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LES TENTATIVES DE CREATION
D'UN RITE ORTHODOXE OCCIDENTAL

Esquisse historique (suite)

Orthodoxie et pluralité des rites

Au cours des derniers siècles, les Eglises orthodoxes ont été confrontées en d’autres occasions au problème de la pluralité liturgique. Ce fut contre les réformes du patriarche Nikon visant à calquer les pratiques russes sur celles de l’Eglise grecque que se leva au XVIIe siècle la résistance des vieux-croyants[3]; dès 1800, des vieux-croyants revenus dans la juridiction de l’Eglise orthodoxe russe furent autorisés à conserver leur rite (edinovertsy)[4]. En 1845 et au cours des années suivantes, quelques dizaines de milliers d’Estoniens et de Lettons adhérèrent massivement à l’Eglise orthodoxe et apportèrent dans les paroisses nouvellement créées pour eux certains de leurs usages luthériens, notamment des chants[5]; l’usage de l’orgue aurait même été introduit dans certaines églises orthodoxes baltes ! En mai 1897, 9.000 nestoriens de la région d’Ourmia demandèrent avec leur évêque Jonas à entrer dans la communion de l’Eglise russe et l’union fut solennellement célébrée à Saint-Petersbourg en mars 1898 ; bien que certains ecclésiastiques russes aient été favorables à ce que ces convertis pussent conserver leurs rites — à l’image de la pratique catholique romaine en la matière — , les missionnaires russes envoyés à Ourmia se signalèrent rapidement par des efforts de russification de l’héritage liturgique syriaque oriental des paroisses nouvellement reçues[6].

Enfin, on ne saurait oublier que la présence des groupes uniates mettait, d’une autre façon, l’Eglise orthodoxe face à la question de la pluralité des rites ; d’ailleurs, certains auteurs considèrent la fondation de communautés orthodoxes de rite occidental comme de l’« uniatisme à rebours » et estiment que ces expériences « constituent moins des créations originales que des emprunts conjoncturels et limités au modèle romain »[7] .

Ce ne furent en tout cas pas les patriarcats orientaux qui se trouvèrent à l’origine des communautés orthodoxes de rite occidental : l’initiative vint toujours d’individus ou de petits groupes de convertis (ou candidats à la conversion) occidentaux.

Les évêques « non-jureurs »
anglicans au XVIIIe siècle

Le premier cas où la question de l’entrée en communion avec des chrétiens de rite occidental se posa vraiment fut celui des évêques anglicans « non-jureurs », c’est-à-dire ceux qui refusèrent de renier leur allégeance à Jacques II (1633-1701) — qui s’était converti au catholicisme romain et fut renversé en 1688 — et de prêter serment à Guillaume III alors que le souverain auquel ils avaient promis fidélité était encore vivant. Certains persévérèrent dans leur séparation après la mort de Jacques II et quelques-uns entrèrent en correspondance avec les patriarches orientaux en vue d’explorer les possibilités d’une union (mais les non-jureurs n’approuvaient pas tous cette démarche)[8].

Ce contact fut établi grâce à la présence en Angleterre (dès 1712) d’un envoyé du patriarche d’Alexandrie, l’archevêque Arsène de Thébaïde, qui reçut d’ailleurs plusieurs personnes dans l’Eglise orthodoxe durant son séjour sur sol anglais ; il n’était pas le premier ecclésiastique orthodoxe à y venir et une chapelle grecque avait fonctionné pendant quelque temps à Londres au cours du dernier quart du XVIIe siècle. En 1716, un groupe de non-jureurs rédigea des propositions en vue d’un « concordat entre le reste orthodoxe et catholique des Eglises britanniques et l’Eglise catholique et apostolique orientale », puis confia ce texte à l’archevêque Arsène. Celui-ci se rendit à Moscou pour l’apporter au tsar Pierre le Grand, qui s’intéressa au projet et transmit le document aux patriarches orientaux.

La lecture de l’échange entre les non-jureurs et les autorités de l’Eglise orthodoxe[9] révèle un malentendu ecclésiologique fondamental : les Anglais se présentaient sur pied d’égalité en vue d’une union et faisaient des propositions hardies, par exemple la reconnaissance de l’Eglise de Jérusalem comme « véritable Eglise mère » ; ils n’entendaient pas adopter sans restriction la foi orthodoxe, mais ils posaient leurs conditions. Sur le plan liturgique, afin de se rapprocher des patriarcats d’Orient, ils proposaient la restauration de l’ancienne liturgie anglaise, « avec les additions et altérations appropriées ». Ils refusaient par ailleurs d’invoquer la Mère de Dieu et les saints et manifestaient les plus grandes réticences face à la vénération des icônes. La réponse commune des patriarches de Constantinople, de Jérusalem et d’Alexandrie est dépourvue de toute ambiguïté et souligne d’emblée que l’Eglise orthodoxe est toujours demeurée fidèle à la doctrine des Apôtres ; elle refuse d’ouvrir la porte à toute amorce d’un compromis doctrinal avec quelque forme du protestantisme que ce soit. Pour en rester à la question liturgique, les patriarches se montrent très prudents : si l’union est réellement désirée, il ne faudrait pas que les coutumes soient « entièrement étrangères et diamétralement opposées les unes aux autres », ce qui risquerait d’introduire une brisure[10] .

« (...) l’Eglise orientale orthodoxe ne reconnaît qu’une liturgie (...), écrite pas le premier évêque de Jérusalem, Jacques le frère du Seigneur, et ensuite abrégée en raison de sa longueur par le grand Père Basile, archevêque de Césarée en Cappadoce, et après cela abrégée à nouveau par Jean, le patriarche de Constantinople à la langue d’or (...). Il convient donc que ceux qui sont appelés le reste de la piété primitive en fassent usage lorsqu’ils seront unis à nous, afin qu’il n’y ait en ce point aucune discorde entre nous (...). En ce qui concerne la liturgie anglaise, nous ne la connaissons pas, ne l’ayant ni vue ni lue ; mais nous éprouvons quelque suspicion à son égard, en raison du nombre et de la variété des hérésies, schismes et sectes apparus dans ces régions, craignant que les hérétiques n’y aient introduit quelque corruption ou déviation de la Foi juste. Il est donc nécessaire que nous puissions la voir et la lire ; et ensuite soit l’approuver comme juste ou la rejeter comme en désaccord avec notre Foi sans tache. Quand nous l’aurons ainsi considérée, si elle a besoin de corrections, nous la corrigerons ; et si possible, nous lui donnerons la sanction d’une forme authentique. Mais quel besoin d’une autre liturgie ont ceux qui possèdent celle, vraie et sincère, du divin Père Chrysostome (...) ? Car, si ceux qui sont appelés le reste de la piété primitive sont disposés à la recevoir, ils seront plus intimement unis et plus étroitement liés à nous. »[11]

Les échanges de correspondance postérieurs ne permirent pas de résoudre les nombreux points de désaccord, sans parler des interventions de l’Eglise anglicane « officielle » pour décourager les patriarcats orientaux de poursuivre des pourparlers avec un petit groupe de « schismatiques » ; les non-jureurs s’éteignirent lentement.

Le passage cité ci-dessus montre sous quel angle, dès les premières évocations de la possibilité d’un rite occidental, était abordé ce problème qui plaçait les évêques face à un dilemme : ils ne pouvaient pas exclure absolument la possibilité d’un rite autre que byzantin, mais ils pressentaient en même temps des dangers potentiels liés à son adoption.

[3] Cf. Paul Meyendorff, Russia, Ritual, and Reform : The Liturgical Reforms of Nikon in the 17th Century, Crestwood (N.Y.), St. Vladimir’s Seminary Press, 1991.

[4] Cf. Antoine Lambrechts, « Le statut ecclésial des Edinovertsy dans l’Eglise russe du XVIIIe au XXe siècle », in Irénikon, LXIV/4, 1991, pp. 451-467. Sur la situation actuelle des edinovertsy : Irénikon, LXVII/1, 1994, pp. 133-136.

[5] Wilhelm Kahle, Die Begegnung des baltischen Protestantismus mit der russisch-orthodoxen Kirche, Leiden / Köln, E.J. Brill, 1959, chap. 6.

[6] Ernst Chr. Suttner, « Die Union der sogenannten Nestorianer aus der Gegend von Urmia (Persien) mit der Russischen Orthodoxen Kirche », in Ostkirchliche Studien, 44/1, mars 1995, pp. 33-40.

[7] Jean-Claude Roberti, Les Uniates, Paris / Montréal, Cerf / Fides, 1992, p. 107.

[8] Cf. H.W. Langford, « The Non-Jurors and the Eastern Orthodox », in Eastern Churches Review, 1/2, automne 1966, pp. 118-131 ; Germain Ivanoff-Trinadtzaty, L’Eglise russe face à l’Occident, Paris, O.E.I.L., 1991, 1ère partie.

[9] Cette correspondance a été publiée par George Williams, The Orthodox Church of the East in the Eighteenth Century. Being the Correspondence Between the Eastern Patriarchs and the Nonjuring Bishops, London, 1868 (réimpression: New York, AMS Press, 1970).

[10] Ibid., p. 33.

[11] Ibid., pp. 34-35.

 

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