Religioscope
- 5 décembre 2002
Un
important volume qui vient de paraître et explore toutes
les facettes de l'évolution de la société
française - statistiques à l'appui - apporte
également des éclairages sur la situation religieuse
en France. Si la religion organisée a perdu du terrain,
le "croire" en dehors du cadre des institutions
est loin d'avoir dit son dernier mot.
Alors
que nous nous apprêtions à prépare ce
compte rendu, nous avons eu connaissance d'un sondage que
l'institut Sofres vient de réaliser pour le magazin Telerama (novembre
2002) sur les "valeurs des adolescents" (échantillon
représentatif de 4.000 jeunes). Dans la question sur
les valeurs, le sondage demandait aux adolescents ce qui était
"très important" pour eux, en citant douze
notions (famille, travail, amour, culture...). Résultat:
la religion arrive en queue de liste des valeurs jugées
"très importantes", avec 12% seulement des
réponses - à égalité, il est vrai,
avec la politique. Seuls 24% des jeunes considèrent
la religion comme "assez importante". En revanche,
87% accordent une grande importance à la famille, 84%
à l'amitié, 31% à l'argent.
Ces
résultats soulèvent des questions, mais un tel
sondage conserve inévitablement un caractère
superficiel. Ceux qui cherchent une analyse plus détaillée
feront bien de consulter l'édition 2002-2003 d'un volumineux
ouvrage de référence (672 pages) publié par l'Institut
national de la statistique et des études économiques
(INSEE), Données sociales - La société
française. Plus de 120 auteurs y ont participé.
Comme
le fait remarquer le communiqué de presse de l'INSEE
annonçant la publication de ce livre le mois dernier,
la société française "est traversée
par des valeurs contradictoires: malgré une pratique
religieuse en recul, les croyances progressent".
La
France comptait 60,7 millions d'habitants en 2000. En 1981,
74% des personnes interrogées disaient appartenir à
une religion. En 1999, dans le cadre de la dernière
enquête européenne sur les valeurs, le pourcentage
était tombé à 58%, dont 90% qui disent
appartenir à la religion catholique. En même
temps, la croyance en une vie après la mort est globalement
stable et croît même chez les jeunes.
Ce
sont quelques-unes des observations les plus frappantes que
l'on trouve dans le chapitre bourré d'informations
précises qu'a rédigé Yves Lambert (Groupe
de sociologie des religions et de la laïcité,
CNRS-EPHE) sur "La religion en France des années
soixante à nos jours" (pp. 565-579).
La
rupure, observe Yves Lambert, remonte aux années soixante-cinq,
avec un recul tant des attitudes que des pratiques par rapport
à la religion. Cela coïncide, pour une France
dans laquelle la majorité des croyants se reconnaissent
dans l'Eglise catholique, avec les turbulences qui accompagnent
le concile Vatican II et ses réformes. L'appartenance
religieuse résiste cependant, dans un premier temps,
et ne connaît un premier décrochage qu'en 1975-1976.
Nous
constatons ensuite, explique-t-il, une "stabilisation
relative des indicateurs religieux" durant la période
1979-1985, puis des évolutions contrastées après
1985: "l'érosion du religieux se poursuit dans
certains domaines tandis que, dans d'autres, les signes de
permanence et de renouveau se multiplient."
La
transmission de l'appartenance religieuse est loin d'être
systématique: 95% des enfants de parents sans religion
sont eux-mêmes sans religion, tandis que "67%
seulement des enfants de parents catholiques se disent eux-même
catholiques", explique Yves Lambert. En outre, en
1999, seuls 21% des catholiques déclarent pratiquer
au moins une fois par an et - sur le plan de la foi - croire
en Dieu, croire au péché et croire en une vie
après la mort, alors que le pourcentage souscrivant
à ces quatre conditions s'élevait encore à 27% en 1981.
Yves
Lambert note en contraste des signes de renouveau: baptêmes
d'adolescents et d'adultes, mobilisation des laïques
pour des activités précises, essor des courants
charismatiques. Mais il nous semble pouvoir ajouter que cela
correspond à l'émergence d'un nouveau modèle
de catholicisme: se retrouvant dans une situation qui n'est
plus dominante, ceux qui s'y engagent le font de façon
volontaire et tendent probablement d'autant plus à
adopter le comportement typique de minorités.
Un
développement qui intrigue particulièrement
est la montée de certaines croyances, en dehors des
appartenances: après avoir chuté spectaculairement
depuis 1960, puis avoir connu un léger redressement
passager dans les années 1970, les croyances liées
à l'après-mort, en particulier, sont en hausse
depuis 1990, de façon encore plus marquée chez
les jeunes. Alors que la croyance en Dieu recule (62% en 1981,
56% en 1999), la croyance à une vie après la
mort progresse: 35% en 1981, 38% en 1999. Et pas simplement
la croyance à la réincarnation: certes, celle-ci
passe de 22% en 1981 à 25% en 1999, ce qui montre qu'elle
est maintenant solidement installée en Occident, mais
la croyance au paradis augmente aussi légèrement
(de 27% à 28%) et même la croyance à l'enfer
(de 15% à 18%).
De
façon générale, et ce n'est pas une surprise,
l'attitude à l'égard des religions tend au relativisme:
seulement un dixième des catholiques considèrent
aujourd'hui que leur religion est la seule vraie. "On
mesure l'ampleur du changement si l'on sait que la moitié des catholiques pensaient en 1952 qu'il existe une seule vraie
religion", souligne Yves Lambert.