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ENTRE ÉGLISE ET ÉSOTÉRISME:
ÉGLISE CATHOLIQUE LIBÉRALE
ET COMMUNAUTÉ DES CHRÉTIENS
Religioscope
- 28 décembre 2002
En
annexe des informations que nous publions sur le développement
de la Communauté des chrétiens vers de nouveaux
territoires, il nous a semblé intéressant d'offrir
à nos lecteurs un aperçu de l'histoire et des
pratiques de cette communauté religieuse peu connue.
Le
texte qui suit ne porte pas uniquement sur la Communauté
des chrétiens, mais également sur une entreprise
de nature semblable en marge de la Société théosophique
(dont se sépara la Société anthroposophique),
l'Eglise catholique libérale. Il nous a semblé
intéressant de préserver l'analyse parallèle
offerte par cette étude.
Ce
document est un chapitre du livre de Jean-François Mayer, Les Nouvelles Voies spirituelles. Enquête sur la religiosité
parallèle en Suisse (Lausanne, L'Age d'Homme, 1993,
428 pages). Il s'agit du chapitre 2.9, qui se trouve aux
pp. 134-140 de l'ouvrage. Comme on le voit, ce livre est
paru il y a près de dix ans. Cela signifie donc que quelques
détails ont pu changer, notamment les précisions
données au sujet de l'implantation des deux mouvements
en Suisse: les indications fournies correspondent à la
situation de 1993.
La
Société théosophique et la Société anthroposophique ont l'une
et l'autre été à l'origine de dénominations chrétiennes - toutes deux représentées en Suisse. La naissance des
liturgies utilisées par ces groupes a étroitement été liée,
dans chacun des cas, aux facultés de clairvoyance qu'aspirent
à développer les pratiques des milieux occultistes. Sur un plan
plus sociologique (ou psychologique), probablement ces initiatives
ont-elles apporté à un certain nombre de théosophes et d'anthroposophes
la dimension rituelle et cultuelle dont ils pouvaient éprouver
le besoin (cf. B.F. Campbell 1980:195-196).
L'Eglise
catholique libérale
et la Société théosophique
Dans
une lettre ouverte qu'elle adressa à l'archevêque de Cantorbéry
en 1887 - ou qui fut publiée sous sa signature: l'auteur aurait
en réalité été un autre théosophe (United Lodge of Theosophists
1951:131 et 179) - , H.P. Blavatsky définissait ainsi la position de la Société théosophique
vis-à-vis des religions:
«(...)
la théosophie n'est pas une religion, mais une philosophie,
à la fois religieuse et scientifique, et (...), jusqu'à présent,
son oeuvre principale a été de faire revivre dans chaque religion
l'esprit propre qui l'anime en l'encourageant et en l'aidant
à approfondir la véritable signification de ses doctrines
et de ses pratiques. Les théosophes savent que, plus on pénètre
profondément dans la compréhension des dogmes et des cérémonies
de toutes les religions, plus leur similitude cachée devient
apparente, jusqu'à ce que, finalement, on arrive à la perception
de leur unité fondamentale. Ce terrain commun qui leur est
propre n'est autre chose que la théosophie - la doctrine secrète
de tous les âges qui, diluée et déguisée pour s'adapter aux
capacités de la multitude et aux nécessités de l'époque, est
cependant restée le noyau vivant de toutes les religions.» (Blavatsky 1909: 1-2)
En
même temps, la lettre afftrmait que le christianisme, contrairement
aux religions orientales, avait perdu la «doctrine secrète de
Jésus», le fondement ésotérique: ce n'est donc que par l'étude
des religions et philosophies orientales «que les chrétiens
peuvent arriver à une véritable compréhension de leurs propres
croyances, et découvrir le sens caché des paraboles et des allégories
dites par le Nazaréen» (Blavatsky 1909:7-8). On pourrait dire
que ces propos décrivaient par avance la démarche intellectuelle
qui allait présider à la naissance de l'Eglise catholique libérale.
Celle-ci
tient sa succession apostolique d'Arnold Harris Mathew (1852-1919),
anglican devenu prêtre catholique avant de retourner à l'anglicanisme,
qui réussit en 1908 à obtenir d'évêques vieux-catholiques la
consécration épiscopale, pour rompre avec Utrecht moins de trois
ans après. Parmi ceux qui s'approchèrent de Mgr Mathew et qu'il
ordonna, figuraient plusieurs théosophes, notamment James lngall
Wedgwood (1883-1951), ordonné prêtre par Mgr Mathew en 1913
et élevé à l'épiscopat en 1916 par un évêque qu'avait consacré
également Mathew. La même année, en Australie, Wedgwood consacra
Charles Webster Leadbeater, cet ex-ecclésiastique anglican qui
avait suivi RP. Blavatsky et était devenu un théosophe de premier
plan (cf. Tillett 1982), ayant notamment «découvert» (par clairvoyance,
affirmait-il) le futur «Instructeur du Monde» en la personne
du jeune Krishnamurti.
L'intitulé
«vieux-catholique» fit place à celui d' «Eglise chrétienne libérale»
en 1917, puis d'«Eglise catholique libérale» en 1918. L'une
des premières tâches de Leadbeater et de Wedgwood fut la mise
au point d'une liturgie. Ils prirent pour base la structure
du rite catholique romain, mais en l'adaptant; ils supprimèrent
en particulier toute expression de crainte ou allusion à la
«colère» divine. Le christianisme fut revu à la lumière des
enseignements théosophiques. L'Eglise catholique libérale «traduit
ainsi les cérémonies de la messe et des sacrements par des constructions
de forces magnétiques et d'égrégores occultes» (Thibauderie
1962:74). Pendant la célébration est construite une «forme-pensée,
ou édifice eucharistique», «au moyen de l'accomplissement précis
des rites»: «Cet édifice est construit de matière appartenant
à des plans divers: mental, astral et éthérique et, à la dernière
période du service, la matière introduite provient de plans
encore plus élevés.» (Leadbeater 1926:12) L'allure extérieure
est très proche de celle d'une Eglise de tradition catholique,
mais le contenu spirituel bien différent.
Le
premier évêque-président de l'Eglise catholique libérale fut
Wedgwood, auquel Leadbeater succéda en 1923. On a trouvé et
on trouve toujours les noms d'un certain nombre de théosophes
dans les rangs du clergé de l'Eglise catholique libérale. La
Suisse ne fait pas exception à cette règle. L'Eglise catholique
libérale aurait été présente en Suisse romande assez tôt déjà.
La paroisse de Genève (dont la messe mensuelle était, jusqu'à
une date récente, célébrée dans les locaux de la Société théosophique)
se trouve placée sous la protection de Saint-Gabriel et celle
de Lausanne sous l'égide du Saint-Esprit. Il s'agit de groupes
numériquement restreints, dans la juridiction de la Province
de France, de Suisse romande et d'Amérique du Nord de l'Eglise
catholique libérale.
La
Communauté des chrétiens
et la Société anthroposophique
A
l'époque même qui vit la naissance de l'Eglise catholique libérale,
un phénomène non sans ressemblance se produisit dans le contexte
anthroposophique; mais très différentes furent les circonstances
qui conduisirent à la naissance de la Communauté des chrétiens:
«En
1921, quelques jeunes gens étaient allés voir Steiner et lui
avaient demandé conseil, dans leur recherche d'une activité
religieuse qui, rompant avec l'esprit des Eglises existantes,
s'orienterait vers une spiritualité nouvelle. A l'Université,
ils n'avaient pas trouvé ce qu'ils cherchaient, et ils se tournaient
vers l'anthroposophie avec conflance, avec espoir. Après un
bref temps de réflexion, Steiner accéda volontiers et activement
à leurs désirs. Il avait toujours insisté sur le fait que la
Société anthroposophique n'est pas une Eglise, et qu'elle n'a
pas non plus le dessein de fonder une Eglise nouvelle. Elle
laissait bien plutôt à chacun la liberté entière d'organiser
sa vie religieuse comme il l'entendait. Aussi fallait-il qu'une
volonté d'activité religieuse vienne d'ailleurs et que la responsabilité
d'une fondation nouvelle repose sur d'autres personnes. Ces
conditions une fois réalisées, Steiner pourrait apporter son
aide.» (Rittelmeyer 1980:155)
Pendant
l'été et l'automne de 1921, Steiner donna à ces jeunes gens
deux séries de cours sur les possibilités de renouveau religieux.
Le premier «acte de consécration de l'homme» (Menschenweihehandlung)
- c'est ainsi qu'est dénommé le sacrement de l'autel dans
la Communauté des chrétiens - fut célébré au Goetheanum de Dornach,
le 16 septembre 1922, par Friedrich Rittelmeyer (1872-1938),
pasteur protestant allemand auquel ses prédications avaient
valu une large notoriété et qui était devenu anthroposophe;
il résigna par la suite ses fonctions ecclésiastiques et prit
la direction de la Communauté des chrétiens.
Bien
qu'éloigné des interprétations du christianisme traditionnel,
l'enseignement de Steiner adoptait une perspective christocentrique,
et son initiative est donc moins surprenante que celle des créateurs
de l'Eglise libérale. Il existait déjà un «Bund anthroposophischer
Pfarrer», auquel appartenaient en Suisse non seulement des pasteurs
protestants, mais également deux prêtres vieux-catholiques (Hugo
Schuster et Neuhaus) (Gädeke 1990:277). Steiner leur avait donné
certaines indications rituelles, vers 1918-19, notamment pour
des célébrations (baptêmes, funérailles) demandées par des anthroposophes
(Gädeke 1990:279-280); le rituel des funérailles de la Communauté
des chrétiens correspond d'ailleurs à celui que Steiner avait
donné à Schuster (Flensburger Hefte 1988b:l04-105), de même
que le texte du culte religieux pour les écoles fondées sur
sa pédagogie est identique à celui donné par Steiner pour le
culte des enfants de la Communauté des chrétiens (Fiensburger
Hefte 1988b:66-69). Peu d'adhérents du «Bund anthroposophischer
Pfarrer» devinrent par la suite membres de la Communauté des
chrétiens (Gädeke 1990:352).
A
l'aide de ses facultés de «clairvoyance», Steiner dota donc
la Communauté des chrétiens de ses formules liturgiques; il
était présent lors du premier «acte de consécration de l'homme»
(et ses obsèques furent d'ailleurs célébrées par Rittelmeyer
selon le rituel de la Communauté des chrétiens), mais il ne
le célébra jamais lui-même: Steiner agit en tant que conseiller
et intermédiaire avec le monde spirituel, mais n'exerça jamais
la moindre fonction de responsabilité au sein de ce mouvement.
Parmi
les premiers prêtres ordonnés au sein de la Communauté des chrétiens
en 1922 se trouvait une Suissesse, Gertrud Spörri (1894-1968)
– la Communauté des chrétiens admet en effet aussi bien les
femmes que les hommes au sacerdoce. La jeune théologienne bâloise
joua même un rôle important dans t'impulsion qui déboucha sur
un premier cours pour 18 théologiens en juin 1921 (G!ideke 1990:273-275).
Gertrud Spörri était la seule non-Allemande du cercle fondateur,
mais deux autres Suisses furent ordonnés en 1927 (Schroeder
1990:93). La Communauté des chrétiens s'implanta en Suisse dès
1926 (Schroeder 1990:99). Elle y est aujourd'hui solidement
établie. Dans des villes comme Bâle, Zurich, Berne ou Genève,
l'«acte de consécration de l'homme» est, dans la mesure du possible,
célébré quotidiennement (le clergé de la Communauté des chrétiens
exerce son ministère à plein temps). Il existe encore des groupes
à Saint-Gall, à Aarau et à Schaffhouse (desservis par Bâle),
à Coire (desservi par Saint-Gall), à Lucerne et à Bienne (desservis
par Berne), à Ascona et à Lugano (également desservis par Berne),
à Lausanne.
Des
approches liturgisantes
Les
approches proposées par l'Eglise catholique libérale et la Communauté
des chrétiens présentent des parallèles, à commencer par le
caractère profondément ritualiste de l'un et l'autre
mouvement. Le service liturgique y est conduit avec beaucoup
de soin. C'est autour de l'accomplissement de l'acte sacramentel
que s'unissent les fidèles, auxquels il n'est demandé d'adhésion
à aucune confession de foi dogmatique et qui restent en principe
libres en matière de croyance (la communion est accessible à
quiconque désire y prendre part). Bien entendu, nombre de ces
fidèles sont familiers avec la vision théosophique, respectivement
anthroposophique.
Dans
les deux cas également, on observe une relation ambiguë entre
ces groupes et les courants dont ils sont issus. Tant l'Eglise
catholique libérale que la Communauté des chrétiens se défendent
vigoureusement d'être une «Eglise théosophique» ou une «Eglise
anthroposophique», mais cette question mérite un examen plus attentif.
En
1916, Leadbeater se félicitait de voir le mouvement naissant
«entièrement dans les mains de théosophes» et le concevait comme
un «canal pour la préparation de [la] Venue» de l'Instructeur
du Monde - un instrument à mettre au service de celui-ci (Tillett
1982:172). La croyance à l'Instructeur du Monde figurait même
au nombre des principes affichés par l'Eglise catholique libérale, mais en fut supprimée lors
du synode épiscopal de janvier 1930 - après le refus de Krishnamurti
d'assumer le rôle que les dirigeants de la Société voulaient
lui faire jouer (Tillett 1982:236-237). La décision prise alors
par Krishnamurti causa d'ailleurs, dans un premier temps, un
profond trouble dans les rangs de l'Eglise libérale (Norton
1990:103-108).
En
1919 déjà, Mgr Wedgwood tenait à affirmer qu'on pouvait être
membre de l'Eglise catholique libérale «sans avoir à donner
quelque allégeance que ce soit à la Société théosophique ou
quelque approbation de ses doctrines caractéristiques»; l'Eglise
catholique libérale n'entendait pas s'adresser seulement ou
en premier lieu aux théosophes (Piepkorn 1977:296). Il reconnaissait
néanmoins que les adhérents à la Société et à l'Eglise se recoupaient
dans d'importantes proportions et que tous les dirigeants de
l'Eglise libérale étaient des théosophes (Tillett 1982:185).
Ce qui ne signifie pas, en revanche, que tous les théosophes
apprécièrent la naissance de l'Eglise: soupçonneux à l'égard
des institutions religieuses, et plus encore de la référence
catholique, un certain nombre
de membres de la ST ne furent pas loin de voir dans cette initiative
une perversion des principes théosophiques, voire une douteuse
organisation qui utiliserait la Société pour ses propres buts
(Platt 1982:30-34 et Norton 1990:16-18). Lors du Congrès théosophique
mondial de Chicago, en août 1929, moins d'un mois après la percutante
déclaration de Krishnamurti, la question des rapports entre
la ST et l'Eglise catholique libérale donna lieu à de vifs débats:
particulièrement dans la Section américaine de la ST se manifestait
«une hostilité générale à l'égard de l'Eglise catholique libérale»
(Bulletin théosophique, déc. 1929, pp.27-30).
Annie
Besant déclara toujours se distancer de ceux qui auraient voulu
faire de l'Eglise catholique libérale (ou de toute autre fonDe
religieuse) la religion de la Société théosophique. Elle admettait
en revanche que l'Eglise libérale s'inscrivait dans une perspective
de «théosophisation» des religions, afin de leur rendre «les
vérités telles qu'elles [leur] ont été données par leur fondateur»:
«(...)
sa mission est d'atteindre les chrétiens qui ne sont pas des
théosophes et de leur rendre les joyaux précieux que le christianisme,
tel qu'il est est enseigné par l'Eglise romaine et par l'Eglise
protestante, a surchargés et perdus. Dans ce sens, c'est du
christianisme "théosophisé", c'est-à-dire du christianisme
rendu à son grand et riche héritage.» (Bulletin théosophique, février-avril 1920, p. 20)
Formellement
et juridiquement, l'Eglise catholique libérale est une entité
tout à fait séparée de la Société théosophique; infonnellement,
les liens sont multiples: cette différence entre situation formelle
et infonnelle porte en elle les gennes de conflits et de tensions
(Pruter et Melton 1983:92-93). A plusieurs reprises, des ecclésiastiques
«catholiques libéraux» ont eu le sentiment qu'il convenait de
détacher totalement leur Eglise des influences théosophiques;
aux Etats-Unis, cela a même provoqué quelques petits schismes.
De même que le rôle central d'éminents théosophes
dans l'Eglise catholique libérale entraîna des amalgames, malentendus
et oppositions qui forcèrent Annie Besant à réagir, l'adhésion
parallèle d'un certain nombre de personnes à la Société anthroposophique
et à la Communauté des chrétiens n'a pas fini de créer des frictions,
ainsi qu'en témoignent certaines publications récentes (cf.
Hüttig 1986).
Les premiers problèmes se produisirent dès 1922: fascinés
par le culte de la Communauté des chrétiens, certains anthroposophes
en arrivèrent à le considérer comme le «couronnement de l'anthroposophie»
(Plato 1986:55). Sans doute faut-il y voir une expression de
l'attitude décrite en 1946 par un périodique anthroposophe français
à propos de ceux qui cherchent à combiner anthroposophie et
religion:
«Ils
ressentent à la fois les deux aspirations: celle d'un esprit
aussi avide de connaissances spirituelles que l'oeil est avide
de lumière - et celle d'une âme sensible, exigeante qui réclame
sa part de douceur à l'abri des traditions, sa part d'enchantement
dans la beauté des cultes, sa part d'amour divin que la Grâce
fait pleuvoir sur eux comme l'eau du ciel sur la terre sèche.
Il leur semblerait trop sec de ne se nourrir que d'idées, si
sublimes soient-elles. Il leur faut le langage sensible des
sacrements.» (Rihouët-Coroze 1978, I:272)
La
liturgie de la Communauté des chrétiens ne pouvait manquer d'exercer
son attrait sur une partie des anthroposophes - tout en ayant le sentiment de s'engager dans une activité
cautionnée par Steiner lui-même. Il y eut des cas extrêmes de
branches anthroposophiques locales, en Allemagne, qui fermèrent
pour passer en bloc à la Communauté des chrétiens! Craignant
l'affaiblissement qui risquait d'en résulter pour l'activité
anthroposophique proprement dite, Steiner prit alors position:
il déclara qu'il avait agi à titre purement privé en conseillant
les prêtres de la jeune Communauté des chrétiens et précisa
que celle-ci ne devait pas rechercher ses adeptes dans les rangs
des anthroposophes, lesquels n'avaient pas besoin du complément
d'une forme cultuelle (Wehr 1987:319). Rittelmeyer également
présentait la Communauté des chrétiens comme dirigée en priorité vers les non-anthroposophes:
«L'humanité
dans son ensemble ne peut pas attendre que le but soit atteint.
La plupart des gens ne s'intéressent guère à la lutte de cette
conception du monde qui cherche à s'afftmler. Mais pour ces
gens on peut concevoir l'importance d'un culte qui soit en parfaite
harmonie avec la connaissance spirituelle anthroposophique;
sans elle, il ne pourrait pas vivre; mais il n'enseigne pas,
il ne présuppose pas cette connaissance spirituelle; un tel
culte communique à l'homme d'une manière immédiate ce qui le
relie à la réalité suprême.» (Rittelmeyer 1980:160-161)
D'autre
part, selon Rittelmeyer lui-même, un certain nombre de personnes
seraient «venues par nous [c'est-à-dire par la Communauté des
chrétiens] à la Société anthroposophique» (cité par Hüttig 1986:53).
Si
la Communauté des chrétiens n'est pas la «branche religieuse
de l'anthroposophie» , mais le fruit de la réponse apportée
par les révélations de Steiner aux interrogations de jeunes
théologiens, il n'en reste pas moins que les deux groupes ont
la même source, puisque la théologie de la Communauté des chrétiens
«se fonde pour l'essentiel sur la science spirituelle de Rudolf
Steiner», qui qualifia un jour cette Communauté de «fille du
mouvement anthroposophique» (Flensburger Hefte 1988a:59-60).
La fondation de la Communauté put avoir lieu parce que Rudolf
Steiner était «le messager d'une nouvelle époque christique»
(«der Bote einer neuen Christuszeit») (Flensburger Hefte 1991:22).
La Communauté des chrétiens ne serait pas pensable sans l'anthroposophie,
tandis que l'anthroposophie pourrait parfaitement exister sans
la Communauté des chrétiens (Flensburger Hefte 1988b:94). Johannes
Lenz, l'un des responsables de la Communauté (la Suisse relevait
de sa juridiction jusqu'au début de l'année 1992), reconnaît
que les prêtres de son mouvement sont aussi «en général» anthroposophes
(Flensburger Hefte 1988a:19). Un chercheur britannique croit
pouvoir affinner de bonne source que les deux tiers des prêtres
de la Communauté des chrétiens sont membres du cercle intérieur
de la Société anthroposophique (Ahern 1984:47-48). Il semble
que Steiner lui-même estimait que la séparation stricte était
une nécessité initiale et que la collaboration des deux mouvements
deviendrait de plus en plus étroite avec le temps (Gädeke 1990:367-69).
Ces relations privilégiées expliquent
qu'il y ait chaque année des journées de discussion au plus haut
niveau entre responsables de la Société anthroposophique et de
la Communauté des chrétiens (Flensburger Hefte 1988a:33). Elles
se concrétisent aussi dans le fait qu'il ne manque pas d'anthroposophes
qui, suivant l'exemple de Rudolf Steiner, recourent aux services
de la Communauté des chrétiens, par exemple pour la célébration
d'obsèques (Easton 1980:304). Et si la Communauté des chrétiens
peut être source de débats dans les rangs anthroposophiques, c'est
sans doute parce que son existence même pose concrètement le délicat
problème des relations entre anthroposophie et religion.
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