérents à se rendre par vols charters entiers
en Turquie afin d'y voter. En effet, la figure de proue du
mouvement, Arif Ahmet Denizolgun, se présentait à
Antalya sur la liste de l'ANAP (Parti de la patrie) de Mesut
Yilmaz (donc un parti non religieux). Denizolgun avait précédemment
été élu sur la liste du Refah (Parti
de la prospérité, islamiste, le parti dissout
que dirigeait Erbakan), mais était ensuite passé
à l'ANAP. Pour essayer de franchir la barre des 10%,
Yilmaz n'a pas hésité à intégrer
Denizolgun dans la direction du parti. Sans obtenir le succès
espéré, puisque l'ANAP est resté bien
en dessous de la barre fatidique, en n'obtenant que 5,3% des
suffrages à l'échelle nationale (9;4% à
Antalya). En revanche, le frère d'Arif Ahmet Denizolgun,
Mehmet Beyazit Denizolgun, avec lequel il est brouillé
et que suivent une minorité des Süleymancilar,
a été élu sur les listes de l'AKP.
En
ce qui concerne la branche traditionnelle des disciples de
Said Nursi (1877-1960), dont l'organe est le journal Yeni
Asya (également le nom de leur maison d'édition
et d'une fondation),
ils ont comme de coutume soutenu le DYP (Parti de la juste
voie) de Tansu Ciller, qui a manqué de peu de se maintenir
au Parlement (9,5%). En effet, explique Sami Alphan, le DYP
est considéré comme le successeur du Parti démocratique
de Menderes, pour lequel Said Nursi avait exprimé une
sympathie de son vivant.
L'auteur
de l'article estime que des leçons doivent être
tirées de ces dernières élections. Les
musulmans turcs en Allemagne comme dans leur pays d'origine
ne sont plus prêts à voter en rangs serrés
pour le candidat que leurs dirigeants leur recommandent d'appuyer.
Il suggère que ces nouveaux développements devraient
aussi être pour les organisations musulmanes turques
en Allemagne une incitation à se concentrer sur les
activités dans leur pays d'immigration et à
consacrer moins d'énergie à la vie politique
en Turquie, d'autant plus que les rêves longtemps cultivés
d'un retour dans la mère patrie s'estompent avec la
montée de nouvelles générations qui ont
bien l'intention de faire leur vie en Allemagne. Bref, conclut
Sami Alphan, il est temps que les musulmans turcs en Allemagne
se considèrent comme adultes, et non comme une extension
d'organisations turques à l'étranger.