RELIGIOSCOPE
- Quelles sont les statistiques les plus récentes sur les
Eglises évangéliques en Suisse, notamment en comparaison
avec la place occupée par les paroisses catholiques et protestantes?
Olivier
Favre
- On évalue à environ 1400 le nombre de communautés ou d’églises
évangéliques en Suisse, ce qui correspond, grosso modo, au
nombre de paroisses réformées ou catholiques. Ce nombre tient
compte du nombre croissant de communautés ethniques constituées
d’immigrés. Il faut préciser que ces églises compte
en moyenne 100 à 150 membres (sauf pourles communautés éthniques,
en général plus modestes), tandis que les paroisses ont évidemment
des effectifs beaucoup plus importants. Par contre, en ce
qui concerne la pratique effective, il semble que dans plusieurs
villes de Suisse,en chiffres absolus, la pratique dominicale,
soit plus élévée parmi les évangéliques que parmi les réformés.
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RELIGIOSCOPE
- Est-ce qu’on assiste actuellement à une expansion de l’évangélisme
dans des cantons catholiques, et depuis quand? Traditionnellement
en Suisse, on a vu un évangélisme surtout implanté dans
les territoires d’origine protestante. Cela a-t-il changé?
Olivier
Favre
- On peut donner deux indications. D’une part, au 19ème
siècle, il y a eu une première vague d’implantation durant
laquelle certaines Eglises évangéliques, des Eglises libres
par exemple, se sont implantés en terres catholiques. Elles
étaient peu nombreuses et il est difficile de dire si cette
situation était le fruit d’un effort missionnaire ou un effet
de l’immigration. Il y eut ensuite une deuxième vague à partir
des années 1950 et 1960, avec des Eglises de type pentecôtiste,
qui ont eu un effort missionnaire plus clair et qui se sont
établies avec succès dans les cantons catholiques.
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RELIGIOSCOPE
- En Suisse romande, observe-t-on une implantation particulière
dans certaines régions catholiques?
Olivier
Favre - On note un nombre assez important d’Eglises
évangéliques dans le canton du Jura, qui est quand même de
tradition catholique. Cela s’explique sans doute d’une part
par le fait que le canton du Jura a été rattaché au canton
de Berne par le passé, et que d’autre part, les mennonites,
des anabaptistes qui avaient été exilés dans des zones
d'altitude, existent encore. Il existe également dans le Jura
une tradition protestante plus forte qu’en Valais, ou que
dans le canton de Fribourg. En Valais et dans le canton de
Fribourg se sont essentiellement des Eglises de Réveil et
Apostoliques qui ont réussi à se développer.
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RELIGIOSCOPE
- On parle parfois d’une présence croissante de fidèles
et de pasteurs de tendance évangélique dans les Eglises
protestantes officielles. On entend dire, par exemple, qu’il
y a de plus en plus d’étudiants de tendance évangélique
dans les facultés protestantes d’université suisses. Est-ce
exact? Qu’est-ce que cela signifie? Est-ce qu’il s’agit
de gens qui viennent de communautés évangéliques ou de gens
appartenant traditionnellement au protestantisme officiel
et qui se tournent vers une piété ou une théologie de type
évangélique, pour autant que l’on puisse la définir?
Olivier
Favre
- On ne possède que des estimations, mais on pense que selon
les cantons, il peut y avoir 20 à 30% de pasteurs réformés
qui seraient de tendance évangélique. Du coup, les pasteurs
qui représentent cette tendance la communiquent à leur paroisse,
les groupes de jeunes, par exemple, auront probablement une
orientation évangélique. Il existe donc un terreau évangélique
au sein des Eglises réformées, qui se retrouve dans les facultés.
Ces étudiants conservent-ils une théologie évangélique après
leurs études? Cela reste à évaluer. Une forte minorité des
pasteurs actuels ont une orientation évangélique ou charismatique.
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RELIGIOSCOPE
- On a l’impression aujourd’hui que dans la mouvance ou
la nébuleuse évangélique, les courants pentecôtistes ou
pentecôtisants occupent une place importante. Peut-on, parmi
ces communautés évangéliques, dire quelle est approximativement
la proportion des groupes pentecôtistes et pentecôtisants?
S'agit-il de la grande ligne de faille qui traverse le monde
évangélique en Suisse: l’acceptation ou non des orientations
pentecôtistes ?
Olivier
Favre
- On peut estimer à environ un tiers des communautés ou églises
qui ont une orientation pentecôtiste, un tiers qui serait
d’orientation classique, et un tiers plutôt conservatrice.
A présent, je pense que, s’il existe une faille, elle se situe
plutôt entre l’orientation conservatrice et le reste. En France
ou en Suisse, les frontières sont très souples entre communautés
ou Eglises évangéliques ou traditionnelles, et les Eglises
d’orientation pentecôtiste qui ont en Suisse une pratique
plus modérée par rapport à ce que l’on peut observer en Amérique
latine ou en Afrique, par exemple.
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RELIGIOSCOPE
- Lorsque vous parlez d’orientation conservatrice, vous
pensez à des groupes que l’on qualifierait de fondamentalistes
sur le terrain américain?
Olivier
Favre
- Dans une certaine mesure, oui. Toutefois, il ne s’agit
pas de fondamentalistes au sens politique du terme, qui seraient
impliqués en politique et voteraient à droite. Il ne s’agit
pas non plus de créationnistes strictes, mais ce sont des
gens ou des communautés qui ne tiennent pas à collaborer,
par exemple, avec l’Eglise réformée ou qui se méfient globalement
de la modernité.
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RELIGIOSCOPE
- Vous êtes attentif à la multiplication, dans le monde
évangélique suisse, de communautés ethniques (environ 300
communautés peuvent être dites ethniques), s’adressant à
des petits groupes d’immigrants qui y voient peut-être un
moyen de préserver une cohésion culturelle. Cela retient
d'autant plus l'attention que l'on observe dans d'autres
pays de l'Europe un rapide développement d'Eglises d'origine
africaine, Religioscope y reviendra. A-t-on déjà
des données sur ces communautés ethniques en Suisse et quelles
sont leurs origines?
Olivier
Favre
- Probablement que des communautés à base ethnique qui résident
en Suisse et qui sont d’origine asiatique sont plutôt le fruit
d’un travail missionnaire en Suisse, alors que celles d’origine
africaine se sont constituées très spontanément. Par exemple,
beaucoup de Congolais, qui ont une pratique religieuse forte
dans leur pays, arrivent en Suisse et spontanément se constituent
en communautés. Ces dernières sont par ailleurs assez artificielles
dans le sens que les membres proviennent de racines très différente.
Ces communautés connaissent parfois des schismes et on peut
avoir dans certaines villes plusieurs communautés africaines,
avec diverses tendances, mais qui demeurent plutôt de type
pentecôtiste traditionnel.
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RELIGIOSCOPE
- Selon vous, il serait imprudent de se livrer à une équation
entre évangélisme et conservatisme. Cela décrit une partie
du courant évangélique, mais sans prendre en compte toute
une autre composante qui n’est pas nécessairement sur une
ligne politique ou sociale conservatrice. Par rapport au
courant évangélique tel qu’il existe aujourd’hui en Suisse
romande, pouvez-vous commenter ses orientations politiques
et sociales? Confondre évangélique et conservateur est-il
un cliché, ou cela correspond-il quand même à une réalité?
Olivier
Favre
- Il faut distinguer deux niveaux. Il existe certainement
une approche morale qui s’appuie sur des fondements judéo-chrétiens,
donc forcément conservatrice dans une certaine mesure. Mais
d’un autre côté, au niveau de l’implication politique, il
faut distinguer entre un parti de droite comme l’UDF (Union
démocratique fédérale), qui est une émanation de l’évangélisme
et qui défend des valeurs très conservatrices, avec des chrétiens
évangéliques, assez nombreux, qui sont par exemple affiliés
au Parti socialiste. Ils le font également sur des bases,
selon eux, bibliques, mais s’appuyant sur d’autres textes.
Je pense qu’il y a une diversité politique au sein des Eglises
évangéliques même, qui fait que ces Eglises refusent, dans
leur immense majorité, de prendre position politiquement.
Sachant que, dans leur interprétation, la Bible ne présente
pas une option politique unique, il est logique qu’au sein
de la même communauté vous trouviez des personnes affiliées
au Parti radical, à l’UDF ou au Parti socialiste.
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RELIGIOSCOPE
- Quel est l’impact des évangéliques sur le monde politique
et publique suisse ? Il n’y a pas d’année sans que
des groupes évangéliques, souvent d’orientation conservatrice,
ne lancent un référendum ou une initiative.
Olivier
Favre
- Il y a incontestablement une prise de conscience d’une
implication sociale et politique au niveau du monde évangélique
qui est nouvelle, balbutiante et parfois un peu naïve. Au
niveau fédéral, je ne pense pas qu’elle ait eu énormément
de succès; il doit y avoir trois à cinq députés issus des
milieux évangéliques. Par contre, au niveau local, il est
vrai qu’ils sont parfois plus représentés. Par exemple, à
Yverdon, un groupe évangélique a lancé une pétition pour que
l’arteplage de l'Expo02 ne présente pas la culture du cannabis.
Leur appel fut entendu.
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RELIGIOSCOPE
- Actuellement, un projet est lancé pour étudier les dynamismes
de l’évangélisme dans différents pays. Pourriez-vous donner
quelques précisions quant à la nature et aux ambitions de
ce projet? En quoi est-il novateur par rapport aux projets
qui ont déjà été menés sur l’évangélisme?
Olivier
Favre
- Il existe de nombreuses recherches dans le monde anglo-saxon.
Par contre, pour la Suisse, peu de travaux existent, aucun
survol global, si ce n’est peut-être des études historiques
localisées sur certaines communautés. Le projet consiste à
rassembler des données historiques générales, les recoupements
qui surviennent à certaines époques, et ensuite de mener une
enquête quantitative qui permettra une analyse socioculturelle
du monde évangélique. Quelles sont les couches sociales représentées,
où l’évangélisme s’est-il implanté, quels sont ses orientations
par rapport à la société, etc.? Ces indications pourront peut-être
nous donner des détails sur l’avenir d’un mouvement qui, au
niveau du protestantisme, a pris beaucoup d’importance.
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RELIGIOSCOPE
- Une perspective historique révèle des mutations importantes
entre l’évangélisme du 19ème siècle et l’évangélisme
contemporain. Quels sont les grandes transformations intervenues
en un siècle dans l’évangélisme et la manière d’être évangélique?
Patrick
Streiff
- Au 19ème siècle, l’évangélisme s’est surtout
manifesté contre le libéralisme qui existait dans les Eglises
réformées. Les évangéliques se sont efforcés de regrouper
les personnes mécontentes de cette tendance libérale. Par
la suite, il y eut aussi une approche plus orientée vers l’écoute
et l’étude de la Parole, qui ressort beaucoup plus nettement
au 19ème. Aujourd’hui, avec tous les changements
intervenus dans la société, l’accent est mis sur ce que l’on
voit. On ne peut plus à présent imaginer réunir les gens au
culte pour écouter une heure de prédication.
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RELIGIOSCOPE
- L’arrivée du pentecôtisme marque également les mutations
du paysage évangélique. A quel moment est-ce qu’il arrive
en Suisse, et notamment en Suisse romande?
Patrick
Streiff -
Le pentecôtisme arrive au début du 20ème siècle
en Suisse, avant la Première Guerre mondiale. Son arrivée
entraîne rapidement des scissions au sein même des Eglises
évangéliques. Les Eglises évangéliques classiques rejettent
le pentecôtisme naissant et s’efforcent de critiquer des pratiques
ou événements qui se sont produits dans leur propres églises.
Par exemple, l’aspiration à de nouvelles expériences de l’Esprit,
les phénomènes de guérisons ou de prophétie. On remarque une
réserve de plus en plus affirmée vis-à-vis de ces manifestations.
Cela entraîne, et peut-être plus spécialement en Suisse alémanique,
le fait que l’on rejette le pentecôtisme, de crainte que ce
mouvement ne provienne d’en bas et non de l’Esprit de Dieu.
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RELIGIOSCOPE
- A ses débuts en Suisse, le pentecôtisme se développa-t-il
dans des milieux déjà évangéliques ou convertit-il des gens
extérieurs à ce milieu?
Patrick
Streiff
- Il y eut, pour citer un exemple, des scissions au sein d’églises
méthodistes à l’arrivée du pentecôtisme. Une partie, par exemple,
de ce qui est aujourd’hui l’Eglise apostolique évangélique,
côté Suisse alémanique, naquit de telles scissions.
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RELIGIOSCOPE
- En milieu catholique, l’évangélisme déconcerte souvent
par l’importance faible qu’il accorde à l’Eglise-institution,
alors que celle-ci a une très forte importance dans le contexte
catholique. Les déplacements d’une Eglise évangélique à
une autre se font aisément, au gré des déménagements, par
exemple. Par rapport à un auditoire catholique, comment
expliqueriez-vous cet accent complètement différent mis
sur l’appartenance à l’Eglise comme institution, et qu'y
a-t-il donc qui unit malgré tout les évangéliques?
Patrick
Streiff
- Les évangélique se fondent sur une certaine tradition à
l’intérieur des Eglises protestantes, où, à partir du 18ème
siècle, on commença davantage à voir l’Eglise comme quelque
chose relatif à l’invisible - l’Eglise invisible. Celle-ci
se crée par la communion de tous ceux qui sont véritablement
croyants. Dans ce sens, pour les évangéliques, il s’agit d’une
communion vécue entre les croyants. Ce corps du Christ est
surtout une réalité invisible, ressentie peut-être entre frères
et sœurs dans le milieu évangélique. Evidemment, il existe
là un manque, car il me semble un peu simple de voir l’ecclésiologie
seulement sous cet aspect d’Eglise invisible.
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RELIGIOSCOPE
- Vous avez noté dans vos recherches que, durant longtemps,
les régions catholiques de la Suisse ont été peu touchées
par les courants évangéliques. Alors que dans d’autres pays
européens, on voit, dès la fin du 19ème, des
missions évangéliques s’implanter avec plus ou moins de
succès dans des zones catholiques. A quel moment en Suisse
des zones catholiques ont-elles commencé à être touchées
et pour quelles raisons ?
Patrick
Streiff
- Il m'est difficile d'avancer une explication à l’absence
d’évangéliques dans les cantons catholiques. Cependant, il
me semble que dès les années 1970, on commença à constater
une présence d’églises évangéliques dans ces cantons. J’estime
que cela pourrait avoir un lien avec les débuts du mouvement
charismatique, mouvement qui a aussi bien touché les évangéliques
dans les églises libres, que les Eglises réformée ou catholique.
Des congrès charismatiques furent organisés, où catholiques
et réformés se retrouvaient et se comprenaient souvent mieux
entre eux qu’avec certains membres de leurs propres Eglises.
C’est un élément qui a certainement favorisé une implantation
de l’évangélisme dans les cantons catholiques.
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